5 octobre 2022

Energie : l’Europe se saborde et court à la catastrophe (Deuxième partie)

La crise énergétique majeure en cours que traverse l’Europe depuis mi-2021, et qui va s’aggraver, résulte davantage de l’impéritie et de l’absence de vision stratégique (par idéologie, incompétence, et affairisme) de l’Union européenne (UE) que des conséquences du Covid et du conflit russo-ukrainien.

Deuxième article

(suite de « L’origine de la crise »)

Embargo et nouvelles dépendances

Un résultat inverse de l’objectif recherché

Selon un rapport du 28 avril du « Centre for Research on Energy and Clean Air », bien que les volumes de ventes aient diminué, la Russie a presque doublé ses revenus provenant de la vente de combustibles fossiles à l’UE pendant les deux mois de guerre en Ukraine grâce à la flambée des prix. La Russie a perçu sur cette période environ 62 Md€ de ses exportations de pétrole, de gaz et de charbon, dont environ 44 Mds€ vers l’UE, alors que la Russie n’avait perçu « que » 140 Mds€ pour l’ensemble de l’année 2021.

Pendant ce temps l’UE se rapproche dangereusement de la « stagflation ». Même la flamboyante économie allemande voit son excédent commercial s’effondrer à 3,2 Md€ en mars, contre 11,1 Md€ en février et 14 Md€ en janvier (Destatis). De plus, son PIB stagne et elle connait un niveau d’inflation jamais enregistrée depuis la réunification avec + 7,3 %.

Les objectifs climatiques « ambitieux » de l’UE sont aussi mis à mal. L’Allemagne et plusieurs pays européens (République Tchèque, Bulgarie, Roumanie, Italie) ont commencé à réfléchir à une suspension de leurs plans de sortie du charbon, suite au risque d’approvisionnement en gaz provoqué par la crise ukrainienne.

Toutefois, en 2021, 70 % du charbon importé par l’UE provenait de Russie (Eurostat), et les alternatives sont peu nombreuses. La Pologne, dernier grand producteur européen, importe elle-même une partie de son charbon thermique de Russie, où il revient moins cher.

En Afrique du Sud la production stagne sans aucune amélioration prévisible.

Les Etats-Unis ne livrent à l’Europe que 15 % de leurs exportations, l’essentiel étant destiné à l’Asie.

Un éventuel retour en arrière du gaz vers charbon sera difficile à réaliser et aura un impact inévitable sur les prix.

Vers de nouvelles dépendances

Enfin la politique d’embargo pousse l’UE vers de nouvelles dépendances.

Le 25 mars, elle a conclu un accord avec les Etats-Unis pour la livraison de 15 Gm3 de GNL supplémentaires d’ici la fin de 2022, à un tarif supérieur à celui du gaz russe. Ceux-ci s’ajoutent aux 22 Gm3 qui devaient déjà être livrés en 2022.

Et elle leur a même garanti une demande de GNL supplémentaire d’environ 50 Gm3 jusqu’en 2030 au moins.

Ainsi, les États-Unis sont devenus le premier exportateur mondial de GNL, alors que l’Occident s’efforce de réduire ses importations russes et de trouver d’autres solutions. La dépendance de l’Europe existe donc toujours : elle a simplement changé de bénéficiaire.

Une plus grande dépendance vis-à-vis des Etats-Unis deviendra d’autant plus problématique qu’ils ne pourront probablement pas tenir leur promesse :

Ainsi, alors que les prix du pétrole grimpent, leur production de pétrole restait inférieure à son niveau de prépandémie à 11,9 mb/j fin avril, contre environ 13 mb/j en 2019.

Une enquête sur l’énergie réalisée le 13 avril par la Federal Reserve Bank of Dallas, montre que le principal objectif de l’industrie pétrolière et gazière américaine n’est plus la croissance de la production, mais plutôt le remboursement des dettes et la rémunération des actionnaires.

De plus, l’augmentation des exportations de GNL est l’un des facteurs de la hausse des prix du gaz naturel qui devient un problème pour les consommateurs américains. Les compagnies d’électricité sont maintenant en concurrence avec les clients chinois et européens pour leur approvisionnement en gaz. Alors que les États-Unis n’exportaient pas de GNL en 2015, ils sont devenus le plus grand exportateur de gaz naturel (méthane) au monde.

Nouvelle dépendance aux métaux

Le mantra européen porté par la Commission et par l’Allemagne pour se débarrasser des fossiles est d’accélérer encore le développement des énergies renouvelables intermittentes. Sans aucune étude préalable, les nouvelles dépendances aux matières premières risquent de devenir plus graves que celles dont l’Europe veut se prémunir actuellement.

Ce développement passe en effet par la maitrise a minima de 7 ressources « vertes » (aluminium cobalt, cuivre, lithium, nickel, argent, zinc) dont les principaux producteurs sont la Chine, l’Australie, le Brésil, le Congo, la Russie, le Chili, le Pérou, l’Indonésie, et le Mexique.

A cela s’ajoutent les « terres rares » dont la Chine assure 71 % de la production mondiale, loin devant l’Australie et les Etats-Unis. L’UE va donc se retrouver rapidement dépendantes, en particulier vis-à-vis de la Chine.

Une étude de l’Université de Louvain publiée en avril est encore plus édifiante. Pour remplacer les combustibles fossiles et atteindre la neutralité carbone en 2050, l’UE aura besoin à cette date de :

  • 35 fois plus de lithium qu’aujourd’hui du fait des véhicules électriques et des éoliennes,
  • 26 fois plus de terres rares,
  • 3 fois plus de cobalt,
  • 2 fois plus de nickel,
  • et 33 % de plus d’aluminium, 35 % de plus de cuivre, 45 % de plus de silicium…

Mais, en Europe, les populations ne veulent plus d’ouvertures de mines qui défigurent l’environnement.

De plus, le problème n’est pas simplement d’accéder aux minerais, mais également d’en maîtriser le raffinage. Aujourd’hui, la Chine assure 40 % du raffinage mondial du cuivre, 60 % de celui du lithium et 90 % des terres rares.

Comme la Secrétaire américaine à l’Energie l’a d’ailleurs précisé le 25 mars dernier : « les matières premières pourraient devenir le nouveau point faible des Etats après le gaz russe », tout en se gardant bien de citer la Chine !

La dépendance technologique

Les enjeux de la transition énergétique ne se limitent malheureusement pas aux matériaux et aux métaux.

Le 17 février, le cabinet Wood Mackenzie a publié le rapport « Power Play » indiquant que « l’incroyable capacité de production éolienne, solaire et de batteries de la Chine, représente plus que jamais un défi commercial pour les fabricants étrangers et les gouvernements. La Chine représente désormais près de 70 % de la capacité de production mondiale de modules solaires, 50 % de celle des éoliennes, et 90 % de la capacité de production des batteries de type lithium-ion ».

Les rivaux occidentaux vont être confrontés à un véritable « raz de marée » industriel. Cela crée également un casse-tête politique pour de nombreux pays qui ont annoncé des objectifs d’emplois et d’enrichissement. Il semble plus difficile que jamais d’y parvenir sans dépendre davantage de la Chine, dont les fabricants augmentent leurs capacités, réduisent leurs coûts, et vont maintenant chercher à étendre leur activité au niveau mondial.

Face à ce déferlement, « l’Airbus des batteries » lancée par la Commission apparait comme une initiative tardive et limitée.

L’UE cherche à détruire son seul vecteur d’indépendance : le nucléaire

Au début de la crise, le mix de la production d’électricité par combustible dans l’UE montrait clairement que nucléaire avec près de 800 térawattheures (TWh) restait de loin la composante décarbonée la plus importante devant l’hydraulique (près de 500 TWh), et aussi devant toutes les autres énergies renouvelables réunies (moins de 700 TWh) sur un total d’environ 3000 TWh (Source : EnAppSys).

L’incohérente politique de la Commission européenne refuse d’inclure le nucléaire comme énergie verte dans la taxonomie des investissements durables.

Il s’agit pourtant de la seule source « indépendante » (8 années de stock en France et approvisionnements maitrisés et diversifiés), face à une dépendance externe de 88 % pour le pétrole, de 90 % pour le gaz (3 mois de stock en hiver) et 42 % pour le charbon.

Malgré cela, fidèle à sa position farouchement anti-nucléaire, l’Allemagne, soutenue par quelques Etats européens, rejette le nucléaire et manœuvre pour le marginaliser et l’exclure. Elle a même refusé une dernière chance offerte par la crise ukrainienne.

En 20 ans, l’Allemagne a arrêté 14 gigawatts (GW) de capacité nucléaire. Celle-ci produisait à l’époque 30 % du mix électrique du pays, contre seulement 13 % actuellement. Dans le même temps la part du gaz est passée de 9 % à 16 %…

Après avoir entrainé l’UE dans la folie de la dépendance au gaz russe, l’Allemagne va donc maintenant chercher à l’entraîner dans une autre importante dépendance engendrée par les EnRI et l’hydrogène « vert ».

Toutefois, elle continuera en coulisses à privilégier le charbon, et pire le lignite. Le secteur électrique allemand émet 230 MtCO2 par an (ce que le parc français émet en 10 ans), suivi par la Pologne avec 155 Mt. Ces deux pays sont responsables de 53 % des émissions du secteur électrique de l’UE. Mais au moins la Pologne envisage de construire des réacteurs nucléaires !

Le 18 mars, la coalition gouvernementale belge a finalement décidé de repousser l’arrêt des réacteurs de Doel 4 et Tihange 3 de 2025 à 2035. Mais, en contrepartie, les écologistes ont obtenu un plan d’investissement de 1,1 Md€ pour accélérer la transition vers la neutralité climatique.

Enfin, le 10 mai, lors d’une réunion entre la commissaire aux services financiers et les députés de la commission de l’industrie de la recherche et de l’énergie (ITRE) du Parlement Européen, plusieurs d’entre-eux ont demandé à revoir la classification du nucléaire devant l’urgence de garantir l’indépendance énergétique de l’UE vis-à-vis des fossiles russes. Ils souhaitaient voir attribuer un label vert à l’atome au lieu du statut proposé « d’énergie de transition ». Mais la commissaire a… refusé toute modification du texte, considérant que le compromis actuel reste le meilleur.

Les limites du « Paquet 3 fois 20 » européen

Sur la dernière décennie, le « Paquet 3 fois 20 » (20 % d’énergie renouvelable, 20 % de réduction de la consommation d’énergie et 20 % de réduction des émissions de GES) a servi de stratégie à l’Europe de l’énergie.

Toutefois, il ne s’agit pas d’une stratégie mais d’une quantification de moyens produisant des effets contradictoires les uns à par rapport aux autres.

En pratique, la seule obsession de la Commission Européenne a été de développer les éoliennes et les centrales solaires, et de les intégrer « coûte que coûte » dans le sacro-saint marché de l’électricité, alors que ce développement impliquait justement de se détourner des principes de marché en utilisant un système massif de subventions.

En revanche, la Commission ne s’est livrée à aucune réflexion autour de la sécurité d’approvisionnement et de l‘indépendance énergétique de l’Union européenne et elle n’a rien fait pour faire évoluer le parc nucléaire.

Elle s’est au contraire acharnée à détruire les systèmes monopolistiques (comme EDF en France) qui obtenaient pourtant des résultats cohérents avec la politique climatique, et elle a imposé le développement de moyens de productions utilisant des technologies non pilotables.

Et son obsession climatique, même dans la situation actuelle, continue à dominer dans l’UE.

Ainsi, le 7 avril, onze Etats-membres, parmi lesquels l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, l’Irlande et les Pays-Bas ont signé une déclaration commune sur la base de la crainte que la crise actuelle ne relègue le paquet climat au second plan. Pour eux ce paquet climat est « la réponse intelligente, nécessaire et souhaitable à la crise ». Lorsqu’il sera pleinement mis en œuvre « il réduira la consommation totale de gaz de l’UE de 30 % d’ici 2030 ».

Un essai ambigu de stratégie

Devant l’exigence du Conseil européen, et surtout l’apparition du conflit entre la Russie et l’Ukraine, la Commission a tenté de produire une stratégie ce printemps 2022.

Rappel : la première composante d’une stratégie énergétique est normalement d’assurer la sécurité d’approvisionnement à un coût raisonnable du système économique concerné.

Cet « essai de stratégie » est contenu dans un document intitulé « EU external energy engagement in a changing world » dont un tiers est consacré à l’Ukraine et à l’aide au développement des énergies renouvelables dans les pays émergents (en particulier en Afrique) avec pour finalité (à peine déguisée) d’y développer la production d’hydrogène vert.

Certains dirigeants africains ont évoqué le retour à une forme de néo-colonialisme énergétique.

Manifestement, pour la Commission, ce document ne constitue qu’un exercice imposé. Son véritable plan demeure profondément axé sur ses choix historiques passant sous silence le nucléaire.

Or, il y a quelques semaines, le 3 mars, l’AIE avait produit un rapport intitulé : “Un plan en 10 points pour réduire la dépendance de l’UE au gaz naturel russe“.

Parmi ces dix points figurent : « Maximiser la production à partir des sources existantes à faible taux d’émissions : bioénergie et nucléaire (- 13 Gm3) ».

En comparant le rapport de l’AIE et de l’UE (RePowerEU), il est à noter que l’AIE considère comme marginal les principaux axes du projet de la Commission (développement des énergies renouvelables, et efficacité énergétique), et comme essentiel un point que la Commission européenne ignore totalement (optimisation du nucléaire).

Il semble impossible pour les instances européennes d’élaborer une stratégie cohérente si l’idéologie et à l’affairisme continuent à dominer le réalisme et l’efficacité.

Une guerre sans stratégie avec une politique énergétique absurde

L’UE, faute de volonté de posséder une autonomie stratégique, et entrainée dans le conflit des relations houleuses entre les Etats-Unis et la Russie depuis 1944, a donc décidé de rompre avec cette dernière et de se repositionner dans le giron américain.

Ce revirement semble satisfaire les responsables politiques de l’UE.

Ont-ils vraiment réfléchi aux conséquences de cette dépendance ?

Le véritable adversaire des Etats-Unis pour la domination mondiale est la Chine.

Dans un conflit sur l’enjeu de Taiwan par exemple, notre dépendance accrue aux importations des Etats-Unis pourrait nous entrainer dans une guerre dévastatrice. Les difficultés actuelles auront alors l’air d’aimables plaisanteries.

Cette préoccupation apparait d’autant plus importante à la lecture du titre du Financial Times du 8 mars : « La guerre en Ukraine sert de sonnette d’alarme à Taïwan face à la menace chinoise » (« Ukraine war serves as a wake-up call for Taïwan over China threat »).

L’Europe, aveuglée par sa fascination idéologique et son désir de conduire sa croisade solitaire pour sauver le climat, se trouve maintenant dans une situation dangereuse.

Aura-t-elle la volonté de récréer son autonomie géopolitique ?

La recherche d’une autonomie européenne qui porte également sur les ressources alimentaires, sur la défense et sur la technologie, va donc devenir centrale tout au long de la prochaine décennie pour l’Union européenne si elle veut survivre.

Sa politique énergétique qui multiplie les incohérences coûteuses l’a conduit à devenir encore plus dépendante, notamment du Moyen-Orient. Elle sera économiquement affaiblie à cause des prix prohibitifs de ses principales sources d’énergie (hors nucléaire et hydraulique), et probablement fragilisée par des rationnements.

L’UE est partie en guerre économique contre la Russie sans avoir vraiment compris quels étaient ses adversaires et sans avoir mis en œuvre les moyens nécessaires pour la gagner. En entretenant une politique énergétique absurde, elle est la principale victime d’une crise qu’elle a, pour une bonne part, contribué à créer.

Jean-Jacques Nieuviaert et Michel Gay

Suite dans le prochain et dernier article : « L’illusion de l’hydrogène « vert »

 

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