26 octobre 2026

Les Moines Défroqués du Néo-nihilisme

Sous les postures morales de la bien-pensance contemporaine se cache un mal théologique et philosophique bien plus ancien : le vertige de la Chute irréparable. C’est la résurgence d’un vieux courant gnostique et millénariste, tapi de tout temps dans les replis du mysticisme (qu’il soit chrétien, juif, védique ou taoïste). Cette doctrine postule que le monde est intrinsèquement et définitivement corrompu, et que la fêlure originelle est incurable. Rien ne peut racheter le réel, ni la prière, ni l’étude, ni le sacrifice. C’est la version la plus sombre de l’anthropologie religieuse, celle-là même que le théoricien protestant Jacques Ellul effleurait en rappelant l’écart tragique entre l’homme créé « à l’image » de Dieu et la perte de sa « ressemblance » (Genèse 1:26).

Face à cette Chute conçue comme un gouffre absolu, deux voies s’ouvrent : la répression totale des désirs terrestres, ou la fureur de la destruction permanente.

C’est dans ce second abîme que s’est engouffrée la fausse modernité intellectuelle. Léon Trotsky, ce marxien raté, en fut l’incarnation politique avec son concept de « révolution permanente » — une vision de l’existence comme un bivouac perpétuel, où la société doit être maintenue dans une instabilité chronique pour ne jamais se figer dans une corruption sédentaire. Ce romantisme nihiliste trouve aujourd’hui son écho dans les cortèges contemporains, menés par des égéries cinégéniques dont le radicalisme de plateau télévisé sert de parodie de Grand Soir.

Cette métaphysique du désastre a trouvé ses lettres de noblesse sous la plume du post-monarchiste Maurice Blanchot (raillé par Sartre dans Situation IV). Adepte d’une ontologie de l’absence et du naufrage (« échouer à échouer d’échouer »), Blanchot a profondément irrigué la génération des déconstructeurs tourmentés qu’un Dante aurait placé directement dans son “Enfer” : Georges Bataille, Jacques Derrida, Gilles Deleuze et Michel Foucault. Pour cette école du soupçon, puisque l’homme est privé de sa transcendance et condamné à naître sans « petite cuillère d’argent dans la bouche », la vie se résume à une pure et simple «survivance ». Ce que d’aucuns théorisèrent en la comparant, par une hypertrophie conceptuelle indécente, à l’expérience des «camps ».

Dès lors, la raison vacille. Michel Foucault, fasciné par les transgressions du Marquis de Sade, en viendra à sacraliser la « folie » et la déviance comme les seules étincelles de génie capables de déchirer la trame d’un ordre social jugé intrinsèquement oppressif mais jouissif comme lui rappela Lacan. Pour les moins chanceux ou les moins érudits, la drogue et les paradis artificiels feront office de substituts à cette quête d’absolu par le bas (comme dans ce récent film La Gradiva où l’on cite même Bourdieu…).

Cette filiation explique l’étrange psychologie des inquisiteurs médiatiques contemporains. Des figures comme Edwy Plenel — qui débuta sa carrière sous le pseudonyme ô combien révélateur de « Joseph Krasny » au sein de la Ligue communiste — fonctionnent précisément comme ces moines défroqués de la gnose. Nourris au lait du trotskysme, cette maladie adulescente, passés de la glorification romantique de la violence (à l’instar des apologies de l’attentat de Munich dans les pages de Rouge en 1972) à la magistrature d’influence de Mediapart, ils n’ont jamais abjuré leur dogme. Ils ont simplement transféré leur cléricalisme du parti vers la salle de rédaction.

Leur fureur moralisatrice, leur traque obsessionnelle du « péché » des puissants et leur volonté de réduire la société à un tribunal permanent ne sont que la vengeance froide de théologiens sans Dieu. Incapables de réparer le monde, impuissants à s’élever au rang de divinités créatrices, il ne leur reste qu’à punir le réel d’exister. En bégayant une version dégradée des Misérables, ils oublient que Victor Hugo, lui, croyait en la rédemption et en la lumière du travail. Eux préfèrent régner sur les décombres de l’hyperréalité médiatique, confirmant que le nihilisme est le stade suprême du puritanisme dévoyé.



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