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LETTRE DU FUTUR ANTERIEUR/4

Communiqué N°4

Alpha 1 à Lambda 3. J’appelle Lambda 3, me recevez vous ? Lambda 3, me recevez-vous ?
Lambda 3 à Alpha 1 : je vous reçois fort et clair.
Alpha 1 à Lambda 3 : avons intercepté objet dans la zone d’astéroïdes entre Mars et Vénus. C’est un message dans d’étranges caractères. On dirait un code. Il était protégé par un curieux emballage en silicium vitrifié. Quelqu’un peut-il nous aider à déchiffrer ?
Lambda 3 à Alpha 1 : ce doit être du Terrien. Le professeur Pijtu Tlélang pourra vous aider. Envoyez document.
Alpha 1 à Lambda 3 : OK, merci. Terminé.(1)
(1) traduit pour la facilité de compréhension du lecteur.

Le document déchiffré était le suivant :

Mon nom est Adam Touzpar. Je viens d’entrer dans ma quatre-vingt douzième année, et je sais qu’il ne me reste plus beaucoup de temps à passer en ce monde. Alors j’écris mes mémoires, non pas que ma vie ait été particulièrement intéressante, mais pour témoigner de cette période de l’histoire. Si mon manuscrit n’est pas brûlé par la censure !

J’ai plutôt bien vécu malgré tout et je ne suis pas fâché de m’en aller. Je n’ai pas envie de voir ce qui va arriver sur cette planète. Je pressens que ce sera assez moche. Heureusement, je n’ai pas eu de descendance, donc je n’ai pas à me faire de souci pour l’avenir de l’humanité en général et de ma famille en particulier.

Je suis né en 2056. Mes parents ont été tués dans un accident de voiture alors que je n’avais que deux mois. Bien installé dans ma nacelle de sécurité, à l’arrière, je n’ai même pas eu une égratignure. J’ai été sauvé par un témoin du drame, qui m’a sorti du véhicule alors qu’il commençait à prendre feu. C’est du moins ce qu’on m’a raconté car je ne m’en souviens évidemment pas. Ce témoin demanda à m’adopter et ce fut accepté immédiatement de sorte que je n’eus pas à connaître les affres de l’orphelinat.

A bien y réfléchir tout cela est assez étrange, si j’en crois ce qu’on m’apprenait à l’école dans les cours d’éducation civique. Quelque chose ne colle pas dans cette histoire d’accident.

Mes parents adoptifs étaient deux hommes. C’était normal à cette époque. Ce qui ne l’était pas, c’était d’avoir un père et une mère, comme moi. Normalement les mariages entre personnes de sexe différent étaient interdits. On ne pouvait élever d’enfants que par adoption. Mes parents étaient donc des hors la loi. N’a-t-on pas plutôt décidé de les supprimer pour me faire élever dans l’esprit de la Loi ?

Quand je posais ce genre de questions à mon professeur d’éducation civique, il me répondait invariablement des sornettes, chaque fois différentes. La dernière en date fut que je n’étais pas de parents européens, mais russes, car les russes n’avaient voté la Loi que beaucoup plus tard, vers 2050, et elle n’était pas encore parfaitement appliquée à ma naissance, car les contrôles étaient difficiles dans un si grand pays.

Bien sûr je suis né trop tard pour savoir exactement comment tout cela avait commencé ; mais je sais ce qu’on m’a raconté, et ce que j’ai appris dans les livres d’histoire. C’était en 2004. Un commissaire européen s’était fait virer parce qu’il avait tenu des propos contre les homosexuels. En 2005, fut promulguée en France une loi qui interdisait ce genre de propos. On demanda à ce que les collégiens reçoivent des cours leur expliquant que les homosexuels étaient des gens tout à fait respectables, donc parfaitement imitables… Et ce qui fut dit fut fait. Il y eut même obligation de travaux pratiques. Tout propos laissant penser que l’on était homophobe était puni d’amende et cela pouvait même aller jusqu’à des peines de prison. Ce fut le cas lorsqu’on garçon de quatorze ans se fit aborder dans la rue et remis le dragueur à sa place en disant qu’il ne voulait pas entendre parler de ses fantasmes contre nature. Les parents furent condamnés à six mois de prison avec sursis plus une forte amende. L’enfant fut envoyé en maison de redressement, où on lui expliqua la théorie et la pratique.

En 2015 on interdit définitivement les mariages hétérosexuels. Les jeunes issus de cette génération étaient tous homos. Les classes n’étaient d’ailleurs plus mixtes, c’était interdit. Comme il fallait bien assurer le renouvellement des populations on favorisa l’adoption et les orphelinats se vidèrent. On alla chercher des enfants dans les pays pauvres pour satisfaire à la demande. Il fallait au moins deux enfants par couple pour maintenir le nombre d’habitants au même niveau.

En 2025 la communauté européenne intégra la Turquie. Il y avait en Turquie environ 100 millions d’âmes, et une démographie galopante. Ils étaient pauvres par rapport aux autres nations européennes et beaucoup de turcs s’installèrent un peu partout en Europe. Ils déclarèrent que notre Loi était incompatible avec leur religion musulmane et refusèrent de l’appliquer. Ils obtinrent une dérogation.

Lorsque la génération des enfants adoptés arriva à maturité, c'est-à-dire vers 2040, le problème du renouvellement des générations commença à se poser de façon cruciale, car il n’y avait plus d’enfants à adopter en Europe. Les pays pauvres avaient évolué. Il y en avait de moins en moins, et donc la source d’enfants adoptables se tarissait. Les turcs d’Europe, qui, eux, proliféraient, refusaient de se mélanger avec des non musulmans. On commença aussi à avoir du mal à trouver de la main d’œuvre car la population européenne vieillissait. Or, il fallait bien continuer à produire. Ces jeunes ne purent guère adopter plus d’un enfant par foyer, et encore…

C’est dire qu’au moment de ma naissance, en 2056, il ne me fut pas difficile de trouver un foyer. Mes parents adoptifs avaient déjà dépassé la quarantaine. Je fus élevé en fils unique, dans la discipline de la Loi, que l’on m’inculqua à la lettre.

Bien entendu, avec les questions que je me posais sur ma naissance et mes parents que je supposais dissidents, je fus surveillé de très près. Je n’étais pas du tout convaincu par le discours que l’on me tenait. Mais comment aurais-je pu savoir comment cela se passait avant. Tous les livres sur la reproduction naturelle avaient été brûlés. On avait refait les ouvrages de sciences naturelles. Les romans d’amour avaient disparu des bibliothèques, ou avaient été réécrits avec des couples d’hommes ou de femmes. Plus de contes de fées se terminant par : « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ».

Vous allez vous demander comment j’ai su que cela avait existé.

Je tombai un jour par hasard sur « le Meilleur des Mondes », d’Aldous Huxley. Un livre ancien et tout déchiré, qui avait été écrit deux siècles plus tôt. Pourquoi cet ouvrage iconoclaste n’avait il pas été brûlé ? Le Meilleur des Mondes décrivait un paradis artificiel dans lequel on avait banni toute reproduction naturelle. Sans doute nos politiques l’avaient ils trouvé dans le ton. Ils l’avaient lu au premier degré et n’avaient pas compris que ce meilleur des mondes avait fini par s’écrouler. Le grain de sable dans l’engrenage était un personnage qui ne répondait pas aux critères de sélection, à cause d’une erreur de manipulation à sa naissance. Il était évident que cette histoire finirait mal. Mais nos politiciens pensaient au contraire que c’était un bon exemple et qu’eux sauraient éviter l’erreur fatale. Voilà pourquoi ce livre n’avait pas été détruit, et je le lus avec délectation.

Après cela plus jamais je ne pus prendre au sérieux les insanités qu’on essayait de me faire ingurgiter tant à l’école que dans ma « famille ». Mais j’étais prudent. Je ne cherchais pas les ennuis. Je savais bien qu’à moi tout seul je ne referai pas le monde. Je décidai de rester célibataire car je n’avais aucune envie de me coller avec un de mes semblables. Bien sûr c’était un comportement déviant, donc mal vu. Je ne pourrais jamais avoir accès aux postes de l’administration, moins encore de l’enseignement. Le commerce me serait interdit car je serais boycotté. Il me fallait donc choisir un métier technique où j’avais toutes mes chances. Tant mieux car j’étais bon en maths et j’avais l’esprit logique. Or, dans notre monde rose bonbon, les matheux se faisaient rares. Il y avait peu de candidats aux postes scientifiques. Je devins ingénieur, et malgré les réticences des employeurs ils furent bien obligés de m’embaucher car il n’y avait pas foule pour ce métier prenant et plein de responsabilités.

J’entrai donc dans une grande entreprise d’ingénierie, et j’y fis une assez belle carrière puisque je terminai à la direction du groupe, comme vice-président. J’étais donc financièrement à l’aise et je n’avais pas à me plaindre. Pourtant au fond de moi je me disais qu’il manquait quelque chose d’important dans ma vie. Je n’aurais pas su dire quoi. Une bouffée d’insatisfaction me prenait de temps en temps.

Et puis grâce à mon métier j’eus l’occasion de voyager : j’allais partout construire des usines, et c’est ainsi que je fis de nombreux séjours en Chine. J’appris le mandarin, ce qui me donna accès aux livres chinois. Ceux-là n’avaient pas été censurés. Du moins les chinois ne censuraient-ils pas les mêmes ouvrages que nous. Ils n’avaient pas promulgué notre Loi.

Je connus même de vraies femmes qui m’initièrent à devenir un vrai homme… Passons !

J’eus même une relation très sérieuse, qui dura près de dix ans, avec la jolie Nae Hang. C’était une femme remarquable, au teint de porcelaine et aux yeux légèrement en amande. Non seulement elle était jolie mais elle était fort intelligente et nous avions des discussions passionnantes. Elle était professeur de physique à l’université de Shangaï. Evidemment cette aventure était sans espoir car je ne pouvais pas la ramener en Europe (nous aurions aussitôt été jetés en prison). Je ne pouvais pas non plus rester en Chine : je n’aurais jamais eu de visa d’immigration ni de permis de travail. Nous décidâmes donc d’un commun accord de cesser de nous voir. Je rentrai en Europe très triste, serrant sur mon cœur la photo dédicacée de Nae Hang, cachée dans la couverture d’un recueil de poésie chinoise. Je conserve religieusement cette photo et ce livre. Nae Hang est restée pour moi un merveilleux souvenir. Elle a fini par épouser un prof de biologie et m’a écrit à cette occasion. J’en ai été très heureux pour elle et lui ai envoyé une chaleureuse lettre de félicitations.

Mais revenons à nos moutons roses.

Donc, dès 2040, une évidente pénurie d’enfants à adopter commença. En 2060 il n’y avait plus assez de main d’œuvre pour faire tourner les usines et de plus en plus de retraités à payer. Il fallait trouver une solution. D’accord, les turcs étaient nombreux, mais c’était largement insuffisant.

De plus les russes prirent des lois identiques aux nôtres et eux aussi se mirent à chercher des enfants à adopter. Ainsi tout le continent européen était concerné.

A partir de 2055 les américains eux-mêmes commencèrent la même politique.

C’est à partir de là que le problème devint crucial. Jusqu’à ce que nos politiciens trouvent la solution. Puisqu’on ne pouvait importer des enfants, il n’y avait qu’à importer des familles complètes. On fit remarquer que ces familles n’étaient pas compatibles avec la Loi. Oui, mais on avait vraiment besoin de main d’œuvre. On avait accepté des dérogations pour les turcs, on pouvait en accepter pour ceux qui viendraient volontairement donner de leur temps et de leur jeunesse chez nous.

Au fin fond de l’Arabie, un homme riait aux éclats. Il s’appelait Mourad Ben Laden. C’était un arrière petit fils du fameux Oussama, qui avait défrayé la chronique au début du XXIe siècle.

Le grand projet d’Oussama Ben Laden était de conquérir l’occident et d’en faire un empire islamique, comme ses ancêtres lointains avaient conquis l’Europe au très haut moyen âge. Lui avait utilisé l’arme du terrorisme. Il armait de jeunes imbéciles et leur demandait de se suicider pour Allah, en tuant un maximum d’infidèles. Il leur promettait le paradis d’Allah après la mort. C’est tellement plus facile que de le promettre sur terre, d’autant que personne ne peut venir vous contredire ! Son grand coup avait été la destruction du symbole du capitalisme américain : le World Trade Center, le 11 septembre 2001. Au fond cela n’avait guère tué que 3000 personnes, mais c’était un coup porté à l’hégémonie américaine et à son indestructibilité. Et puis il s’en était suivi un gigantesque krach boursier dont les USA et l’Europe mirent longtemps à se remettre.

Mais Mourad comprenait que le temps du terrorisme était révolu. Semer la mort par petites doses, à coup de bombinettes, n’avait plus d’intérêt. Les occidentaux étaient en train de s’éliminer eux-mêmes. Il fallait surtout les laisser faire, et même accélérer un peu le processus.

Il savait que les occidentaux faisaient appel à l’immigration. Il aida de nombreuses familles musulmanes radicales à émigrer massivement vers l’Europe, la Russie et les USA. Bien entendu ces familles obtiendraient comme les turcs des dérogations à la Loi, et pourraient donc se reproduire à souhait.

Sur place les imams les surveillaient. Ils n’avaient pas le droit de fréquenter la population locale, mais ils n’avaient pas le droit non plus de les déranger, molester, ennuyer. Ils devaient les laisser tranquilles.

Ce qui devait arriver arriva.

A partir de 2100 les musulmans commencèrent à être plus nombreux que les européens. Comme ceux-ci ne pouvaient ni adopter ni se reproduire, ils se retrouvèrent bientôt vieux et sans descendance. Dès 2120 presque toute la population d’origine avait disparu, sauf quelques vieillards comme moi, qui suis encore là en 2148. Je ne sais pas si j’ai encore beaucoup de contemporains. Il est vrai que mes compatriotes ne m’ont jamais beaucoup intéressé et que j’ai eu plus de joies à élever plusieurs adorables épagneuls qu’à fréquenter ces imbéciles heureux.

On peut donc dire qu’à partir de 2120 toute la population ou presque était devenue musulmane et ceux qui ne l’étaient pas étaient à la retraite et ne comptaient plus.

Et c’était vrai en Europe, mais aussi dans l’ancienne union soviétique et aux Etats-Unis.

Ainsi Mourad Ben Laden prit le pouvoir sur d’immenses territoires et des foules considérables. Mais il prit aussi le pouvoir sur l’arme la plus meurtrière des occidentaux : la bombe atomique. Fort de cette menace il conquit très vite l’Amérique latine, qu’il soumit à la règle du Coran, puis se tourna vers l’orient : le continent indien. Ceux-ci avaient aussi la bombe atomique, mais la puissance du nouveau maître du monde était bien supérieure à la leur et ils durent se plier aux désirs du dictateur.

Aujourd’hui, en 2148, Mourad Ben Laden n’a plus qu’un pays à ajouter à sa collection. Mais ce n’est pas gagné d’avance. Ce pays c’est la Chine éternelle, qui en a vu d’autres dans le passé. M’est avis que ces gars là vont faire sauter la planète. Ils iront ensuite islamiser la lune. Voilà pourquoi je ne suis pas fâché de partir. J’en ai assez vu.

Si vous lisez ces lignes un jour, c’est que je me serai trompé et que la terre aura survécu. A moins que vous ne soyez un extra-terrestre et que vous ayez récupéré mon message dans l’espace ?

Après avoir écrit sa lettre, Adam Touzpar avait glissé son message dans une bouteille de Coca vide, qu’il avait oubliée sur la table de la terrasse, avant d’éteindre la lumière et d’aller se coucher.
CC 23/7/2012

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