Sale temps pour la presse au Maroc

Développement intéressant, cette innovation «légale» nous permet aujourd’hui d’établir une hiérarchie de ses valeurs telle que décidée par le régime. Grâce au jugement prononcé dernièrement dans l’affaire Nichane et ceux prononcés contre Ali Lmrabet précédemment, nous savons aujourd’hui que le «tarif» pour atteinte à la monarchie est de 3 années de prison ferme, que celui pour atteinte à l’intégrité territoriale du pays est de 10 années d’interdiction d’exercice du métier de journaliste et qu’enfin, celui pour atteinte à la religion est de «seulement» 3 années de prison avec sursis. Voilà un classement qui donne du grain à moudre à ceux qui reprochent à la monarchie non seulement de se sacraliser mais aussi de se mettre au dessus de la religion. S’il est significatif de l’échelle de sacralité de notre justice aux ordres, ce classement est évidemment absurde. Absurde parce que la codification légale d’une obligation d’attachement à une religion, à une forme institutionnelle et à toute autre matière qui relève de la foi ou de la liberté de pensée est absurde et, bien sûr, dangereuse.

Dans un article lumineux publié dans l’édition datée du vendredi 19 janvier d’Assahifa, Abderrahim Jamaï relate l’échange surréaliste entre le juge et la journaliste Sanâa Al Aji lors du procès de Nichane. On apprend ainsi que notre magistrat a posé à la journaliste des questions alambiquées lui demandant de s’exprimer sur son attachement à l’islam, à la monarchie, à la nation marocaine. C’est là une intrusion par effraction dans la conscience des gens. Nous avions déjà écrit que la mise en accusation de Driss Ksikès et Sanâa Al Aji était inacceptable. Leur condamnation est, elle, catastrophique et marque une régression phénoménale. Elle révèle l’immaturité morale, au sens philosophique du terme, de notre régime.

Régression phénoménale


Le Pouvoir a laissé filtrer que s’il avait poursuivi les journalistes de Nichane, c’était en fait pour éviter que l’affaire ne prenne des proportions incontrôlables -sous-entendant que l’initiative gouvernementale «protégeait» les journalistes. A cet égard, la réaction des deux mouvements islamistes les plus importants du pays est intéressante à analyser. Le Parti de la Justice et du Développement a fait le service minimum. L’un des symbôles de son aile conservatrice Mohamed Yatim ira même jusqu’à affirmer sur les ondes d’Al Jazeera que les poursuites contre Nichane n’avaient pas de sens.

Si l’attitude est plus le résultat de la tactique que de la conviction, elle n’en reflète pas moins une perception intéressante par les islamistes marocains de l’évolution de la société marocaine. Quant aux militants d’Al Adl Wal Ihssan, ils se sont tout simplement abstenus de réagir. Au moins, personne ne pourra les accuser d’instrumentaliser cette affaire pour se positionner. En fait, le régime a tardé à réagir parce qu’il ne souhaitait pas ternir son image de monarchie progressiste qu’il promeut à grande peine en Occident. Et lorsqu’il a réagi, c’est principalement sous la pression de certains pays du Golfe et aussi par crainte de se voir accuser de valoriser plus la monarchie que l’islam.

Surtout qu’il avait fait condamner Ali Lmrabet à de la prison ferme pour avoir soi-disant insulté le roi. En somme, une réaction qui dénote plus la faiblesse que l’autorité. Il serait d’ailleurs dangereux d’affirmer que la sentence contre les journalistes de Nichane est modérée, elle est scandaleuse car non seulement elle consacre l’hypocrisie du régime et légitime sa fonction de gardien des consciences mais elle offre en plus un argument légal puissant aux tenants de l’islamisme le plus conservateur. La répression que subit la presse indépendante actuellement recèle deux enseignements majeurs. D’abord, la monarchie et certains partis politiques, par leur silence et parfois par leur assentiment, refusent l’éclosion d’une liberté de parole véritable. Ce qui souligne leur incapacité à gérer l’évolution de la société marocaine. Ensuite, cette fumisterie de valeurs sacrées codifiées dans la loi n’est qu’un instrument de plus entre les mains du régime pour justement exécuter cette répression. Le dire ne signifie pas que ces valeurs puissent être chères aux yeux des Marocains. Elles le sont peut-être. Mais en faire des couperets pour empêcher cette société de réfléchir sur elle-même et de s’adapter à son environnement, obère les chances du Maroc d’opérer une transition pacifique vers la démocratie.

27/1/2007

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