Zalzala : Sous les décombres des hommes

A quoi pense-t-on, quand, la jambe arrachée, on reste coincé, vivant – jusqu’à la mort ?
Ou bien quand on attend les secours qui ne viendront pas ?
La férocité du tremblement de terre, naturel, subie en dessous, dévoile la brutalité des hommes, du dessus. Elle s’échappe à travers les fissures du remblai immobile, l’esprit seul peut encore vagabonder, en une violence sans pudeur, celle pourtant vécue par les protagonistes.

« Wajahat attend les secours. […] Il logeait dans une résidence d’étudiants et découvrait l’alcool. La vodka était frelatée, le rhum puait la mort, il ne pouvait pas se retenir, il dégueulait après deux verres. Toute la ville dégueulait avec lui. La guerre faisait rage en Afghanistan, Peshawar était saturée d’espions, de journalistes, de diplomates, de militaires, de docteurs, de révolutionnaires, d’activistes et d’agents de tous bords qui faisaient éclater des bombes en tous lieux. Les bombes déchiraient les passants, réduisaient les constructions en débris abominables, rendaient les lieux méconnaissables avec leurs bouillie de morts et de déchets. La ville était saturée d’appétits, de convoitises, d’ambitions, d’insécurités, elle abritait une communauté composite d’êtres sans âge et sans identité qui rampaient après une carrière que seule la violence et l’agression pouvait leur donner. »

De la torture à l’exil forcé, que savons-nous du quotidien au Pakistan ? Il est probable que l’auteur se lâche, comme certains de ses héros s’oublient dans l’alcool et dans le sexe, cet interdit dont ils n’ont cure, comme si on lâchait un condamné et qu’on lui donnait un bref laps de temps pour cracher la vérité brute, pour nous dire ce quotidien malgré tout, et cette oppression dont on ne parle jamais en Occident.
Sous le voile, il y a la femme, sous l’amoncellement des décombres subsiste le désir et parce qu’il n’y a plus grand-chose à perdre, l’auteur y ayant perdu les siens, il ne peut que témoigner de la vie qui prend le dessus même quand on est en dessous, ou écrasé par la dictature.

« Zamir se souvient de la soirée. Il avait pris possession d’un appartement de la Margalla Tower […] Zamir sait que ses amis ne l’ont pas quitté. Ils sont autour de lui, leurs respirations épaisses et abruptes de blessés semi conscients en témoignent. »
« Taufiq Rafaquat, père de Zamir, descend de son avion… […] Le colonel Yussuf jauge Taufiq Rafaqat. Son visage ne lui plaît pas, c’est le visage d’un sale intello, coloré par le péché […]. Le visage de Taufiq Rafaqat ne lui revient pas, il porte sa perte, il porte sa mort sur le visage. Il est vulnérable, et on va le punir parce qu’il est vulnérable, sale enflure d’intellectuel, pourriture de poète, personne ne veut de tes rimes de merde, personne ne veut de ton anarchie, tu es inutile ordure tu es dégueulasse dans quelques heures plus personne ne se souviendra plus de toi, de tes vers, de tes considérations, de tes articles de tes traductions, de ta personne toute entière…
»

La culture étant bannie, les mœurs se délient. L’auteur ne nous épargne pas les descriptions d’un réalisme cru comme si la crédibilité du récit en dépendait, comme si nous allions douter de sa véracité.

« Aslam Uzair se souvient de cette époque de l’Atlantide, il passe des heures à s’en remémorer chaque fragment, chaque bribe. Il se souvient de cette époque, et il la revit, cette époque magique et bienfaisante, bien avant la partition et les guerres, bien avant les coups d’états et la loi martiale, bien avant les généraux et les médailles, bien avant les désastres et le retrait ultime des pères las d’avoir trop lutté. »

Le préau des collines

Irène 21/3/2009

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