Du confinement

L’humanité est touchée par une pandémie venue de Chine. Rien de nouveau. Celle-ci est sans aucun doute moins grave (moins létale) que d’autres dans l’histoire humaine, vu les moyens médicaux et pharmaceutiques dont nous disposons. Il y a un siècle, la grippe dite espagnole emportait vingt millions de personnes, estimations basses, pour une population mondiale d’un milliard et demi ; le covid-19, qu’on n’ose appeler « grippe chinoise », n’en emportera pas un million, espérons-le, pour une population de sept milliards. Quoi de nouveau, d’extraordinaire, alors ?

Le confinement. Il a suffi d’une poignée d’ordres oraux puis écrits -en France, des décrets du Premier ministre- relayés par les mass média et suivis de quelque législation -en France, la loi du 23 mars créant un nouvel état d’exception, l’état d’urgence sanitaire- pour assigner à résidence des centaines de millions de personnes ou pour restreindre les déplacements au strict nécessaire, essentiellement les courses alimentaires et aller au travail puis en revenir, du moins les salariés ou les indépendants qui ne peuvent user du télétravail à domicile ou qui ne sont pas mis au chômage partiel. C’est du jamais vu : à notre connaissance, nul dictateur n’a jamais intimé à son peuple de rester à la maison. Commander est une chose, être obéi en est une autre.

Or, cette poignée d’ordres oraux puis écrits ont été suivis. La masse de la population obéit : elle ne bouge pas de chez elle, sauf courses et aller/retour professionnels ; elle maintient les distances dans la rue ou chez le commerçant ; elle met un masque. Certes, il y a des tricheries, contournements, feintes ou étourderies. Certes encore, dans certains quartiers urbains ou certaines couches sociales, les ordres ne sont pas exécutés : mais il s’agit des zones ou milieux qui se trouvent en situation d’insurrection ou de sécession latentes depuis déjà des décennies ; leur refus était prévisible et prévu, les pouvoirs publics n’ont pas insisté ; seule l’aggravation de l’épidémie, et pas la police, contraindra les habitants à soumission, en clair, les amènera à renoncer au trait culturel selon lequel les hommes, notamment les jeunes hommes, vivent dehors, et pas dedans comme les femmes.

Mais hors « banlieues sensibles » et hors esquives à la marge, les gens restent chez eux. Quelle puissance que le pouvoir D’État ! L’exercice de ce pouvoir n’est pas arbitraire : il est justifié et motivé par les nécessités de l’ordre public, de la salubrité publique plus précisément. Le confinement est une mesure de police administrative dont le but est de prévenir, ou de freiner, la propagation de la maladie, et dont la violation est répréhensible. La santé publique est l’urgence qui prime tout. L’hôpital est au centre de la vie publique ; le personnel soignant, au centre des attentions. Les médecins gouvernent. L’exercice du pouvoir est en effet passé aux experts, concrètement, au Conseil scientifique institué auprès du Gouvernement. Des experts -comment ont-ils été choisis ?- sont saisis par les autorités, désemparées ; ils discutent ou disputent ; ils dégagent un compromis, ou le Gouvernement s’efforce d’en dégager un ; puis le Président de la République, le Premier ministre et le ministre de la Santé en tirent des éléments d’information et de décision qu’ils adressent à la nation, prétendument en guerre (sic !).

Notre société ne jurait que par la mobilité, les déplacements incessants, les rencontres, les rassemblements chroniques, les loisirs – la grégarité pendulaire et la promiscuité collective, ironisait Alexandre Zinoviev. Et nous voilà quasiment chacun chez soi, invités à l’introspection personnelle ou familiale. Les Français à l’étranger rentrent en France ; les étudiants ou les jeunes travailleurs célibataires rentrent chez leurs parents ; retour au bercail. Les transports, les espaces et les voies publics sont désertés, le tourisme, anéanti. En contrepartie, nul doute que les communications électroniques ou téléphoniques battent leur plein : compensation technique à l’obligation de distanciation sociale. Face à une épidémie exotique, on n’a pas estimé opportun de fermer les frontières nationales. On a fini par confiner les Français. Inouï.

Relativisons néanmoins. Quelle puissance que le pouvoir d’Etat : ce n’est pas là une découverte, c’est une confirmation. La mondialisation s’impose à l’Etat, et avec elle, les grandes firmes ou les flux économiques, disait-on ; c’était oublier que le libre-échange, l’ouverture des frontières à la libre circulation des facteurs de production (biens, services, capitaux, personnes), la suppression des barrières douanières, furent et sont autant de décisions prises par les Gouvernements des Etats, y compris dans l’Union d’Etats qu’est l’Union européenne. Ces décisions étaient et demeurent constitutives de politiques publiques économiques et sociales. L’actuelle crise sanitaire remettra-t-elle en cause le modèle du développement par l’export pour lui substituer la relocalisation des activités productives et distributives, via un néoprotectionnisme ? Rien n’est moins sûr, quoi qu’on en dise.

Revenons aux particuliers. Chacun chez soi, et le télétravail à domicile plutôt que le travail au bureau, si possible. Mais après tout, ceux qui ne travaillent pas ne sont-ils pas majoritaires en France ? Le télétravail n’est-il pas une tendance montante, et l’avenir n’appartient-il pas à l’enseignement à distance ? Le repli sur la sphère privée, parallèlement à l’individualisation de la société, ne constitue-t-il pas depuis longtemps un phénomène massif ? De même, l’Internet et ses dérivés (le virtuel) n’ont-ils pas largement remplacé les contacts réels, et fait du prochain un lointain ? Vivre seul dans son logement est probablement un drame. Mais n’est-ce pas fort répandu ? Evidemment, ne plus pouvoir sortir accentue le mal-être… Inversement, il est non moins probable que bien des Français ressentent le confinement comme une période de vacances certes forcées mais finalement aux frais de l’État, qui s’est engagé à prendre en charge le chômage partiel. La question est de savoir comment s’occuper. Collégiens, lycéens, étudiants sont inquiets ; beaucoup sont joyeux. De manière générale, la ligne de partage s’effectue entre ceux qui résident en appartement et ceux qui ont un jardin ou de quoi s’ébattre au soleil printanier. Cette fois, les citadins des métropoles, interdits de se rendre dans leurs maisons secondaires à la campagne, ne sont pas gagnants : ce sont les rurbains de la périphérie, dont certains portaient naguère le gilet jaune… Quant à la Terre, elle se repose, provisoirement.

David Cumin 9/4/2020

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