L’Art contemporain sous poumon artificiel

J‘admets que Picasso ait été un grand génie et que ses œuvres soient des trésors impérissables. Mais de l’indéniable chic tissant ‘l’art moderne’ des années 1940-60—à la peinture ‘non figurative’ traînant ses guêtres poussives jusque dans les années 80 avec sa progéniture contemporaine de plus en plus ahurissante—il ne reste aujourd’hui que l’enthousiasme froid et forcené de ses promoteurs étatiques et adhérents nihilistes au non sens, obligatoire : unique et au-dessus de tout (über alles). Cette étatisation de l’art, incarné, par exemple, dans le soutien actuel de l’Etat pour les FRAC, ou pour les séries complaisantes de documentaires sur Arte—conçues après la chute catastrophique du cours de l’art contemporain en 1991, sert autant à soigner les ‘egos’ blessés de ses hérauts que de justifier les milliards servant à subventionner ces collections insignifiantes de l’art contemporain de plus en plus à la dérive. Et ce combat n’est pas seulement factice, fiévreux et sans espoir.Il est le reflet de l’action gouvernementale en général: un remue ménage à la fois voyant et faiblard, paternaliste, centralisateur, maladivement conservateur, emprunt de mépris envers les forces vives, complaisant—voire complice—d’un corporatisme qui se révèle de jour en jour,bien moins ‘social’ que sectaire. Si le style dit ‘art contemporain’ est condamné devant l’Histoire du fait de son manque, total, d’osmose avec la société—au sein même des cœurs individuels—la racine de sa chute se trouve dans ce qu’il est, ou, plutôt, ce qu’il n’est pas. Le Président Abraham Lincoln avait une devinette :‘Combien de jambes aurait un chien si on nomme aussi sa queue une jambe ?’ Lorsque, bêtement, on répondait ‘cinq’, Lincon répliquait : ‘Non, quatre : appeler une queue une jambe n’en fait pas une’. Une poubelle versée au milieu d’une salle de musée quelques toiles orange suspendues dans un parc (à la façon d’un fil pour sécher le linge dans une cour privée), une carcasse de mouton placée dans une boite acrylique (en guise d’abattoir), sont peut-être les représentations d’‘états’ profonds, révélateurs de perspectives spirituelles et intellectuelles, voire émotionnelles, d’un type et d’une force jamais vus ni connus dans les annales de l’expérience humaine, mais ce n’est pas de l’art. Je ne ferai ici aucune autre démonstration de cette thèse que celle d’évoquer un autre dicton de Lincoln: ‘On peut tromper tout le monde de temps en temps, et quelques gens tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps.’ Qu’une élite puissante, mais grotesque et désavouée par la foule des braves gens, appelle une queue une jambe, c’est leur affaire. Le mot ‘art’ et ce qu’il recouvre en réalité se situent hors de leur juridiction. La racine de notre égarement artistique pseudo (post)moderniste se trouve, comme tant d’autres choses, dans l’idéologie du progrès pompier confondant universalité et quantitativisme d’une part, et, d’autre part, de ce nihilisme philosophique relativiste et communautariste qui prétend paradoxalement imposer sa vision comme étant le suel progrès possible. Tous deux, montrent nettement leurs limites aujourd’hui. Surtout, lorsque, comme nos aînés, nous abordons une nouvelle ère dont les défis sont sans commune mesure avec les défis du passé, et cela commence mal. Notre identité culturelle trouée, fermée, ou ouverte à tous vents, ne sachant plus ni résister aux tentations, anciennes et nouvelles, ni inventer de nouvelles représentations capables de les rendre cathartiques, cette absence nous désarme devant les prédateurs islamistes et anarcho-écologistes, les premiers exigeant la liberté au nom de nos valeurs universelles, et la refusant au nom des leurs, les derniers confondant lutte pour la qualité de vie et austérité, voire frugalité obligatoire pour tous. Notre ‘système-social-que-le-monde-entier-nous-envie’ s’ossifie, (et le critiquer, surtout dans certaines banlieues, revient à être traité de réactionnaire ou ultralibéral), notre matérialisme si grossier nous aveugle et nous rend insensibles à l’orage, contradictoire, de la mondialisation. Mais si les élites amoureuses de l’art contemporain et le défendant griffes et ongles sont à côté de la plaque, certaines forces vives semblent éviter d’aller dans la même impasse, malgré une pression formidable les y incitant. Ainsi, bien que condamné par ces mêmes élites comme fasciste et, surtout, idiot, George Bush, par exemple, a été de nouveau réélu par les électeurs américains avec comme mandat de poursuivre la lutte pour la liberté, quelque soit les insuffisances et les erreurs, inévitables dans une guerre (venue à la suite du 11 septembre et non pas avant). Á l’opposé, et bien que promue par leurs élites, le projet de constitution Européen a été rejeté par les Français, et les Hollandais, parce qu’ils croient pouvoir ainsi rester maîtres de leur propre destin. Par ailleurs, et alors qu’elle était assujettie, il y a une petite décennie, à un acharnement contre son chef, sa doctrine morale, son histoire et ses fondements ontologiques, l’Église catholique retrouve aujourd’hui une image énergique, un message qui a l’air de plus en plus actuel, un traitement de plus en plus favorable dans les médias qui ne la réduit pas à ses positions sur le mariage des prêtres, l’abstinence le préservatif l’homosexualité et l’avortement. S’il se trouve que ces signes ne sont point porteurs d’espoir, au moins signalent-ils que l’ère se renouvelle, que ce n’est pas nous qui inventons le tout du futur qui nous sculpte déjà. Mais l’art est comme l’écume sur la vague, la petite fleur en haut de la tige. C’est une chose qu’une société accomplit par choix, quant il lui reste du temps après ses lourdes besognes, et si elle laisse son estprit en avoir envie. Les déclarations passionnées de ses amoureux transis ne peuvent pas changer un fait fondamental : l’art n’est pas nécessaire. C’est sa force et sa faiblesse. Le choc qui a progressivement ébranlé notre société, jusqu’à la rendre semblable à la décadence Romaine, a eu vite fait de réduire la fonction de l’art au rôle d’un bibelot, et maintes Histoires n’ont rien laissé. Avons-nous, en nous-mêmes, l’art de notre époque ? Les étapes, apparentes, de la déchéance, celle de l’art contemporain, sont bien connues. En bons idéologues, ses partisans raisonnent sur l’idée suivante : le fort intérieur de tout chacun, sa statue mentale, ses œuvres, seraient seulement le résultat d’une composition externe qu’il serait possible ensuite de dissoudre, combiner recombiner mixer et disperser selon l’humeur. Le rejet de la représentation dans la peinture fut alors salué comme un progrès ver une forme d’art idéale, apte à accompagner l’humanité-en-marche vers le monde rationalisé de la fraternité parfaite. Mais, malgré notre progrès technique, malgré l’éradication, à partir de notre Occident tolérant, de la misère de masse—famines, pandémies, persécutions—malgré l’éducation universelle et obligatoire, les idéologues de l’art contemporain ne sont pas contents. Parce que le monde ne ressemble pas encore au non-sens désiré. On ne se débarrasse pas si facilement de son corps (même noyé sous un vomi culturel). Et bien que nos cœurs et nos têtes soient emplis de concepts enrobant de gentillesses et de rationalité les pratiques les plus anti-art qui soient, nos corps continuent d’avoir les boyaux qui remuent : les yeux restent avares de beau et les organes impérieux de vitalité (d’où la volonté de les vider). Et même si nous arrivons à respirer un air libre et indépendant, caressant et doux, nos têtes se remplissent de projets malins, et nos coeurs de jalousies et de haine. Dans les deux cas, celui de la manipulation et celui de la tendance à vouloir être humain plutôt qur rien, il faut traiter avec la totalité de notre nature. Et la nécessité de son conflit intérieur. Au lieu de le laisser pourrir. La force de l’imagination et du désir, même étouffée, ne suffit pas à nous rendre simples. Le monde, tout comme nous, reste opiniâtrement riche, complexe, et paradoxal. Il peut paraître plus amusant ou agréable d’en concevoir (plutôt que détruire) les nouvelles formes, celles des futurs modes de la vie et de l’art. Mais la seule nouveauté pour nous, dans la réalité, ne se cache pas parmi les formes. Elle se devine dans l’infinité des expressions humaines, et dans ces formes, également infinies, que nous offre la nature. Nos nouveautés plastiques d’expression sont alors perpétuellement riches et surprenantes, non pas parce que l’Histoire le veut mais parce qu’elles s’insèrent dans l’indépassable horizon du monde et de l’expérience humaine, ce qui implique une prise, véritable, sur les choses. Ces dernières nous l’avouent d’ailleurs puisqu’elles peuvent se régénérer et elles l’affichent, dans le labyrinthe toujours renouvelé d’une danse intérieure, celle de notre incarnation à la fois mortelle et divine. A nous de les faire surgir perpétuellement. Au lieu de les étouffer dans des impasses régressives, nihilistes, affairistes, de l’art dit contemporain.
Paul Rhoads est américain, et aussi français, il est peintre, sculpteur, écrivain et éditeur de l’œuvre de Jack Vance. Il dessine La Poule Déchaînée et est l’auteur des diverses icônes de resiliencetv.

Voir également l’article suivant : Réflexions autour de l’art de LSA Oulahbib

30/10/2006

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