« La repentance, c’est le désaveu de soi »

CHANTAL DELSOL INTERROGE JEAN-FRANCOIS MATTEI, PHILOSOPHE, SUR SON LIVRE "LE REGARD VIDE"

Dans cette belle description du génie européen (génie au sens premier de “caractère propre”), je vois d’abord une forte croyance européocentrée : dès les premières pages, vous citez Husserl et plus loin Patocka, son disciple, et l’on a le sentiment que vous les rejoignez dans vos analyses successives : l’Europe serait-elle donc, comme le disait autrefois Brugmans, “la métropole du genre humain” ?

Je m’inscris effectivement dans la lignée de Husserl, de Patocka et de Hegel, mais aussi de Baudelaire, de Proust ou de Kundera. Il s’agit d’envisager ce qui a fait l’originalité de la culture européenne dans le sens étendu qui était celui que Cicéron a donné au mot cultura. Or, les œuvres majeures de notre patrimoine, ce que Braudel nommait ses « unités brillantes » pour qualifier leur rayonnement universel, soulignent la spécificité du regard que l’Europe a porté sur le monde.

Ce “regard” est d’ordre théorique en ce qu’il vise intentionnellement une idée éloignée de toute empiricité : l’idée de vérité, l’idée de justice, l’idée de bien ou l’idée d’humanité.

Husserl écrivait en ce sens que l’Europe a toujours visé un “télos”, une fin transcendantale, de sorte que l’homme européen est devenu « un spectateur désintéressé, un regard jeté sur le monde ». Certes, d’autres peuples s’étaient interrogés sur le monde et sur l’homme. Mais jamais leur regard n’a franchi les limites d’une représentation centrée sur son propre foyer : la Chine a découvert d’autres pays, mais ne les a pas soumis à une connaissance universelle. Au contraire, l’Europe a toujours posé un regard excentré sur son monde pour appréhender les autres, comme le montre l’invention de l’anthropologie.

C’est la plénitude de ce regard de transgression qui est mise en cause aujourd’hui au profit d’un “regard vide” qui ne sait plus s’accorder à la prise de distance envers le monde, la cité et l’homme. Voilà pourquoi Valéry avançait que nous assistons à « l’agonie de la culture européenne ». Qu’on en convienne ou pas, et quels que soient les crimes de l’Europe vis-à-vis d’autres peuples, c’est bien elle qui a été “la métropole du genre humain”. Et cela, à tous les niveaux : en science, en éducation, en politique, en économie et, plus généralement, dans une culture qui a déployé un monde à l’échelle de l’universel.

Pensez-vous que la responsabilité de l’épuisement du sens incombe aux Lumières, ou à une perversion des Lumières ? Autrement dit, le “tournant subjectiviste” aurait-il pu éviter de nous mener au nihilisme présent (par exemple si l’Europe avait écouté Vico) ?

Il n’est pas un auteur de XXe siècle, serait-ce chez les marxistes, qui n’ait souligné ce trouble du regard que l’Europe avait porté sur le monde et, par contrecoup, sur elle-même. Mais, depuis les Lumières et une fausse interprétation de l’“éclairage” universel de la raison imposé par les penseurs européens, ce regard critique a entrepris de dénouer tout lien avec l’idée qui le commandait. On l’a vu avec l’apparition du communisme et du nazisme qui ont perverti l’essor critique de la raison en un ravage destructeur dénué de toute finalité. Cet emportement, d’ordre racial ou social, mais aussi d’ordre subjectif, dans le sens où le sujet moderne a rompu tout lien avec le monde, avec la cité et avec Dieu, s’est retourné contre lui au point de se détruire.

On le voit chez Jacques Derrida dans son effort pour déconstruire, avec le “logocentrisme” européen, son “européocentrisme”, mais aussi chez certains intellectuels qui récusent l’idée d’une “identité” de l’Europe parce qu’elle aliénerait ses altérités. Le regard critique en vient alors, non plus à se critiquer lui-même, ce qui a toujours été son principe quand il s’ordonnait à l’idée, mais à détruire sa réalité en reniant sa propre source. Toutes les formes de repentance, tant à la mode aujourd’hui, sont issues de ce désaveu de soi qui est évidemment contradictoire. Le regard éloigné de l’Européen ne peut en effet se mettre en cause, dans la reconnaissance des autres cultures, que dans la mesure où il a auparavant découvert ces cultures en leur donnant un statut scientifique.

C’est peut-être l’Europe qui a détruit, par sa puissance théorique, d’autres civilisations ; mais c’est l’Europe qui les a tirées de l’oubli en les théorisant et en les sauvant du naufrage de l’histoire. Aucune autre culture n’a jamais rempli un tel rôle car elle n’avait pas le recul critique typique de l’esprit européen. Si l’Europe avait écouté, effectivement, des auteurs comme Vico qui montraient les dangers d’une rationalité destructrice quand elle perd son ancrage dans une idéalisation imaginaire, elle continuerait de porter un regard qui fait sens sur le monde et sur elle-même. Aujourd’hui, au contraire, l’homme européen ne sait pas plus assumer son passé culturel qu’il ne sait ouvrir un horizon à venir.

N’avez-vous pas l’impression que ce qui nous guette, c’est une orientalisation philosophique et morale, une tendance à tenir pour rien la tragédie humaine (donc la personne, et bientôt sa dignité), au lieu de vouloir l’assumer comme dans les monothéismes européens ?

Une fuite vers l’immortalité par fatigue (et dérision) de l’espérance d’éternité ? La lassitude spirituelle, intellectuelle, politique et morale tient à cette “orientalisation” qui considère la condition humaine, ou l’histoire qui est la nôtre, comme « un récit plein de bruit et de fureur, conté par un idiot et qui ne signifie rien », pour citer Shakespeare. Mais le dramaturge anglais conservait une confiance inébranlable dans le sens d’une existence qui ne s’échoue pas dans la lassitude, la vanité ou le néant : La tragédie humaine n’est donc pas un néant pour la pensée européenne.

Ce qui est en cause, dans cette vacuité du regard porté sur le monde, c’est le sens même de notre commune existence et de la dignité de l’humanité, Lorsque les penseurs modernes, à la suite de Lyotard, assurent que nous vivons la “fin des grands récits”, c’est-à-dire des discours de légitimation du sens de l’existence, qu’ils soient religieux, philo sophiques ou politiques, ils se montrent les complices de cette lassitude. Au lieu d’assumer la dignité de l’homme, de ses œuvres et de sa culture, ce qui rend proprement le monde habitable, elle prend son parti d’une absence revendiquée de sens. Les excès de l’art contemporain, dont Jean Clair a montré à quel point ils étaient proprement immondes, révèlent à quel point nous sommes aujourd’hui, du moins en Europe, “pauvres en monde”.

Et être pauvre en monde, ou im-monde, c’est ne plus reconnaître la grandeur des œuvres passées, présentes ou à venir, au profit d’une complaisance dans la lassitude. Or, ce qui fait que le monde s’ajoute à la vie, et par là nous arrache au déterminisme animal, c’est le regard de création et de contemplation que nous portons sur des œuvres durables. En s’arrachant au temps, elle se dégage de l’insignifiance de je ne sais quel nirvana oriental, qui n’est pas l’éveil de la pensée, en dépit du nom de “Bouddha”, mais bien son assoupissement. L’Europe n’a connu qu’un seul regard critique : c’est celui de l’éveil à toutes les correspondances du monde.

Propos recueillis par Chantal Delsol


Le Regard vide, de Jean-François Mattéi, Flammarion, 304 pages, 20€.

Chantal Delsol 21/3/2009

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