Interdiction de parole pour Bat Ye’or

François Descoueyte, directeur du CAPE (Centre d’accueil de la presse étrangère) à Paris, a interdit la conférence de presse de l’historienne et essayiste Bat Ye’or prévue au CAPE, le 22 novembre 2010. Ultime motif invoqué par François Descoueyte : les liens du CAPE avec le Quai d’Orsay…
Le CAPE a été créé en 2000 par Nina Mitz, François Rivareau, Anne Gazeau Secret, Bertrand Valero et le journaliste Ruggero de Pas, son président actuel.
Installé à la Maison de Radio France jusqu’en septembre 2008, c’est « le lieu d’accueil, d’orientation, de réunion et de rencontre de la presse française et étrangère à Paris ».
Un financement public
Le CAPE est aussi « un Groupement d’Intérêt Public » dont le Conseil d’administration comprend, outre divers ministères, des associations de journalistes – dont l’APE (Association de la presse étrangère) et le CPA (Club de la presse arabe) -, l’Agence française de développement, Radio France et RFI.
Implanté depuis plus de deux ans au Grand Palais, le CAPE peut se targuer d’une belle réussite.
Quelques chiffres en attestent pour 2009 : 163 conférences de presse, 343 intervenants dont des chefs d’Etat et de gouvernement, des ministres français et étrangers, des élus européens, nationaux et locaux, des personnalités religieuses et universitaires, des entrepreneurs, des ambassadeurs, des membres d’organisations internationales et d’ONG, des syndicalistes…
Le directeur du CAPE est nommé par le ministère français des Affaires étrangères qui subventionne le Centre. Depuis plusieurs mois, cet honneur a échu à François Descoueyte, ancien ambassadeur.
L’image de Bat Ye’or
Le 8 novembre, j’ai proposé une conférence de presse au CAPE sur le thème L’Europe face à la stratégie de l’OCI (Organisation de la conférence islamique) : enjeux et perspectives. L’oratrice : l’historienne et essayiste Bat Ye’or.
L’actualité ? La série de consultations politiques entre la France et l’OCI, dont la première a eu lieu le 5 octobre 2010 au Quai d’Orsay, et la déclaration récente, d’Abdelwahab Meddeb, professeur à l’université Paris X-Nanterre et animateur à France-Culture, évoquant le lobbying de l’OCI aux Nations unies.
Le CAPE donne un premier accord. Une date est fixée : le 22 novembre 2010.
Patatras ! Le 10 novembre 2010, le CAPE annonce que cette conférence n’aura pas lieu.
La journaliste Luisa Pace, qui avait accepté d’être la modératrice de cette conférence,  insiste auprès du directeur du CAPE en changeant le titre qui devient Le dialogue entre l’Europe et l’OCI. Nouveau refus.
Quelles raisons ont été évoquées pour refuser la conférence de Bat Ye’or ? Bat Ye’or serait une « extrémiste », et « d’extrême-droite ». Elle aurait même « participé au complot ayant fomenté l’assassinat de Yitzhak Rabin » !
« Je suis une journaliste. Je réalise des enquêtes. J’ai cherché sur Internet des preuves de ces allégations. Je n’en ai pas trouvé », résume Luisa Pace, la journaliste qui devait animer la conférence de presse.
Un journaliste israélien persifle : « Cela fait des années qu’on cherche en Israël des preuves d’un complot. On n’a rien trouvé. Si le CAPE a des preuves, qu’il en informe Israël ».
Qui décide au CAPE ?
Le 17 novembre 2010 au CAPE, quand j’ai interrogé François Descoueyte, il a d’abord allégué qu’en quelques jours, deux conférences de presse sur deux livres auraient traité du même sujet : la conférence de David G. Littman et Paul B. Fenton La condition juive sous l’islam au Maghreb : une histoire occultée, et celle de Bat Ye’or. Mauvais prétexte : Bat Ye’or évoque l’OCI, absente du livre des deux premiers auteurs.
Puis, François Descoueyte a allégué l’absence d’actualité du sujet de la conférence de Bat Ye’or.
Ensuite, il a avancé l’avis négatif de trois personnalités extérieures au CAPE sur cette conférence. Lesquelles ? François Descoueyte répond, en se contredisant : « deux attachées de presse du CAPE » et lui.
Est-ce à ces deux attachées de presse de décider quelle conférence de presse doit avoir lieu au CAPE et de censurer a priori une historienne et essayiste mondialement connue ?
Par sa réponse, François Descoueyte, directeur du CAPE, ministre plénipotentiaire de première classe, ancien ambassadeur de France en Australie et en république de Corée, et ancien directeur d’Asie et d’Océanie au Quai d’Orsay, a placé à égalité avec lui deux jeunes attachées de presse ! Ou plutôt, il a volontairement rogné son pouvoir décisionnaire de directeur du CAPE en le partageant avec deux attachées de presse. François Descoueyte serait minoritaire dans un élément majeur de sa fonction directoriale. Et il a fait primer deux attachées de presse sur le secrétaire général du CAPE, l’estimé Christian Habonneau, nommé par le ministère de l’Economie et qui, dans l’organigramme du CAPE, est leur supérieur hiérarchique ! Du jamais vu. Le monde à l’envers !
Rappelons qu’une attachée de presse assure les relations de presse d’un évènement : rédaction du communiqué ou dossier de presse et relations avec les journalistes.
Et sur avis de ces deux attachées de presse, François Descoueyte a refusé la conférence de Bat Ye’or qui a témoigné sur les droits de l’homme devant la Chambre des Communes (Grande-Bretagne) et devant le Congrès américain, qui a confié à la demande de la New York Public Library, tous les manuscrits de ses livres, ses articles, ses correspondances avec diverses personnalités et les archives fondant sa documentation.
Sur les avis de deux attachées de presse, François Descoueyte a interdit la conférence de presse d’une historienne qui n’a jamais été poursuivie, ni a fortiori condamnée par les tribunaux, en France ou à l’étranger, et dont les livres et articles sont publiés par des éditeurs et revues renommés. Et en six langues.
Sur les avis de deux attachées de presse, François Descoueyte a censuré a priori une essayiste, libre de s’exprimer notamment en Amérique, en Europe – interview sur France 24 – , qu’aucun mouvement politique ou qu’aucune ONG n’ont jamais qualifié d’« extrémiste » ou d’être d’« extrême-droite ».
Et pourtant, François Descoueyte a pris le temps de lire sur Internet les articles publiés par les sites de Bat Ye’or et mes interview de Bat Ye’or sur mon site.
Le lien avec le Quai d’Orsay
« Il y a 50 lieux à Paris où vous pouvez faire une conférence », répétait François Descoueyte.
C’est la première fois que j’entendais un directeur de salle promouvoir la concurrence. C’est d’autant plus surprenant que le CAPE affronte une baisse des subventions publiques, fait rémunérer ses services et que le refus de prestation de service est interdit, « sauf motif légitime » (article L122-1 du Code de la consommation).
François Descoueyte a semblé ignorer que le CAPE est unique, incomparable : par ses missions, par son image, par son emplacement prestigieux, par ses services, par ses fichiers, etc. Ce n’est pas par hasard que le Club de la presse arabe s’y montre si dynamique.
Poussé dans ses ultimes retranchements, François Descoueyte a avancé les liens du CAPE avec le Quai d’Orsay…
C’est donc au nom de la liberté d’expression et des liens avec le Quai d’Orsay qu’ont pu s’exprimer au CAPE Tarik Ramadan le 14 novembre 2003, Dieudonné M’Bala M’Bala le 2 juillet 2004, Ali Daamouch, responsable des Relations extérieures au Hezbollah, le 6 juin 2005, Ali Ahani, ambassadeur de la république islamique d’Iran les 11 octobre 2006 et 7 décembre 2007, et Tamimi Tayssir, « grand mufti d’al-Quds, juge suprême de Palestine », le 7 mai 2010…
Certains de ces orateurs ont tenu des propos extrémistes, hostiles à l’Etat juif. François Descoueyte a trouvé cela « regrettable », voire « condamnable ». Et d’ajouter que les auteurs de tels propos « ne sont pas alors réinvités ».
Il y aurait donc deux poids/deux mesures. D’une part, des orateurs jouissant de toute liberté d’expression au CAPE. D’autre part, Bat Ye’or, cible d’une interdiction a priori consécutive à la censure du Quai d’Orsay ou/et à l’autocensure d’une diplomate appréhendant probablement la réaction de son ministère.
En nommant François Descoueyte, le quai d’Orsay n’a peut-être pas placé la personne idoine.
Décrédibilisé, le CAPE risque de devenir le lieu de rencontres conformes à la doxa française, en particulier à sa « politique arabe », et interdit à ceux la critiquant et défendant l’Etat d’Israël. Un lieu d’où seraient interdits comme orateurs les journalistes, diplomates ou universitaires américains ou israéliens dont les analyses ne reflètent pas les positions de la diplomatie française.
A ceux qui doutaient de la pertinence des analyses de Bat Ye’or, François Descoueyte a fourni une preuve indubitable. « Je suis surprise qu’une petite personne comme moi suscite une telle crainte », a persiflé Bat Ye’or.
Fait rare, ce 17 novembre 2010, François Descoueyte a assisté à toute la conférence de David G. Littman et Paul B. Fenton devant un public composé notamment de Bat Ye’or. Une conférence qui a commencé avec plus de 30 minutes de retard en raison d’une erreur de programmation du CAPE.
Une conférence au cours de laquelle le nom de Bat Ye’or a été prononcé, tant cette essayiste est incontournable.
Sauf au CAPE en tant qu’oratrice.

Bat Ye’or, L’Europe et le spectre du califat. Editions Les Provinciales, 2010. 215 pages. 18 euros. ISBN : 978-2-912833-22-8

Sur Bat Ye’or :

Interview de Bat Ye’or sur son livre « L’Europe et le spectre du califat »

http://www.veroniquechemla.info/2010/11/le-directeur-du-cape-interdit-une.html

Véronique CHEMLA 9/1/2017

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