9 mai 2021

L’iranisation de la Syrie


Par Amir Taheri

La guerre Iran-Irak réunit les deux parties pour une simple raison: les Syriens savaient que si Saddam gagnait la guerre, il dominerait la région sans rival, marginalisant le Baath syrien et renverserait le régime alawite de Hafez al Assad. Les mollahs avaient compris que seule la Syrie pouvait empêcher la constitution d’un bloc arabe derrière Saddam.
Les mollahs durent payer le soutien syrien sous la forme d’une réduction sensible du prix du pétrole fourni et un cash annuel de 150 millions $. En 1982, les 2 parties renforcèrent leur alliance en parrainant la branche libanaise du Hezbollah.

Tout au long cependant, les Syriens prirent soin de ne pas être totalement rivés à la stratégie iranienne. Hafez al Assad insistait pour rencontrer chaque président américain et maintenait des contacts étroits avec Washington. Il était de même impitoyable quand apparaissaient des tendances islamistes, massacrant des milliers de gens de son peuple. Même au Liban, Assad n’a pas mis tous ses oeufs dans le même panier Iranien et avait insisté pour avoir son propre interlocuteur shiite, sous la forme du parti Amal de Nabih Berri.
Pour marquer leurs différences les Syriens ont eu une série de petits gestes significatifs. Par exemple, ils ont refusé les demandes iraniennes que les femmes soient exclues des cérémonies officielles fréquentées par des dignitaires du régime “khomeyniste” ou que l’alcool soit banni dans ces occasions. “La Syrie est la Syrie, et l’Iran c’est l’Iran”, disait le ministre de la Défense Moustafa Tlas à un reporter en 1986. “Nous ne pouvons pas vivre comme eux et eux ne peuvent vivre comme nous. Mais on peut travailler ensemble”.

Aujourd’hui Tlas aurait eu beaucoup d’inquiétude, car les signes sont nombreux montrant que la République Islamique est déterminée à exporter son idéologie en Syrie. Téhéran pense que seule une Syrie islamisée serait un allié à sa botte, pour chasser les Américains du Moyen Orient, effacer Israël de la carte et créer une nouvelle “puissance islamique” dont le cœur serait l’Iran. Selon Mahmoud Ahmedinejad, l’anti-impérialisme laïc, y compris le baathisme, n’a pas réussi à arrêter l’avance du Grand Satan américain.
Aujourd’hui, seul l’islamisme militant peut remplir le vide laissé par la désintégration de l’URSS et du communisme comme challengers de “l’hégémonie impérialiste”.

Travaillant avec l’hypothèse qu’Israël et la République Islamique iront un jour ou l’autre à une confrontation, les stratèges de Téhéran considèrent le Liban et la Syrie comme faisant partie du glacis iranien. C’est pour sécuriser le Liban et la Syrie comme atouts stratégiques que Téhéran avait lancé son plan du “Croissant fertile”. La 1ère phase du plan a consisté dans une campagne d’information parrainée par l’Iran, pour jeter le discrédit sur des groupes baathistes syriens opposés au “khomeynisme”. Des centaines de cadres baathistes, y compris d’éminents personnages, ont été mis à la retraite ou exilés. Des cadres ayant une sensibilité plus islamique ont pris leur place. Les nouvelles étoiles montantes connaissent l’Iran, y ont servis sur le plan diplomatique, militaire ou dans le Renseignement. Aujourd’hui en Syrie, il faut avoir une “saveur iranienne” pour percer dans sa carrière, à l’image de la “saveur soviétique” d’antan.
La purge des éléments laïcs du parti Baath, de l’armée et des services de sécurité faite par Bashar al Assad l’a rendu plus vulnérable aux conspirations des cadres exclus. Certains de ceux-ci ont formé des alliances avec des sunnites fondamentalistes du régime ou avec des opposants démocrates. Ce qui a augmenté la dépendance d’Assad de la sécurité iranienne et de la branche libanaise du Hezbollah. Selon des sources à Damas, les Gardes Révolutionnaires Iraniens et le Hezbollah ont envoyé des unités spéciales pour assurer la protection du président Assad.

Téhéran a réussi aussi à tuer dans l’œuf ce que le gourou en stratégie d’Ahmedinejad, le Dr Hassan Abbassi, appelle “la tentation américaine” de Damas. Cette tentation vit le jour en 2003, quand Assad s’est entouré de technocrates occidentalisés et de diplomates qui voulaient virer du côté américain, au moment du changement de régime à Bagdad. Depuis cependant, les officiels Syriens, surnommés par Abbassi les “emrikazadeh”, (frappés par l’Amérique) ont été réduits au silence ou forcés de changer de ton. Téhéran a réussi à colporter la rumeur que la Syrie pouvait être la 2ème victime de la guerre d’Irak.
Un autre développement a forcé la Syrie à se rapprocher de l’Iran. Le meurtre en 2005 de Rafik Hariri, premier ministre du Liban, a détruit les ponts entre Damas et les pays arabes modérés. Aujourd’hui ces régimes arabes ne souhaitent plus de relations amicales avec la Syrie. Et la Syrie a perdu l’allocation annuelle de l’ordre de 250 millions $ qu’elle recevait d’Arabie Saoudite depuis 1991. Plus la Syrie est isolée plus ses dirigeants sont obligés de dépendre du pouvoir iranien. Pour se protéger des supposés plans américains destinés à changer son régime, Assad se rapproche des mollahs … qui veulent aussi changer son régime.

En juin dernier, la Syrie a fait ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant lors de son alliance avec l’Urss, elle a signé un pacte de défense avec la République Islamique. Ce pacte donne un accès direct de l’Iran à l’appareil militaire syrien, avec des relations conjointes des échelons supérieurs et moyens, une harmonisation des systèmes d’armes et de l’entraînement, et des exercices militaires conjoints. Selon ce pacte, toute attaque contre une partie est considérée comme une agression contre l’autre partie. Une conséquence de ce pacte a été la multiplication par 4 du nombre du personnel militaire et de sécurité iranien en Syrie.
“L’Iran essaye de jouer le rôle de l’Union soviétique en Syrie, lors de la guerre froide” précise un ex-membre du cabinet d’Assad. “C’est la grande puissance régionale et elle se conduit comme telle”.

De nombreux développements confirment ce point de vue.

– L’Iran a accru les bourses offertes aux Syriens, y compris pour l’entraînement militaire, de 200 en 2001 à 3000 cette année.
– Assad a levé l’interdiction aux Syriens de suivre des séminaires islamiques en Iran, permettant à plus de 170 étudiants d’aller à Qom pour y participer.

– L’interdiction concernant les centres culturels iraniens en dehors de Damas a été levée. Aujourd’hui il y a 11 centres d’endoctrinement “khomeyniste” dans les villes de Syrie, incluant Alep et Latakyeh. A fin septembre 17 000 Syriens ont suivi des cours pour apprendre le Farsi et étudier la philosophie de l’imam Khomeyni.
– L’Iran a envahi l’économie syrienne. Des centaines de sociétés, des banques aux entreprises de construction, emploient des milliers de gens dans un pays où le chômage est endémique. L’Iran est devenu le second partenaire commercial après l’Union européenne.

– La Syrie a accepté d’augmenter le nombre des pèlerins Iraniens visitant le site sacré shiite de Zeynabyek, près de Damas, de 150/j à 1000/j. Certains critiques prétendent que ce pèlerinage est une couverture pour l’introduction permanente dans le pays des Gardes révolutionnaires.

– Les réseaux de télévision et de radio iraniens diffusant en arabe sont maintenant accessibles dans tous les foyers syriens, alors que tout média arabe non syrien est interdit.

– Assad a permis à 41 organisations charitables d’opérer en Syrie. Celles-ci utilisent les méthodes du Hezbollah et du Hamas pour fournir des services tels que les cliniques, les écoles, les agences de prêt sans intérêt et des allocations pour se marier.

– Les femmes qui acceptent de porter le hijab “khomeyniste” et les hommes qui portent la barbe reçoivent des cadeaux et des emplois préférentiels dans les sociétés iraniennes opérant en Syrie. Le “look” khomeyniste est devenu un “must” en Syrie.

– Le prosélytisme shiite est aujourd’hui autorisé en Syrie, permettant à des centaines de mollahs iraniens de convertir des sunnites à la shia’h. On est informé de conversions de masse de la secte shiite alawite à la quelle appartient le clan Assad vers la shia’h duodécimaine de l’Iran. Normalement la shia’h d’Iran considère les alawites comme des hérétiques, car leur doctrine contient des éléments ésotériques. Néanmoins l’an dernier 2 ayatollahs de Qom ont déclaré que les “alawites” faisaient partie de la “oummah” de l’Islam et ils ont autorisé des échanges théologiques avec eux, ouvrant la voie à la conversion.

– Au Liban, l’Iran essaie de saboter l’influence syrienne, en marginalisant le parti Amal et en établissant des contacts directs avec le bloc chrétien mené par l’ex général Michel Aoun. Téhéran veut que Berri et Aoun se mettent sous la bannière d’un front mené par le Hezbollah.
– La guerre au Liban de l’été dernier qui s’est terminée par la “grande défaite” d’Israël, selon l’Iran, a renforcé ceux qui soutiennent l’axe Damas-Téhéran, au sein des élites syriennes.
Le régime d’Assad est typique des pays arabes qui ne peuvent survivre sans le soutien d’une puissance extérieure. A un bref moment en 2003/4, on pensait que les Etats-Unis allaient devenir “le supporter” de la Syrie. Mais depuis on a laissé Assad sans autre option que de se mettre sous la protection de l’Iran. Et cela rend plus probable un affrontement de l’Amérique avec la République Islamique.

Article paru dans le Jerusalem Post du 2 novembre 2006, traduit par Albert Soued

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