2 février 2023
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La France en mouvement ? (archives)

Ces interrogations ne sont pas seulement conceptuelles. Ou seulement françaises. Elles ont une réalité très pratique qui se nomment civilité, laïcité, développement, et qui nécessitent à la fois des diagnostics les plus réels et des réponses les plus à même de traduire dans les faits ce qu’il en découle comme choix dont certains ne peuvent se réaliser que par la volonté de toutes et de tous. Mais pour y arriver, il faut déjà se mettre d’accord sur les conditions de possibilité d’une analyse. C’est-à-dire admettre un certain nombre de présupposés que l’on peut néanmoins démontrer avant de passer au stade suivant, celui du diagnostic.

Nous partirons dans cette esquisse de la devise qui caractérise la République en France, Liberté, Égalité, Fraternité, en observant à chaque fois, comment ces trois notions se déclinent, à quelles conditions elles se stabilisent, ou basculent dans les extrêmes en explicitant que la liberté ce n’est pas le privativisme, l’égalité ce n’est pas l’égalitarisme, la fraternité ce n’est pas le communautarisme. Nous finirons la présentation par la définition de ce qui est objectif ou pas en prenant comme exemples quelques mots clés : place (rôle) dans la division du travail (stratification), conflit, (intérêt, lutte, les divers aspects), effets pervers (interaction/interdépendance).

Selon un vieux rapport de l’Insee publié le 19 février 2004 la population de la France serait estimée à 61,7 millions. Son augmentation est évaluée à 289.300 personnes, incluant entrées et sorties d’étrangers, contre 316.500 en 2002. Son accroissement naturel, c’est-à-dire la différence entre les décès et les naissances aurait également diminué. 560.300 décès ont été enregistrés en 2003, soit une augmentation de 3%, la plus forte enregistrée depuis 1985.
Pour l’Insee, la canicule puis l’épidémie de grippe en sont les principales causes et non pas le vieillissement global de la population qui présageait d’atteindre seulement un niveau de mortalité au moins équivalent à celui de 2002.
Cette augmentation circonstanciée de la mortalité freine l’allongement de l’espérance de vie à la naissance. Pour les hommes, elle atteint 75,8 ans, soit une progression d’un mois au lieu de 2,5 mois chaque année depuis dix ans. Pour les femmes, elle atteint 82,7 et aurait baissé d’un mois en un an.

La courbe des naissances est quant à elle restée stable : avec 792.600 nouveau-nés, les femmes ont toujours plus d’enfants que dans les années 1990. Selon l’Insee, la hausse de la fécondité a été le fait de femmes âgées entre 30 et 34 ans alors que dans les années 1950 les femmes avaient moins de 25 ans. L’âge moyen à la maternité a donc recommencé à progresser alors qu’il s’était stabilisé depuis cinq ans, passant à 29, 5 ans au lieu de 29, 4 ans en 2002 et 28,8 en 1994.
Le solde migratoire a pour sa part reculé en 2003 passant à 57.000 personnes, soit 10.000 de moins qu’en 2002 alors qu’il avait connu plusieurs années successives de hausse. Cette baisse s’explique pour l’Insee par la forte diminution des entrées dues au regroupement familial et de familles de réfugiés. De plus les entrées de travailleurs étrangers diminuent. Dans ces conditions le poids des migrations ne représente plus qu’un quart de l’augmentation, ce qui place la France dans une situation opposée à celle des autres pays de l’Union européenne qui connaissent un solde migratoire expliquant aux trois quarts la cause de leur augmentation de population.

La population française continue de vieillir. En janvier 2004 les personnes de 65 ans ou plus représentent 16,2% de la population totale contre 14,6% en 1994. La part des moins de 20 ans a diminué de 26,7% à 25,3%. La population de la France est cependant la seconde dans l’UE, derrière l’Allemagne (82,5 millions) et devant le Royaume-Uni (59,5 millions), elle rassemble 16% de l’Europe des Quinze et 13% de celle des Vingt-cinq. En règle générale , l’Insee observe que la population française a un rythme d’augmentation le plus élevé: +4,7 contre +3,4 pour 1000.

Deux avis opposés face à la situation démographique de la France


Que penser de cette situation ? Il faut tout d’abord partir d’une date: 2006. Pourquoi? Michel Godet en a fait le litre d’un livre (2003, Odile Jacob). Il y explique qu’à cette date les générations issues du baby boom (1948-1973) auront la soixantaine et basculeront en retraite. Or, ces départs, massifs, ne seront pas «compensés car, après le baby-krach de 1975, le renouvellement des générations a diminué de 20% » (p.9). Certes il est tentant de penser que ces départs permettront de résorber le chômage, l’un des plus forts d’Europe: (9%). Godet pense le contraire, (p. 192), parce qu’il établit, suivant ici le célèbre démographe Alfred Sauvy, un lien entre «croissance économique et dynamique démographique » (p. 190). Pour lui, les Trente Glorieuses -(cette formule a été forgée par Jean Fourastié et désigne l’après seconde guerre mondiale jusqu’au premier choc pétrolier : 1973)-, et le baby-boom vont de pair. Godet avance également que la vigueur actuelle des USA s’explique «aussi», (Ibid), par leur meilleur santé démographique : 2 enfants par femme contre 1,4 en Europe (1,88 pour la France, le seconde après l’Irlande : 1,89), et par le fait d’importants flux migratoires.
Godet avance par exemple que si l’on prend la période 1975-2000, les USA et le Japon ont créé respectivement +57% d’emplois et +23% tandis que leur population augmentait respectivement de 28% et de 13%. A l’inverse, les principaux pays européens connaissent une faible corrélation, à l’exception de la France, de la Suisse et de l’Espagne qui ont créé peu d’emplois entre 1975-1998 malgré une meilleure dynamique de la population.
Godet ne pense pas que cela infirme son pronostic puisqu’il avance (p. 191) que «pour une population donnée, la croissance dépend aussi de l’innovation et la création d’emplois, de l’esprit d’entreprise et des conditions du marché du travail. Comme le rappelle J. C. Chesnais, le contexte socio-organisationnel de chaque pays est aussi déterminant : c’est le caractère endogène du développement ».

Concernant plus spécifiquement la dynamique démographique Godet considère (p.193) que la croissance des années 1960-1974 a été «portée par la vague des 0-19 ans qui s’est gonflée de plus de 2,2 millions de jeunes alors qu’elle a diminué de 1,2 million dans la période 1975-1990 et qu’elle baisse depuis de 60.000 par an ». Godet ajoute que la tranche des 20-39 ans ne s’accroît plus en France depuis 1990 alors qu’elle augmentait annuellement de 100 000 à 150 000 individus. Depuis 1995 elle diminue de plusieurs dizaines de milliers d’individus par an.

J
acques Marseille dans La guerre des deux France, (2004, Plon), est bien moins pessimiste que Michel Godet. Pour lui, il est nécessaire de repérer si le remplacement des générations est assuré (p. 36). Pour ce faire, il observe avant tout «quel est le taux de mortalité des femmes susceptibles de mettre des enfants au monde ». Marseille calcule que « 38% des filles nées en 1900 n’ont pas atteint l’âge de 28 ans, ce qui n’est le cas que de 4% de celles nées en 1960. On mesure alors que les femmes nées vers 1950 ont eu une descendance finale analogue à celles des femmes nées vers 1900 (2,1 enfants par femme). Mais le nombre moyen d’enfants que les femmes nées en 1950 ont réellement mis au monde, compte tenu de leur mortalité, est sensiblement plus élevé que pour celles nées en 1900 (2 enfants par femme au lieu de 1,5) ». Marseille en tire la conclusion que la France ne s’en tire pas si mal.
Il avance pour preuve (p.39) que lorsque les chiffres montrent par exemple qu’en l’an 2000 « les moins de 20 ans représentaient 25,6% de la population française contre 33,1% en 1960 » l’idée d’un «triste déclin de la jeunesse » est erronée parce que « 25,6% de 58,9 millions d’habitants font aujourd’hui 15,14 millions de jeunes et que 33,1% de 46,5 millions d’habitants en faisaient hier 15,3 millions », soit un gain de 0,11%. Marseille en conclut qu’en fait « il y a autant de jeunes Français aujourd’hui qu’à l’époque du baby-boom. Seule l’évolution des pourcentages fait croire qu’il y en a moins ».

Cet avis, optimiste, diffère de celui de Godet en ce que celui-ci s’appuie sur la population effective par tranche d’âge, relevant dans ce cas un trou chez les 20-39 ans tandis que Marseille met en avant le taux de mortalité, qui n’implique cependant pas automatiquement que toutes les femmes en état de fertilité mettrent au monde des enfants. Néanmoins il semble bien qu’à la différence du creux des années 1975-1990, la courbe se soit inversée positivement depuis les années 2000.
Cette inversion implique déjà que l’on ne puisse pas mettre en avant comme facteur positif ou négatif décisif de la situation démographique actuelle le fait que les femmes enfantent en grande majorité hors mariage et plus tard; ce qui ne veut pas dire que cela n’influe pas par quelques biais en particulier quant au nombre d’enfants par femme, nous le verrons lorsqu’il s’agira d’aborder la famille.
S’agissant du vieillissement, Marseille avance d’une part l’idée que du fait de l’amélioration des conditions de santé, on est plutôt «vieux » à partir de 75 ans que 60. Il s’appuie sur l’indice d’hospitalisation long séjour qui, avant 75 ans, ne concerne que 1% de cette population. Quant à la «détérioration mentale » elle n’est «vraiment fréquente qu’au-delà de 85 ans ».

S’agissant enfin du taux de mortalité, et d’abord au niveau infantile, Marseille observe (p.26) qu’il y a cinquante ans seulement, près de 50 000 bébés mouraient avant leur premier anniversaire contre un peu plus de 3000 aujourd’hui. Ce qui compense le fait que la France fasse moins d’enfants qu’il y a trente ans. Pour les plus de soixante ans, l’espérance de vie s’est allongée (p.27) : « Il y a trente ans, à 65 ans, le nombre de survivants sur 10 000 hommes pris à la naissance était de 6 827; il est aujourd’hui de 7 843. Soit un peu moins de 40 000 hommes (…) Il y a trente ans, les hommes qui avaient atteint l’âge de 65 ans n’avaient plus en moyenne que treize ans à vivre; aujourd’hui leur espérance de vie est passée à dix-sept ans ». Une femme a, elle, «90 % de chances d’atteindre l’âge de 65 ans et 80 % de chances l’âge de 75 ans».
Marseille ajoute également (p.28) que près de 10 000 personnes ont «traversé le siècle dans sa totalité ». Il relève aussi (p.29) qu’en 1973, «on avait enregistré 2 246 décès par accident du travail dont plus d’un tiers dans le bâtiment et les travaux publics. On n’en compte moins de 800 aujourd’hui. (…) ». Marseille note aussi que le nombre d’accidents de voiture a diminué entre 1975 et 2000 passant de 258 000 à 117 000 alors que le nombre d’automobiles est passé de 12 à 27 millions.

S’agissant des causes majeures de décès, Marseille observe (p. 30) que l’on «meurt pour l’essentiel de tumeurs et de maladies cardio-vasculaires » mais qu’entre « 25 et 44 ans, les taux de décès masculins sont deux fois plus élevés en France qu’en Angleterre ».
Il ajoute aussi l’essentiel, à savoir le fait que la mort n’est pas «socialement équitable» et que cette inégalité ne s’est pas réduite depuis « trente ans ». Il prend d’un côté pour exemple un ouvrier spécialisé qui en prenant sa retraite à 60 ans «après avoir travaillé pendant souvent plus de quarante ans, peut espérer en jouir pendant douze ans», et de l’autre côté l’exemple d’un «cadre de la fonction publique qui la prend au même âge après avoir cotisé trente-sept ans et demi en jouira en moyenne pendant vingt et un ans ».
Marseille établit d’ailleurs dans un tableau comparatif sur l’espérance de vie à 35 ans (p.31) que ce cadre de la fonction publique a en fait la meilleure espérance de vie avec les professions intellectuelles et artistiques (46,0%) bien avant les cadres d’entreprise (43,5), les professions libérales (44,0%), les chefs d’entreprise (43,5%) et les ouvriers, qualifiés (38,5) et spécialisés (37,0).
En ce qui concerne la répartition de la population en catégories socio professionnelles, Michel Godet (Ibid., p. 244) donne les chiffres suivants : sur 23,8 millions de ménages, le nombre d’agriculteur s’élève à 380 000; les artisans commerçants, chefs d’entreprise à 1,2 million; les cadres à 2,3 millions, les professions intermédiaires, 3,4 millions; les employés, 2,7 millions; les ouvriers, 4,6 millions; les retraités, 7,1 millions; les autres inactifs, 2,1 millions.

L’emploi par branche se distribue comme suit ( en 2001): 4,1 dans l’agriculture, 22,7 dans l’industrie et le bâtiment, 73,2 dans les services.

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Territoires urbains


Michel Godet développe un axe intéressant en ce qui concerne la manière dont est habité actuellement le territoire français, aussi nous nous servirons particulièrement de son ouvrage déjà cité.
Il observe ainsi (p.199) que si la France s’est, à l’évidence, de plus en plus urbanisée, les habitants des métropoles «cherchent de plus en plus à vivre ailleurs et autrement tout en restant liés aux centres urbains ». C’est le phénomène des « rurbains».
60% vivent donc dans les aires urbaines couvrant 13% du territoire, et 16% dans des communes périurbaines couvrant 17% du territoire. Godet remarque que le monde rural «avec près du quart de la population et 70% du territoire, progresse de plus en plus grâce à l’exode urbain ».

Godet illustre cette situation en prenant en compte l’existence de six France» (p. 196) : «la France qui vit, celle qui survit, bien ou mal, celle qui survit, bien ou mal, celle qui se vide, plus ou moins et celle qui meurt ». En gros, autant le Sud (Paca), le Sud Est (Rhône-Alpes), l’Est (Alsace), le Nord Ouest (Bretagne), par exemple, vivent, se reproduisent, autant l’Auvergne, la Lorraine, le Nord- Pas de Calais, le Limousin, la Bourgogne, la Champagne-Ardenne, par exemple, déclinent, se vident, ne se reproduisent pas.
L’Île de France, elle, se situe entre les deux, entre la fuite et le trop plein, (à l’exception de la Seine-et-Marne), 1,5 millions de personnes l’ont quitté depuis trente ans, (p. 200), mais en même temps 2,4 millions sont arrivés avec 800 000 migrants venus des DOM-TOM ou de l’étranger. Godet note par exemple que les trois départements Paris, Hauts-de-Seine et Seine- Saint-Denis, ont accueilli plus de 290 000 migrants extérieurs entre 1990 et 1999, ils ont perdus 220 000 habitants. L’Île de France dit Godet est «une porte d’entrée que l’on quitte le plus vite possible». Les moins de quarante ans partent ( p.201) pour «disposer d’une meilleure qualité de vie et d’un logement plus grand à un prix abordable ». Mais tous ne peuvent pas partir. Ainsi les plus démunis tels les immigrés se concentrent dans les mêmes quartiers qui en perdant les éléments les plus dynamiques économiquement, se voient appauvris d’autant, entraînant une situation que Godet n’a pas peur de nommer un «apartheid urbain ».

Est-ce que l’aménagement du territoire, par exemple avec la desserte du TGV permet de compenser cet état de fait ? Rien n’est moins sûr pour l’auteur. Car il faudrait que le TGV s’arrête (p. 203) «près de ces hameaux et de ces bourgs qui s’éteignent lentement ». Or, il s’avère, par exemple, que si le «TGV dans sa version Paris-Lyon-Marseille renforce l’urbanisation des activités et des moyens », il « traverse sans l’irriguer le désert vert de la Bourgogne bientôt aussi vide d’hommes que le Morvan, le Massif Central, la Champagne ou le Perche ».
Godet souligne également une certaine incohérence de la SNCF (p.204) qui oublie son rôle de service public en rendant par exemple plus cher des destinations qui sont captives, autrement dit qui ne se voient pas concurrencer par l’avion, ce qui réduit d’autant les flux de mobilité alors que le TGV devrait un outil au service de l’aménagement et non le contraire (p. 205).

Mais cet aménagement nécessite aussi l’observation d’autres facteurs.

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Richesses nationales et inégalités sociales


Là aussi les chiffres peuvent être lus selon ce que l’on veut démontrer, -(nous en reparlerons ailleurs lorsque nous aborderons le problème de l’interprétation en tant que telle des données sociales). Ainsi pour Jacques Marseille (Ibid.) la France ne s’appauvrit pas malgré son faible taux de croissance.
Si, par exemple, (pp.52-53) en 1973, «l’écart de niveau de vie entre le Chinois et le Français moyen était de 12 284 dollars», il est aujourd’hui de «17 509 dollars » alors que le taux de croissance de la Chine est plus fort. Marseille prend pour exemple le cas du Smic (p.52) qui est passé, dit-il, de «950 francs bruts en 1973 à 7 571 francs aujourd’hui. En monnaie constante, c’est-à-dire en pouvoir d’achat réel, il est passé de 684 euros en 1973 à 1154 euros en 2002, une hausse de 68,7% sensiblement supérieure à celle du salaire moyen». Marseille avance une explication «plus les volumes augmentent, plus les taux baissent. Aujourd’hui, un taux de croissance de 2% du Smic crée plus de pouvoir d’achat (23 euros par mois) qu’un taux de croissance de 6% en 1949 (21 euros par mois). Lorsque l’on gagne 1 200 euros par mois, mieux vaut voir son pouvoir d’achat augmenter de 50% (soit 600 euros) que de le voir augmenter de 100% quand on gagne 400 euros (soit 400 euros) ».

Il note également ( p. 77) que dans les années 1970 le taux de pauvreté concernait 15,7% de la population et 2,5 millions de ménages. Or, selon «la dernière statistique, il toucherait aujourd’hui 4,2 millions de personnes, soit 7% des ménages. En trente ans, le taux de pauvreté a été divisé par deux».
Ce constat peut surprendre. Marseille le concède en stipulant (p.79) qu’en «trente ans la pauvreté a largement changé de nature ». Si, par exemple, en «1970, 30% des personnes âgées de plus de 65 ans étaient sous le seuil de pauvreté, alors qu’elles sont moins de 5% aujourd’hui », il s’avère qu’aujourd’hui «ce sont les 15-25 ans qui sont les plus exposés à la pauvreté ». En particulier, ajoute Marseille, « les agriculteurs, les femmes aides familiales à temps partiel », et aussi « les jeunes en CDD non diplômés et vivant seuls, les femmes à la tête d’une famille monoparentale, employées le plus fréquemment dans la construction ou les services aux particuliers ».
Mais cette observation ne reste pas statique. Ainsi, selon une enquête Modes de vie de l’Insee, note Marseille (p.81) «un tiers des ménages pauvres une année ne le sont plus l’année suivante alors que 6% des non-pauvres le deviennent ». Marseille remarque que «c’est le travail beaucoup plus que l’aide qui contribue à sortir de la pauvreté ». Dans l’ensemble, ajoute-t-il, «pour les ménages «sortants», les revenus du travail contribuent trois fois plus que les revenus sociaux à l’amélioration du niveau de vie ».

Autre constatation qui risque d’étonner l’observateur pressé : Marseille avance (p.53) que «contrairement à une idée trop largement répandue, les inégalités entre les catégories extrêmes se sont en même temps réduites ». En 1970, note-t-il, «les 10% des ménages les plus aisés percevaient 4,8 fois plus que les 10% des ménages les plus défavorisés. Aujourd’hui, cet écart a été réduit à 3,3 ». Qu’il s’agisse des ménages les plus pauvres, des retraités, des fonctionnaires, des écarts entre hommes et femmes, Marseille remarque (p.55) que «toutes les études convergent » pour souligner que « la France est sensiblement moins inégalitaire que celle des «Trente Glorieuses» et beaucoup moins encore que celle des années 30 ».
Marseille prend pour exemple (p. 57) les fameuses «200 familles » pour observer qu’elles disposaient « à la veille de la Première Guerre mondiale de revenus de l’ordre de 300 fois plus élevés que la moyenne des revenus alors qu’ils ne sont plus «que» 50-60 fois plus riches que la moyenne aujourd’hui ».

Concernant le rapport du PIB par habitant, Marseille observe cependant que la France décroche de plus en plus des USA (Michel Godet fait le même constat sur ce point précis, Ibid, p. 25) en soulignant ce paradoxe qui voit une inégalité des revenus croître aux USA alors que (p. 57) cette «dynamique inégalitaire s’est aussi traduite par une croissance globale plus forte et par une amélioration sensible du PIB moyen par habitant. En 1973, l’écart entre la France et les Etats-Unis n’étaient que de 3 566 dollars. Il est en 2001 de 6 856 dollars».
Néanmoins Marseille parvient à relativiser cet écart en faisant état, d’une part, de la notion de SPA qui raisonne en terme de parités de pouvoir d’achat selon un « panier » de biens incluant des services dont la protection sociale. Marseille calcule d’autre part le PIB sur longue durée et en dollars constants (p. 88) ce qui classe la France en 8 ème position parmi les pays de l’OCDE, et, enfin, Marseille introduit (pp. 90, 91) trois calculs celui de la productivité, du PIB par personne employée et par heure travaillée.
Ainsi, par habitant la France arrive bonne dernière (sur 14), par contre en terme de productivité elle atteint le 3 ème rang dans le monde (p. 89), tandis que par personne employée, elle est seconde, faisant dire à Marseille (p. 90) que la France crée aujourd’hui « plus de richesses qu’il y a trente ans. En 1973, on comptait 21, 3 millions d’actifs pour une valeur ajoutée globale de 742 milliards d’euros d’aujourd’hui. En 2001, 23 millions d’actifs produisent une valeur ajoutée de 1 310 milliards d’euros » . Ce qui implique pour Marseille le fait que « toute la richesse crée depuis trente ans repose sur peu de Français ».

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L’évolution des structures sociales (esquisse)

L’éducation

Au-delà des statistiques et d’un bilan qui peut également recenser les bouleversements arrivés à l’école depuis sa démocratisation et l’impact des médias sur la création de sources concurrentes d’information, une constatation forte peut être avancée comme le fait Raymond Boudon dans L’axiomatique de l’inégalité des chances, (L’Harmattan, 2000) :
Il observe que « l’influence de l’origine (…) dépend de la réussite : plus faible lorsque la réussite est bonne, elle devient plus forte lorsque la réussite est faible».
Boudon préconise d’une part (p.30) de se méfier d’une « prolongation excessive du tronc commun « car « si elle peut abaisser dans une faible mesure les inégalités, (elle) a surtout pour effet de donner à un nombre croissant d’élèves l’impression fondée que le système scolaire ne répond pas à leurs attentes. »

Il propose d’autre part (p. 31) d’agir « sur les coûts : ils pèsent davantage sur les familles défavorisées que sur les autres. Des bourses d’études peuvent venir corriger le système ».
Boudon observe également que « peut-être la seule manière vraiment efficace d’agir sur les inégalités, consiste à renforcer la dépendance de la carrière scolaire de l’élève par rapport à ses résultats. (…) » .
Il conclut ensuite (idem, et aussi p. 32) en soulignant qu’il « paraît avisé de faire l’inverse de ce que recommande le rapport Gros-Bourdieu : « l’importance excessive accordée à la trilogie « lire,écrire,compter »(…)mettant l’accent sur les performances (…), peut, à bon droit, être considérée comme l’un des facteurs de l’échec scolaire (…). « Il semble que l’examen n’est ni nécessaire ni suffisant. » (…) Si ces avis étaient pris au sérieux, l’on voit facilement les conséquences qui en résulteraient. (…) si l’école n’était plus définie par une fonction et un objectif principal, la transmission du savoir, il en résulterait un désarroi encore plus grands des « enseignants », qui ne percevraient plus le sens de leur activité et de leur vie professionnelle. De manière générale, les établissements deviendraient encore plus ingérables. « L’anomie » s’y étendrait. De plus, ces coûts individuels et collectifs considérables seraient imposés pour rien. Destinée à renforcer l’égalité, cette politique contribuerait à augmenter « l’inégalité des chances » » .

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La famille

Le problème revient à celui-ci : qu’il s’agisse des chiffres soulignant les bouleversements actuels (voir Godet, ibid, p.239, Fukuyama,Le Grand Bouleversement, pp.159 et suivantes, Marseille ibid, pp.22 et suivantes) ou des considérations plus circonstanciées sur la violence urbaine et autres incivilités (Fukuyama, p.171), un leitmotiv met en valeur la nécessité, malgré l’individualisme, d’un cadre référentiel fort, permettant une imprégnation et donc la formation des comportements d’appartenance et des conditions permettant une reconnaissance sociale. En un mot, le problème de la limite n’est pas à être perçu dans son élément coercitif mais aussi permettant de tracer un visage à la volonté d’être.
La famille, dans ses divers aspects, est le lieu de cet apprentissage. Mais lorsqu’elle vient à faillir, le rôle de l’Etat consiste à mettre au point les structures qui viennent la renforcer sans pour autant la marginaliser ou la déstabiliser par des effets pervers (Fukuyama, p. 161).
Prenons comme exemple la question de la violence urbaine moyenne, qu’elle relève de l’incivilité et de la scolarité: comment se fait-il que cet aspect se perçoit si peu en Italie, en Égypte, et beaucoup en France, comme naguère aux USA ? Il semble bien que la réponse se trouve dans la solidité des cadres référentiels.( Voir sur ce sujet les analyses conjointes de LSA Oulahbib et de Iris Canderson sur Resiliencetv).

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L’Etat

Si l’on se réfère à l’un de ses critiques les plus acerbes, il semble bien que pour Baverez (La France qui tombe, Perrin, 2003, p. 72), le problème de l’Etat aujourd’hui s’exprime dans les termes suivants:
Comment se fait-il qu’il dépense bien plus pour son propre fonctionnement que pour la collectivité ? Si en effet les dépenses ont plus à voir avec son fonctionnement en interne et non avec son investissement dans les structures nécessaires pour le renforcement du Service Public, un écart de plus en plus improbable se fait jour, se traduisant par exemple par une dette de plus en plus lourde à porter.

(nous reprendrons un à un ces points pour les développer ailleurs).


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Conclusion


Ces divers aspects traités montrent l’image d’une France à la fois très individualiste et à la croisée des chemins, entre le désarroi (Duhamel, Plon, 2004) et le déclin (Baverez), ce qui implique l’idée qu’il existe en fait plusieurs France qui s’écartent l’une de l’autre, comme le suggèrent Jacques Marseille et Michel Godet. Quel est le rôle de la Collectivité dans cette situation sinon de tenter de réduire ces fractures pour faire en sorte que la France reste plurielle sans être multiple. Cela implique l’existence d’une distinction à respecter entre une diversité qui admet les singularités et une unité qui refuse les divisions communautaristes sans confondre Administration et rôle de Service Public. C’est ce que nous verrons dans un prochain épisode.

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Octobre 2003

Bibliographie

Nicolas Baverez, La France qui tombe, Perrin, 2003.
Raymond Boudon, L’axiomatique de l’inégalité des chances, L’Harmattan, 2000.
J. C. Chesnais, Démographie et croissance économique. Le multiplicateur transitionnel et le mécanisme de capitalisation-décapitalisation. Contribution au Conseil d’analyse économique, 2001.
Alain Duhamel, Le désarroi français, Plon, 2004.
Gérard-François Dumont, Population et Avenir, n°654, septembre-octobre 2001.
Francis Fukuyama, Le Grand Bouleversement, La Table Ronde, 2003.
Michel Godet, Le choc de 2006, Odile Jacob, 2003.
Jacques Marseille, La guerre des deux France, Plon, 2004.
Sites :
http://www.cfdt.fr/actu/protection/dossier_retraite_07.htm
http://www.insee.fr/fr/home/home_page.asp


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