6 février 2023
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France : un passé si honteux ? (archives)

Sans compter le contexte d’obsession médiatique qui s’est abattue sur Alain Finkielkraut réduit à un raciste ou, au mieux, à un « néoréac » ( « Les Néoréacs », titre choisi par le Nouvel Observateur pour son numéro de la Semaine du 01/12/2005 au 08/12/2005 avec la photo d’A. Finkielkraut en couverture) et dont la pensée vaudrait celle d’un Dieudonné (« Le pire des cauchemars serait celui d’un débat public où ne s’échangeraient plus que des arguments “à la Dieudonné” ou “à la Finkielkraut”, recourant aux mêmes procédés – falsifications, dénégations, occultations – et se nourrissant mutuellement. », citation de l’article « Démons français » signé de plusieurs intellectuels dont Benjamin Stora, Christiane Taubira, Françoise Vergès, Pierre Vidal-Naquet, Michel Wieviorka, paru dans Le Monde, édition du 06/12/05). Ce contexte prouve notre faculté à créer des tempêtes dans un verre d’eau et à nous acharner sur les quelques éléments qui peuvent apporter un peu de contradiction à la réprobation systématique de tout ce qui, venant de France, n’est pas immédiatement lisible et en adéquation avec nos valeurs actuelles.

A force, une envie très grande monte, celle de quitter ce pays qui semble si peu s’aimer. Heureusement quelques personnalités osent se dégager de ce consensus et se faire entendre.

L’excellent article de Pierre Nora « Plaidoyer pour les “indigènes” d’Austerlitz »* paru le 13 décembre dernier dans le Monde (voir ci-dessous) apportait déjà un soulagement, de même, un peu avant, l’article de Max Gallo « Colonisation: la tentation de la pénitence » paru dans le Figaro du 30 novembre et qui s’achevait par cette citation de Camus : «Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir encore de s’estimer elle-même. Il est dangereux en tout cas de lui demander de s’avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle.»

Cette citation se complète d’ailleurs fort bien de celle d’un autre auteur, Alexis de Tocqueville : « je pense que de nos jours on a mieux à faire qu’à continuer la guerre contre un passé qui s’efface et que ce serait faire une œuvre plus profitable de songer à organiser le monde nouveau que de s’acharner contre les débris de l’ancien monde. Mais l’humanité est ainsi faite que chaque époque laisse après elle des traînards qui cherchent leurs impressions dans les souvenirs du temps qui n’est plus, bien plus que dans l’étude du temps où ils vivent. »

Songer à organiser le monde nouveau plutôt que de s’acharner contre les débris de l’ancien monde, c’est précisément ce que propose Paul Thibaud dans la pétition « Liberté de débattre » qu’il a initiée la semaine dernière, pétition signée par d’éminents intellectuels de tous bords politiques.

Paul Thibaud souligne les risques d’une « démocratie pasteurisée », c’est-à-dire « une démocratie qui a peur d’elle-même, se définit négativement par ce qu’elle ne doit pas faire, par un certain nombre d’interdits, ne pense pas l’avenir mais pense au passé, ne pense pas au bien à construire mais au mal à éviter ». C’est une « démarche régressive » qui définit, selon Paul Thibaud, la « pasteurisation des esprits » et les politiques en seraient d’abord et avant tout à l’origine car « ils ont peur et cèdent toujours aux demandes particulières ». « Parce qu’ils n’ont pas de projets d’avenir, ils .grattent le passé ». La pétition lancée par Paul Thibaud a été précédée de celle de 19 historiens publiée le 13 décembre dans Libération sous le titre « Liberté pour l’histoire ».

Ces deux pétitions mettent en cause l’intervention de la loi dans des domaines qui ne sont pas de sa compétence et, à ce titre, visent non seulement la loi du 23 février 2005 mais aussi les lois du 13 juillet 1990 (loi Gayssot tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, loi qui prévoit des peines pour ceux qui auront contesté l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité), du 29 janvier 2001 (relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915) et du 21 mai 2001 (loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité). Même si ces pétitions n’aboutissent pas aux abrogations demandées, elles ont au moins le mérite de nuancer la critique sur la loi du 23 février 2005 en la resituant dans un contexte plus global et, peut-être, de mettre en garde le législateur contre les risques de légiférer dans certains domaines (mémoire collective, programmes scolaires, qualification des événements passés, etc.).

Il semble que l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur de l’ouvrage largement récompensé « Les Traites négrières » (Gallimard), fasse précisément en ce moment les frais de ces lois. Ainsi, nous pouvons lire sur le site www.collectifdom.com : « le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais, représenté par Maître Gilbert COLLARD, a déposé plainte devant le Tribunal de Grande Instance de Paris contre Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, professeur d’histoire à l’Université de l’Orient, la première semaine de septembre 2005, pour contestation de crime contre l’humanité. Le Collectif est à ce jour la seule association à actionner en justice Olivier PETRE-GRENOUILLEAU pour ses propos publiés dans « Le Journal du Dimanche » (JDD) le 12 juin 2005 : A une question sur « l’antisémitisme véhiculé par DIEUDONNE », Olivier PETRE-GRENOUILLEAU répond que « cela dépasse le cas DIEUDONNE. C’est aussi le problème de la loi TAUBIRA qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un crime contre l’humanité, incluant de ce fait une comparaison avec la SHOAH. Les traites négrières ne sont pas des génocides… Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. » »

Parmi les reproches adressés à Olivier Pétré-Grenouilleau, il y a aussi celui d’avoir analysé dans son ouvrage, à côté de la traite occidentale, les traites orientale et africaine. Or Alain-Gérard Slama apporte un éclairage intéressant au sujet de la loi Taubira du 21 mai 2001 : « Christiane Taubira voulait faire déclarer l’esclavage comme crime contre l’humanité dans le champ planétaire et c’est le gouvernement de l’époque (le « gouvernement Jospin », plus précisément madame Guigou) qui lui a demandé de le limiter à la responsabilité occidentale, de se limiter au champ occidental, pour que nous n’ayons pas d’ennuis avec les pays musulmans et l’Afrique noire. » (émission « les matins » de France Culture du 16 décembre 2005) . Cette émission du 16 décembre est d’ailleurs passionnante et vous pouvez la réécouter sur le site de France Culture www.franceculture.com. Vous y trouverez également des arguments pour (Paul Thibaud, Alexandre Adler) ou contre (Alain-Gérard Slama) l’opportunité de l’abrogation de la loi Gayssot dans le contexte actuel de résurgence de l’antisémitisme.

Une autre affaire nous indique qu’il est dangereux de mêler la loi, même indirectement, à l’établissement de la vérité historique. Ainsi, le célèbre auteur turc Orhan Pamuk est poursuivi sur le fondement de l’article 301 du Nouveau Code Pénal turc (nouveau code adopté sous l’impulsion de l’Union Européenne) qui stipule qu’« une personne qui insulte explicitement un Turc, la République ou la Grande Assemblée nationale turque, est passible d’une peine de six mois à trois ans d’emprisonnement ». « Trente mille Kurdes et un million d’Arméniens ont été tués sur ces terres [en Turquie] et personne n’ose en parler, à part moi », avait déclaré Orhan Pamuk en février 2005 dans l’hebdomadaire suisse Das Magazin. Pour cette déclaration, il est accusé d’insulte ouverte à la nation turque. Le 16 décembre dernier, son procès a été reporté au 7 février 2006. On pourra objecter que si la loi turque reconnaissait officiellement le génocide arménien, il en irait autrement. Mais l’article 301 ne pourrait-il pas encore trouver à s’appliquer à propos des « trente mille Kurdes » désignés par Orhan Pamuk?

Je profite de cette allusion à Orhan Pamuk pour vous conseiller vivement son roman « Neige » (Gallimard, prix Médicis du roman étranger cette année), qui réussit à associer suspense, poésie, amour, politique, réflexions très actuelles sur l’identité de la société turque, sur le fanatisme religieux. Les mots « occidental », « islamiste », « athée » sont ainsi présents presque à chaque page mais ne nous empêchent pas de voyager avec l’auteur dans un univers poétique et nostalgique qui lui est très personnel.
Voici deux autres suggestions de lecture qui ne sont pas sans lien avec l’actualité, même si elles ne sont pas récentes ! « Je suis noir et je n’aime pas le manioc » de Gaston Kelman (Max Milo Editions, 2004) : la dernière partie du livre surtout montre une réflexion qui n’est pas très éloignée de celle d’un Alain Finkielkraut bien qu’elle provienne de l’expérience de terrain d’un homme noir (et non pas « black » comme il se plait à le souligner). Si vous ne l’avez pas encore lu, « Le premier homme » d’Albert Camus (Gallimard, 1994), œuvre non achevée à laquelle travaillait Camus au moment de sa mort et qui nous livre un témoignage autobiographique précieux. Nous entrons notamment dans la vie d’un petit français d’Algérie très pauvre, orphelin de père, pour qui l’école va jouer un rôle fondamental.

NB : Vous pourrez retrouver la plupart des articles cités dans le document ci-dessus sur le site www.infoweb-j.net.

Isabelle est dramaturge, elle a monté récemment Tocqueville ou l’éloge de l’esprit critique

Point de vue

Plaidoyer pour les “indigènes” d’Austerlitz


Par Pierre Nora

LE MONDE | 12.12.05 | 13h48 • Mis à jour le 12.12.05 | 13h48

Avec cette commémoration, ou plutôt cette non-commémoration de la bataille d’Austerlitz, on touche le fond. Le fond de la honte et le fond du ridicule.
L’Europe entière s’y est mise. La Belgique a commémoré Waterloo par une reconstitution géante qui a trouvé son succès public. Les Anglais ont commémoré somptueusement la bataille de Trafalgar, et la France y a envoyé son plus beau navire, même si l’homme dont il porte le nom, Charles de Gaulle, n’eût peut-être pas apprécié que la France participât à la célébration de sa propre défaite — mais enfin, nous y étions.

Et voici que les Tchèques organisent avec éclat la bataille d’Austerlitz, la bataille des “trois empereurs”. En attendant l’année prochaine, où les Allemands projettent ce qu’ils appellent eux-mêmes un “grand rendez-vous avec Napoléon”, à Iéna et à Auerstaedt (1806 : victoires napoléoniennes contre le royaume de Prusse).
Toutes ces manifestations sont le signe tangible que Napoléon n’appartient pas qu’à la France et qu’il est entré dans l’imaginaire et le patrimoine européens. Avec sa légende et sa contre-légende, avec sa situation ambiguë de porte-parole de la Révolution des droits de l’homme et d’unificateur d’une Europe à la française, par le fer et par le feu.

Et la France ? Elle se décommande, elle se fait toute petite, elle se fait excuser, elle se cache derrière son petit doigt. On aura beau dire que ce petit doigt était quand même son, ou sa ministre de la défense, c’est ainsi qu’on l’a compris et qu’on l’a voulu.
Et pourquoi ? Parce qu’un quidam a décidé, dans un pamphlet sans queue ni tête publié par les éditions Privé, que le Code noir préfigurait les lois de Nuremberg, et que Napoléon anticipait Hitler (il s’agit de l’ouvrage de Claude Ribbe, Le Monde du 1er décembre). Toujours cette manie d’aujourd’hui de ne juger l’histoire qu’en termes moraux et de plaquer sur le passé des grilles d’interprétation qui ne sont valables que pour le présent. Et quidam sans autre autorité intellectuelle ou morale que celle qu’on vient de lui conférer par aberration en le nommant par décret au Journal officiel du 10 novembre à la Commission nationale consultative des droits de l’homme.

On croit rêver. Même ceux, dont je suis, qui ne sont pas des napoléoniens fervents se frottent les yeux et se sentent devenir à leur tour des “indigènes” de la Grande Armée. Les professeurs devront-ils cesser de dessiner au tableau noir Valmy, Austerlitz et Verdun ? Cesser d’apprendre à leurs élèves les vers de Victor Hugo qui plaisaient tant à Péguy : “Je ne hais pas d’entendre au fond de ma pensée/Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz.”

Ceux qui ont eu plaisir à lire les Cent-Jours (éd. Perrin, 2001) d’un certain Dominique de Villepin plaignent l’auteur, qui a dû avaler son petit chapeau.

Et tous ceux qui, décorés de la Légion d’honneur, se souviennent qu’ils la doivent à Napoléon, qui en a créé l’ordre pour des raisons militaires, doivent-ils maintenant se demander si le rouge qu’ils portent à la boutonnière ne doit pas leur monter au front ?
C’est le moment de rappeler la remarque de l’historien Marc Bloch (1886-1944) : “Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération.” Il aurait pu ajouter : ceux qui ne sentent pas quelque chose se lever dans leur coeur avec le soleil d’Austerlitz.

Au point où en sont les choses, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout ? Encore un effort citoyen ! Ou, plutôt, puisque la responsabilité de cette pantalonnade revient à la plus haute autorité de l’Etat, qu’elle me permette de lui faire respectueusement une modeste suggestion : Monsieur le Président, vous aimez faire plaisir à tout le monde, ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Pendant que vous y êtes, sortez donc Napoléon des Invalides pour le rendre aux Corses et mettez-y à la place la tombe de l’Esclave inconnu.
Pour m’être engagé à fond en faveur de l’indépendance de l’Algérie, je sais qu’il y a bien des mesures à prendre pour mettre la France à jour avec sa conscience coloniale, toujours trop bonne ou trop mauvaise. Mais celle-ci est à coup sûr la plus lamentable, et seulement propre à perdre sur tous les tableaux.

Historien, Pierre Nora, de l’Académie française, est membre du Haut Comité des célébrations nationales.

EXTRAITS DES LOIS DE 1990, 2001 et 2005 OBJET DES PETITIONS DE DECEMBRE 2005


Journal officiel de la République française
14 juillet 1990 page 8333

LOI n° 90-615 du 13 juillet 1990 Tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe. (Loi GAYSSOT)

« Art. 9. – Il est inséré, après l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, un article 24 bis ainsi rédigé :
“Art. 24 bis. – Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale.
“Le tribunal pourra en outre ordonner :
“1° L’affichage de sa décision dans les conditions prévues par l’article 51 du code pénal ;
“2° La publication de celle-ci ou l’insertion d’un communiqué dans les conditions prévues par l’article 51-1 du code pénal, sans que les frais de publication ou d’insertion puissent excéder le maximum de l’amende encourue.”»

LOI no 2001-70 du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 (1)

« Article unique
La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915.
La présente loi sera exécutée comme loi de l’Etat. »

Loi n°2001-434 du 21 mai 2001

Loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité

« Article 2

Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée. »

( Pour info la loi « Taubira » ne concerne que certaines traites négrières :
« Article 1 : La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. »)

Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés

« Article 4
Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite.

Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.

La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l’étranger est encouragée. »

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