3 février 2023
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Lettre d’un musulman à Robert Redeker

Que vous ayez écrit cet article sur l’islam par conviction ou par provocation, que vous soyez compétent ou incompétent sur ce sujet, que vos propos soient responsables ou irresponsables, juridiquement condamnables pour incitation à la haine ou parfaitement compatibles avec notre cadre légal, ce sont là pour moi des considérations secondes, et rien ne m’empêchera jamais de vous considérer comme un interlocuteur à part entière, comme un homme dont j’ai le devoir d’écouter la parole. C’est pourquoi je m’adresse aujourd’hui à vous de façon aussi directe et publique, en vous exprimant tout d’abord ma profonde compassion pour votre situation actuelle. Je suis scandalisé par ce qui vous arrive.

La première chose que j’aimerais vous dire, c’est qu’à la lecture de votre article, je me suis senti très atteint, comme si vous me disiez que je n’existais pas, que mon existence même est une impossibilité. En effet, selon vous, l’islam est une religion de « haine » et de « violence », dans laquelle vous ne trouvez aucune place pour la raison, le dialogue, l’humanisme. Or je suis musulman et français, musulman et philosophe, musulman en qui foi et raison se questionnent et se fécondent depuis que je suis enfant, musulman qui passe sa vie à réfléchir, lire, donner la parole à l’autre, l’écouter, encourager et fortifier son esprit critique. Humaniste, je le suis dans l’âme, humaniste musulman, et non pas humaniste « mais musulman ». Cette année, l’un de mes cours s’intitule « Histoire de l’humanisme européen : origines, crises et métamorphoses ». Je n’y parle pas d’islam, mais j’y mets toute ma sensibilité mélangée d’humaniste musulman et d’humaniste français. Aurais-je donc une personnalité totalement dissociée, Docteur Jekyll et M. Hyde, philosophe humaniste le jour et musulman haineux la nuit ? Certains me diront, j’en ai l’habitude, que je suis l’exception qui confirme la règle, le « gentil musulman de service » en rupture avec une communauté réactionnaire.

Combien de temps encore ce préjugé d’un islam majoritairement conservateur va-t-il fausser le débat et empêcher que s’expriment de nouvelles voix ? Pourquoi faudrait-il que ce soient encore et toujours les imams, les recteurs de mosquée, autrement dit tous les dignitaires d’un islam exclusivement religieux qui soient considérés comme les plus représentatifs question décisive, éminemment politique ? Face à cela, les femmes et les hommes de culture musulmane, ici en France, sont infiniment plus différents les uns des autres qu’on se l’imagine, très loin par conséquent de l’uniformité de cette « représentation » religieuse ! Croyants, athées, pratiquants scrupuleux ou occasionnels, etc. Les représentants du culte – eux-mêmes très majoritairement pacifiques – ne le sont pas de l’islam entier… Comprenons bien ce qui se joue ici : ce sont la représentativité et la légitimité qui sont en train de changer de mains parmi les musulmans, à mesure de leur propre diversification.

Voilà ce dont je voudrais le plus débattre avec vous, M. Redeker, le jour où la haine fondamentaliste ne vous poursuivra plus. De cette image « essentialiste » que vous vous faites de l’islam, comme s’il n’était qu’un bloc de religion archaïque.
Vous colportez sur Mohammed les préjugés les plus éculés et insultants – vous l’appelez un « maître de haine ». Au passage, combien de temps encore va-t-on devoir attendre que Mahomet soit appelé par son vrai nom, Mohammed ? Les musulmans français disent Jésus, Moïse, pas Jusés, Miose. Au lieu de cette image délirante du Prophète, j’aurais souhaité que vous fondiez votre perception de l’islam sur l’observation des individus de culture musulmane que vous rencontriez certainement tous les jours autour de vous avant votre tragédie, et qui peuplent aujourd’hui la communauté française : ceux de vos élèves de lycée qui sont maghrébins ou turcs, l’épicier tunisien ou marocain, le travailleur africain qui pose le bitume de nos routes, le grand professeur de médecine venu du Moyen-Orient, et tous les autres à tous les étages du corps social, l’avocat, le commercial, le chômeur, le syndicaliste, etc. Le musulman qui est devenu notre beau-frère, le musulman français converti, le musulman qui parle avec l’accent du Sud comme n’importe quel Marseillais, etc.

Pour moi – c’est le sens de cette lettre -, quoi que vous ayez dit, vous êtes un homme, c’est-à-dire une parole, une raison, une dignité qui méritent l’écoute et la réponse. Autrement dit, ne plus s’adresser à vous dans ces circonstances, ce serait laisser le champ libre et la victoire au silence que la barbarie veut dresser autour de vous.
Alors je continue à vous questionner : ces musulmans avec lesquels nous vivons au quotidien, la plupart aussi laïques, citoyens et consommateurs que nous, ressemblent-ils vraiment à ce « Mahomet » que vous imaginez comme un barbare de série B – je vous cite -, « chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame » ? Les avez-vous vus se livrer dans l’effectuation de leurs rites – je vous cite encore – à la « violence » et à la « haine » ? Avec quel « moulin à vent», M. Redeker, confondez-vous l’islam ? Je suis toujours interloqué par la puissance d’autosuggestion de tous ceux qui croient voir les armées du Prophète derrière chaque Arabe, faisant de l’extrémisme islamique l’activité « naturelle » du musulman, sa pratique aussi généralisée que clandestine ! Que gagne la société française à enfermer le débat entre les positions hystériques de l’islamophobie ( « l’invasion de la France », « l’humiliation de la République », « l’intimidation de l’Occident ») et de l’islamisme ( « L’islam ne fait pas de concessions sur ses principes » , « Il est interdit de critiquer l’islam », « Nous voulons des espaces réservés pour les musulmans dans tel et tel lieu public ») ? Comme si réellement la situation française était celle de l’islamophobie contre l’intégrisme… Ne nous laissons pas fasciner par ces représentations fantasmatiques.

Regardons-nous les uns les autres, dans notre société française : regardons ces immigrés, ou fils d’immigrés, qui sont des nôtres, et soyons attentifs à leurs efforts et à leurs progrès pour contribuer au bien commun. Qu’ils soient fils de Mohammed – et quand bien même celui-ci a été un chef de guerre – en fait-il pour autant des guerriers ? En cette fin de ramadan, il suffisait de visiter ces enfants du Prophète, d’entrer dans l’un de leurs foyers, n’importe lequel, et l’on aurait trouvé l’éducation au partage, à l’accueil, le sens de la générosité, la culture de l’exigence morale envers soi dans une épreuve – le jeûne – particulièrement difficile, la pratique d’une spiritualité douce et vivante… Même si, attention là encore aux généralités, tous les musulmans d’origine ne font pas nécessairement le ramadan !

Mon souhait le plus cher est que vous sortiez le plus tôt possible du danger et que vous ayez à nouveau l’opportunité, comme vous l’avez certainement déjà fait, d’aller discuter de l’islam avec les immigrés de votre quartier, de vous enquérir de leurs conditions de vie, de leurs difficultés matérielles, de la complexité de leur rapport à la France. Si l’on veut se donner la moindre chance de trouver l’humanité chez l’autre, et de se rendre compte qu’il est aussi humain que nous – notre semblable -, il faut aller le rencontrer dans sa parole, dans sa chair, dans sa famille, dans sa maison… Du fond du coeur, je voudrais vous rapporter pour terminer cette parole d’Ibn Arabi, immense sage de l’islam : quand l’autre te manifeste son incroyance, son incompréhension vis-à-vis de ta foi, considère que c’est encore une louange qu’Allah s’adresse à lui-même, une louange étrange mais qui vaut autant que ton propre discours. A égalité, toute parole humaine vaut d’être dite, entendue, et discutée.

***


Pour en savoir plus sur l’auteur, lisez Vers la mutation démocratique de l’islam :

Y a-t-il réellement une communauté musulmane d’Europe ? Le terme de communauté désigne un groupe d’individus vivant, de façon plus ou moins ouverte ou fermée, à part du reste de la société (distance spatiale), et à part également du mode de vie de cette société (distance culturelle). Vis-à-vis de cette définition, il est déjà clair que les musulmans européens constituent tout au plus une communauté idéale, et non réelle : même s’ils ont des références culturelles communes, et même s’ils se rassemblent en certaines occasions, ils ne vivent pas en vase clos et n’ont pas des moeurs fondamentalement distinctes des autres Européens. Contrairement à la représentation dominante, y compris chez les politiques, le musulman n’habite pas toujours en banlieue ou dans le Londonistan, et même s’il y habite, son “occidentalité” l’emporte largement sur son “islamité”.

Il faut donc de toute urgence extirper de l’imaginaire collectif la représentation d’une “communauté musulmane”, qui serait un Etat dans l’Etat, ou tout au moins un groupe fermé en décalage avec le grand corps social. C’est de ce colossal préjugé sociologique que surgit le thème de la “discrimination positive” : se figurant que les musulmans forment une entité sociale distincte, soudée en un bloc homogène par les mêmes croyances et les mêmes moeurs, on se croit obligé, par respect pour cette différence jugée si radicale, de lui accorder des droits spéciaux adaptés à son mode de vie. Or c’est justement avec de la discrimination positive, et en laissant se développer une société pluriculturelle, où les groupes sociaux sont jugés trop différents pour les rassembler sous les mêmes règles, que l’on créera inévitablement une communauté islamique repliée sur elle-même !

L’idée de “communauté musulmane européenne” est un concept sociologiquement vide : si les politiques cherchent des interlocuteurs musulmans, si les sociologues et les journalistes veulent mener une enquête de terrain, qu’ils arrêtent de vouloir trouver en face d’eux une pseudo-communauté regroupée à l’écart et vivant selon des moeurs étranges, une tribu avec à sa tête des “califes représentants”. Sortons donc de ce type de vision postcolonialiste où le musulman d’Europe reste un “indigène importé” auquel il faut offrir les conditions de vie spéciales que son “islamité”, assimilée à une essence intangible, à une forme unique, est censée réclamer !

Il faut maintenant prendre conscience de la présence musulmane réelle. Or celle-ci se caractérise par ce que j’ai appelé un “self islam“, c’est-à-dire une culture de l’autonomie et du choix personnel, donc une culture de la diversité et de l’identité différenciée : un islam des individus et non de la communauté ! Rien, aujourd’hui en Europe, ne ressemble moins à un musulman qu’un autre musulman : certains se vivent comme musulmans à partir de la religion, vécue d’ailleurs soit comme simple croyance ou espérance, soit activement comme pratique, plus ou moins régulière elle-même selon les cas individuels, mais d’autres, très nombreux, se sentent musulmans par héritage culturel au sens le plus large et non plus du tout religieux. Ceux-là tiennent à l’islam non pas par la foi et la prière, mais aussi bien par une éthique (valeurs traditionnelles de la convivialité, de la famille) que par des coutumes (alimentaires, festives), ou même encore par un certain mode de participation original à la culture de consommation occidentale (choix de produits au label “islamique”, viande halal, Mecca Cola, etc.). Il n’y a plus ici de musulman type ; nous sommes tous devenus des musulmans atypiques.

Qu’est-ce qui nous empêche de le voir ? D’abord, je l’ai dit, il y a le terrible essentialisme de notre représentation occidentale de l’islam : nous n’avons pas extirpé de notre imaginaire d’anciens impérialistes la vision de ces sociétés musulmanes d’Orient vivant un islam monolithique où tout le monde priait, jeûnait, se voilait, aimait et mourait selon les mêmes règles (y avait-il d’ailleurs, on peut se le demander, une telle uniformité dans ces sociétés ?). Nous continuons à partir du préjugé que l’islam est par nature un système holiste, une religion communautaire, imposant une loi collective. C’est pourquoi, bien qu’ayant sous les yeux un “self islam”, nous demeurons dans l’incapacité culturellement entretenue de le voir et de le prendre en considération.

Ensuite, contribuant aussi à nous masquer cette réalité sociologiquement établie, il y a la façon dont les musulmans eux-mêmes, en dépit des changements qui s’opèrent dans leur propre rapport à l’islam, ont intériorisé l’image d’une communauté homogène, régie par les mêmes règles et unie autour des mêmes représentations religieuses. La plupart persistent à entretenir le mythe fondateur d’”un seul vrai islam”. Dès qu’on ose parler de remise en question individuelle de la charia (loi religieuse) et d’interprétations plurielles du Coran, c’est la levée de boucliers : “l’islam n’est pas à la carte” ; “l’islam ne saurait être qu’un, le même pour tous, dogme unique énoncé par le Dieu unique”. Même les musulmans ayant, de fait, un rapport très libre aux prescriptions de l’islam traditionnel, restent souvent persuadés qu’en droit on ne touche pas au sacré : dissociation totale, chez la plupart, entre théorie (dogmatique) et pratique (libérée).

Des deux côtés donc, un essentialisme qui entretient précisément le fantasme de la communauté : essentialisme occidental d’origine colonialiste, essentialisme islamique d’origine religieuse. Avec le même résultat, qui est une incapacité presque totale à voir que la culture musulmane que nous avons sous les yeux, ici, en Europe, n’est plus une culture de groupe mais d’individus. Il faut non seulement dénoncer cette double illusion essentialiste, pour prévenir son risque politique majeur qui est la création d’un ghetto culturel musulman, terreau propice de l’intégrisme et du terrorisme, mais également réfléchir de façon positive sur le phénomène du “self islam” pour l’amener à une pleine conscience de lui-même. L’islam y gagnera en intelligibilité, dignité et légitimité.

Cette construction par chacun de son identité musulmane a un nom précis dans le panthéon des valeurs universelles, celui d’autonomie — capacité et devoir de chaque homme à se fixer ses propres règles d’action et ses propres principes d’accomplissement. Et ce choix fait par chacun de sa propre identité islamique est l’exercice de la responsabilité la plus haute que chaque être humain peut avoir, la responsabilité de se construire soi-même. Il assume ce que Michel Foucault appelait le “souci de soi”, cette construction de soi par soi qu’Epictète et Cicéron considéraient déjà comme le signe de la véritable culture d’un homme. Mais il faut aussi que le fait devienne le droit, c’est-à-dire que le choix personnel, le choix de sa pratique, de sa croyance, de sa religion, de son mode de vie, bénéficie d’une véritable et entière reconnaissance dans la culture musulmane, ce qui n’est pas le cas. Aucune légitimité réelle n’a jamais été donnée à l’initiative individuelle de celui qui choisirait de ne pas respecter telle ou telle prescription de cette charia.

Le “self islam”, en effet, est l’expression d’une culture qui a radicalement muté hors de sa forme autoritaire d’origine et qui est devenue démocratique à travers le processus d’appropriation individuelle, par chaque conscience musulmane européenne, de la question de son identité. Prenons donc enfin acte de ce changement et ajustons notre compréhension de l’islam européen en travaillant à déconstruire le fantasme de la “communauté”.

Abdennour Bidar enseigne la philosophie à l’université de Nice

Un commentaire lu sur un blog :
Lettre de M. Bidar à M. Redeker : quelques objections (par Mira).

La lettre de Abdenour Bidar au philosophe Robert Redeker.

Un petit commentaire sur la lettre de M. Bidar : je suis d’accord avec ce qu’il a écrit en réponse à M. Redeker (à qui j’ai envoyé mon soutien et ma sympathie, et m’a répondu pour la circonstance), mais ce qui me désole dans cette lettre est toujours l’obessession identitaire, comme s’il fallait inventer “la nationalité musulmane” attachée cette fois-ci à l’identité, et non pas au territoire. M. Bidar a fait un effort phénoménal de mettre l’identité musulmane au même niveau que l’identité nationale. Or, philosophe comme lui, je ne cherche à mettre mon identité “musulmane”, ni au-dessus, ni au-dessous, de l’identité nationale. Mon identité est avant tout “humaine” qui est un élément “essentiel” dépassant, de par son évidence et sa nécessité, le cadre restreint et accidentel, des identités nationales, religieuses et culturelles.
C’est pour cette raison, l’article de M. Bidar est une tentative malheureuse d’afficher l’identité qui, il faut le dire, est devenue “la peste irrémédiable”.

Qui suis-je? le ton cartésien me renvoie à l’humanité patente et latente, à l’universalité qui transcende les accidents identitaires, et les susceptibilités d’appartenance.

J’appartiens à qui? à quoi? à la seule communauté des vivants qui, par-delà les obsessions identitaires, ont du souci à se faire quant à leur subsistance vitale, face aux “colères de la terre”. L’islam, le christianisme, le jusdaïsme, le nationalisme sont des “accidents de l’histoire”! Pourquoi vivre avec un “accident” quand une “substance” (notre humanité même) est inquiétée par la barbarie, la colère de la nature, et l’incertitude du destin?

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