11 août 2020
Non classé

Panser à la manière du néo-baba

Le néo-baba raisonne « consommation-éthique ». En consommant bio, il devient citoyen du monde, de la Terre, brise les chaînes d’une alimentation dégénérée, marquée génétiquement par l’hubris scientifique,fer de lance d’un complexe industriel soucieux de privatiser la Nature.

Trêve de réflexions : « bien » manger, c’est faire de la politique, c’est plier l’économique à l’équité. C’est sauver la Vie, l’arracher à la logique globaliste qui tue le local et revient à son détenteur : le cheptel mort ou occidental.

Il faut écouter le rapporteur spécial de la sainte et internationale légalité (sacrée, de la sorte, quand la puissance américaine et ses alliés y contreviennent, puisque, au fond, le concert des nations doit adopter le style contemporain : rassembler des voix qui ne parlent pas du tout le même langage), Jean Ziegler : « Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim,alors que selon la FAO, la terre pourrait nourrir 12 milliards d’êtres humains.

Ce qui veut dire qu’un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. »[1]

Il faut écouter le bon sens, celui qui coule de source, ou plutôt submerge la conscience (un torrent d’indignation comblant l’espace entre les choses, celui de leur articulation) : la qualité — absolument ! — plutôt que la quantité (à force, meurtrière). En vue du local, du vivant, devenir une mauvaise herbe, un principe de changement qui passe la raison et gagne le coeur, ignorer les lois de l’économie, encourager le commerce « équitable » et ne pas comprendre, par exemple, qu’une masse monétaire qui augmente en un lieu où les richesses produites, quant à elles, n’augmentent pas, entraîne inévitablement une inflation[2].

L’idée décidément ne vieillit pas (comme si elle avait secrètement répondu à une paresse des tréfonds humains) : encore et toujours devoir s’en prendre à l’« infrastructure ». Ainsi, puisque l’intégrisme économique des multinationales florissant sur les cadavres fait la loi, la corruption étatique, la perdurance des privilèges claniques, le vertigineux statu quo des esprits « colonisés » du Sud, ne sont que des effets (même pas « pervers ») d’une machination impitoyablement réglée. Le local (qui n’est pas l’enracinement national) reste ontologiquement innocent. Lui seul a le pouvoir de bigarrer, par la bande, l’éminence grise (la globalité) qui avance en manœuvrant le concept d’ « universalité ». La monadologie de l’universel éclate alors en nomadologie…
De la même manière, pour le néo-baba, la médecine classique et les groupes pharmaceutiques monopolisent la Vie et tirent profit de son empoisonnement. A l’instar de la géobiologie qui s’inquiète des nombreuses pollutions invisibles dont l’homme serait à la fois la victime inconsciente et le propagateur, qui fustige le confort moderne dont la résistance des matériaux, empêchant l’équilibrage des rayonnements naturels et entraînant par là des perturbations vibratoires, dérègle l’harmonie cellulaire et glandulaire, les médecines douces évaluent l’énergie vitale de leurs patients. On rééquilibre le fonctionnement d’un organe particulier par une stimulation des points de tonification (comblant le vide) ou de dispersion (contre la saturation).

On manipule, sans l’interposition de l’instrument, l’appareil musculo-squelettique connecté à tous les autres organes : le patient est ainsi touché par l’attention. En allant au-delà du symptôme, on s’intéresse à l’histoire du corps, à ses traumatismes les plus anciens, qui seront passés inaperçus. On redonne à l’individu sa confiance en l’autorégulation et l’autoguérison. Bref, on ne traite pas une maladie, mais une discordance. On n’examine pas un corps, on s’intéresse à une personne. L’approche se veut plus humaine : en réapprenant à l’être humain combien il est nécessaire pour lui de faire corps avec son milieu, on le désintoxique.
Et de nous présenter des études portant sur certaines populations qui, vivant essentiellement de produits naturels et mangeant modérément, ne connaîtraient pas la maladie. Elles seraient immunisées contre les maux de nos sociétés modernes. C’est que le microbe n’est rien, mais le terrain (occupé par la médecine non naturelle) est tout. Médecine donc, comme « art » de guérir et non comme « technique ». Une sagesse très ancienne (l’ancienneté valant validité), venue, comme toujours d’un Orient mystificateur et mythifié.

L’homéopathie, qui a inventé l’allopathie, la médecine dure, inhumaine, reste le fleuron du panser magique. Mais comment traite-t-elle le mal par le mal (ce qui revient à donner du sucre à un diabétique) ? Comment la puissance du remède augmente-t-elle avec la dilution ? Comment, passant outre aux lois connues de la chimie, un tonique dont toutes les molécules de l’ingrédient « actif » auraient été enlevées, se montrerait-il davantage efficace ? Intervient ici une propriété de l’eau utilisée pour la dilution : elle « se souvient » de la substance initiale. L’univers est en effet tissé d’invisibles fils reliant le présent au passé. Par sympathie, l’eau retient ce qui a disparu.

Dans ce monde fait de mouvements ondulatoires, un signal magnétique « forme » pour le récepteur une information. Or, « la maladie » n’est qu’un essai de survivre à un nouveau taux vibratoire : c’est un phénomène qu’il s’agit d’accompagner et non de combattre. Elle détermine un état dans lequel l’organisme obtient de l’information à partir de formes qui se déforment. Autrement dit, l’individu malade subit un affaiblissement vibratoire, tel que le système (où toute forme est le résultat d’un savoir passé) ne peut plus intégrer l’information à son système et élargir sa connaissance. Il n’est plus, littéralement, « en forme ». L’affaiblissement vibratoire où l’organisation cellulaire s’effondre, signifie alors l’individualisation de formes microbiennes ou virales, de constituants dissidents, ne participant plus à l’ensemble.

Aussi, là où un médicament classique ne fait que perturber davantage un récepteur débordé, le remède homéopathique — détenant une information « plus fine » — garantit que celle-ci soit reconnue par l’organisme. En vertu du principe selon lequel un stimulus faible accroît l’activité physiologique, la santé, par intégration, est retrouvée. Notons que la mémoire de l’eau est sélective puisqu’elle ne retient de l’ingrédient que les propriétés informationnelles nécessaires à l’identification du mal et passons sur la mémoire du sucre…

*

Le neuropsychiatre Kurt Goldstein, inspiré par la phénoménologie, a fortement contribué au compte-rendu de l’organisme en tant qu’individu (in-dividu), dans le sens où il cesse d’être ce qu’il est s’il se voit réduit à ses composants. Il devient, en 1934, l’un des pionniers d’une biologie philosophique. « Une observation plus précise nous apprend qu’en face d’une excitation donnée, non seulement la réaction peut varier, mais encore que le processus ne s’épuise pas en une réaction isolée ; bien plus, d’autres parties de l’organisme, même l’organisme entier, participent de différentes façons à cette réaction. En premier lieu, nous pouvons établir que pour toute modification concernant un endroit déterminé de l’organisme, de semblables modifications surviennent simultanément à d’autres endroits de cet organisme. »[3] Une affection n’est donc saisie dans sa particularité qu’à condition d’être replacée dans une perspective structurale dessinant un comportement global. Corrélativement, ce n’est pas un objet isolé qui stimule l’organisme, mais un ensemble structuré.

Merleau-Ponty, un peu après, approfondit l’allure de notre incarnation en tant qu’« être situé en rapport avec un milieu »[4]. La sensation, chez lui, n’est pas un composant destiné à la construction du savoir. Elle possède un sens propre qui n’est pas conceptuel mais ontologique. Elle signifie notre attachement au monde, le fait qu’il compte pour nous. Mais la signification n’est pas ici celle d’un signe renvoyant à ce qu’il représente : dans la sensation, « les choses sont prises pour l’incarnation de ce qu’elles expriment »[5].

Le monde de la sensation, autrement dit, est un monde projeté par une conscience qui s’y voue immédiatement, ne l’appréhende pas comme la matière d’un concept à venir. La matière « esthétique » ou la qualité sensible n’a pas ainsi d’extérieur référé, mais absorbe une conscience qui éprouve d’un seul coup sa solidarité au monde. La sensation n’a plus rien à faire avec l’objet qui défile à distance et dont nous disposons librement : elle constitue en elle-même une localisation sans dehors.
Dépouillée de l’espace géo-graphique, du quadrillage où les choses ne nous touchent pas, dépouillée de l’apport culturel (l’écriture) donc, le sens y est possédé. « Pour un primitif, savoir où se trouve le campement du clan, ce n’est pas le mettre en place par rapport à quelque objet repère : il est le repère de tous les repères, — c’est tendre vers lui comme le lieu naturel d’une certaine paix ou d’une certaine joie, de même que, pour moi, savoir où est ma main c’est me joindre à cette puissance agile qui sommeille pour le moment, mais que je puis assumer et retrouver comme mienne. Pour l’augure, la droite et la gauche sont les sources d’où viennent le faste et le néfaste, comme pour moi ma main droite et ma main gauche sont l’incarnation de mon adresse et de ma maladresse. »
[6]

*

Mais la médecine dite « holistique » (vu le pullulement des formules de soins alternatifs, ça fait beaucoup d’écosystèmes pour rendre compte d’un seul homme !) n’est pas, avec son flux vital, ses incantations, un retour à l’essentiel. En refusant l’esprit analytique, celui qui projette un corps objectif, c’est-à-dire un espace que l’on peut décrire partes extra partes, elle se veut plus naturelle. Mais, déjà, « la conscience mythique est ouverte sur un horizon d’objectivations possibles. […]. […] si elle n’ébauchait pas le mouvement d’objectivation, elle ne se cristalliserait pas en mythes. »[7]

La conscience objective, au sens plein, implique une distance, une réserve vis-à-vis de la chose, telle que celle-ci n’a plus le goût du définitif. La conscience objective suspend le d’ores-et-déjà de la matière : quelque chose est à faire, elle a une tâche devant elle. Elle prend désormais les choses en main. Elle les saisit, les comprend, les définit, en dispose.

Elle va jusqu’à se représenter, manipuler, ce qui conditionne son voir : la lumière. Le rayonnement de l’être anonyme qui se diffuse sans bornes marquant une extériorité, devient objet. Il se voit devenir l’objet d’un discours que chacun peut entendre. Aussi, la conception médicale du corps renvoie à la conception d’une humanité qui n’est pas d’ores et déjà livrée au destin que renferment les entrailles. Du temps est laissé. Et plus elle se spécialise, plus elle démembre le corps, le découpe, le soumet à la catégorisation, plus la médecine moderne se rend efficace. La spécialisation n’est pas un parti pris aveugle. Pensons à l’examen gynécologique dont la réussite dépend de la présence d’un corps-objet, un corps dont on ne viole pas le mystère. Une méthode « douce » ne peut être alors qu’un contresens, qui ne structure pas davantage la magie traditionnelle.

Car l’anthropologue ne connaît pas de sociétés qui ne seraient pas en prise avec l’angoisse, la terreur : « La mentalité primitive, comme la nôtre, s’inquiète des causes de ce qui arrive. Mais elle ne cherche pas dans la même direction. Elle vit dans un monde où d’innombrables puissances occultes, partout présentes, sont toujours ou agissantes ou prêtes à agir. »[8] Le néopaganisme médicinal, en revanche, s’origine dans une conscience centrée sur elle-même. Une conscience, une bonne intention, rayonnant au milieu d’un univers diaphane.
L’être, dans son entier, apparaît comme la combinaison d’informations qui n’offrent rien d’autre que la possibilité de surmonter le mal en intériorisant les problèmes. Le mental aux ressources infinies détermine le profil de la discordance, l’assimile. (Honte alors au malade qui n’a pas le moral du vainqueur !) Les médecines dites « naturelles », soutenues par le néo-baba, se préoccupent donc moins des maladies que d’exorciser le savoir (moderne). Elles constituent l’ignorance d’un pseudo savoir plongé dans le rêve d’une indifférence ataraxique.

La douceur du lâcher prise est, ici, ce à quoi recourt, en fin de compte, une conscience s’agitant sans retenue, le surplace d’une volonté de puissance : « les sorciers […] ne sont capables de créer ni l’être le plus insignifiant, ni l’être le plus grand : ils ne peuvent créer que des êtres déjà existants ; ils déplacent les choses. Ils ont des ‘‘trucs’’ pour les réunir quand ils sont dispersés, pour les faire apparaître en les faisant venir d’ailleurs. Remue-ménage, mouvement, mais rien de nouveau. »[9] Nos apprentis sorciers, sous leur blouse blanche, dissimulent un projet faustien, le sublime en moins…

.



[1] Jean ZIEGLER interviewé dans La Libre Culture et Cinéma, semaine du 14 au 20 mars 2007.

[3] Kurt GOLDSTEIN, La structure de l’organisme, Paris, Gallimard, 1951, p. 173.

[4] Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1997, p. 329.

[5] Ibid., p. 336.

[6] Ibid., p. 330.

[7] Ibid., p. 338.

[8] Lucien LEVY-BRUHL, La mentalité primitive, Paris, PUF, 1960, p. 510.

[9] Emmanuel LEVINAS, Du sacré au saint, Paris, Minuit, 1977, p. 106.