26 septembre 2020

«Eco peut-il écrire ce qu’il veut ?»

Le Cimetière de Prague a eu un grand succès en Italie. Mais on reproche à son auteur de mélanger le vrai et le faux, les faits et les rumeurs. Cette polémique est-elle justifiée? Le point de vue de Pierre-André Taguieff

LE FIGARO. – Que vous inspire le roman d'Umberto Eco?

Pierre-André TAGUIEFF. – Depuis longtemps, Eco a exprimé son intérêt pour les histoires de complots, souvent liées à la fabrication de faux et à des manipulations policières, dans lesquelles les faits historiques tendent à se confondre avec des fictions romanesques. Ce qui est le cas des Protocoles des sages de Sion, l'un des faux les plus célèbres de l'histoire occidentale, auquel il consacre quelques pages dans Le Pendule de Foucault (1988) – plongée dans l'univers bariolé de l'ésotérisme qui représente pour moi une éblouissante réussite. On en trouve aussi une brillante évocation dans l'essai «Protocoles fictifs» (Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs, Grasset, 1996), où il revient sur les origines du mythe de la conspiration juive ou judéo-maçonnique internationale dont Les Protocoles des sages de Sion sont le principal vecteur depuis leur publication en Russie à la fin de l'été 1903. Mais ce qu'il en a fait dans son dernier roman ne m'a ni accroché ni convaincu. Ma déception vient peut-être du fait que je connais trop bien les matériaux sur la base desquels Eco a construit son dernier roman. Depuis le début des années 1990, dans le sillage de Léon Poliakov et de Norman Cohn, j'ai consacré plusieurs ouvrages à l'étude de la mythologie conspirationniste moderne et contemporaine, à l'analyse des divers récits et thèmes d'accusation mêlant l'antimaçonnisme à l'antisémitisme, où les faux politico-littéraires ont joué un rôle décisif. Eco s'est promené pour son compte dans les caves et les souterrains de la culture conspirationniste, curieux de tout, mais pour le plaisir avant tout. Quant au produit, de mauvais esprits diraient que c'est du Dan Brown sophistiqué et bien documenté, du Dan Brown pour bac + 3.

La polémique qui s'est développée dans la presse italienne vous semble-t-elle justifiée?

Eco a déclaré avoir voulu se «confronter longuement et ouvertement avec les clichés antisémites, pour les démonter». L'ennui, c'est qu'il les expose en long et en large avec un grain de complicité ironique, installé dans la zone d'ambiguïté où il mélange avec jubilation le vrai et le faux, le vraisemblable et le certain, les faits et les rumeurs, les légendes, les récits mythiques. Son roman ressemble à une compilation de textes antijuifs qui font oublier les intrigues. Et la fascination d'Eco pour la préhistoire des Protocoles est contagieuse. On peut dès lors craindre que son roman fonctionne, pour les lecteurs naïfs, comme un manuel d'initiation au conspirationnisme antijuif et antimaçonnique, et, pour les adeptes de la pensée conspirationniste, comme un aide-mémoire. «Le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux», disait Valéry. Eco, en virtuose, jouant lui-même les faussaires et les plagiaires, conduit le lecteur à imaginer le grand complot juif et le laisse seul juge de sa réalité. Plutôt qu'à un décryptage et un démontage des accusations mensongères et des stéréotypes antijuifs, c'est à un renforcement des préjugés qu'il risque d'avoir contribué, du moins pour une partie de son lectorat.

Est-il vrai que «Les Protocoles des sages de Sion» sont considérés comme authentiques dans certains pays musulmans?

Je ne connais pas un pays musulman où les Protocoles ne soient pas régulièrement invoqués dans les médias pour justifier la thèse du «complot sioniste mondial» et inciter au djihad contre Israël en particulier, et contre les «sionistes» ou les «Juifs» en général. Dans le film documentaire dont j'ai été le coscénariste, La vérité est ailleurs, ou la véritable histoire des Protocoles des sages de Sion (2008), la réalisatrice Barbara Necek a interrogé l'un des jeunes dirigeants du Hamas, Fawzi Barhoum, son porte-parole à Gaza, qui a déclaré: «Nous, au Hamas, considérons que Les Protocoles ont été écrits par les Juifs, parce que les Juifs sont des fauteurs de trouble partout dans le monde, dans les pays arabes, dans les pays musulmans, en Europe et aux États-Unis. C'est tout le temps la même chose: là où il y a un Juif, il y a un problème.» Hamid Chabat, maire de Fès et député influent de l'Istiqlal, parti conservateur et nationaliste qui a gagné les législatives de 2007, a expliqué début mars 2011, lors d'une réunion des militants de son parti, que les révolutions arabes étaient inscrites sur l'agenda des Protocoles: «Auparavant, le colonialisme et le protectorat assuraient leur suprématie grâce à la force militaire et à l'invasion. Aujourd'hui, c'est avec les idées, Facebook et le progrès scientifique. Et cela est expliqué dans un livre que connaissent bien les chercheurs, il s'agit des Protocoles des sages de Sion.» Le célèbre faux est ainsi utilisé pour prouver l'existence d'un «complot sioniste mondial».

 


L'obsession de la conspiration

Le héros du roman d'Eco est hanté par l'idée d'un complot juif.

Ce roman aurait pu s'intituler: voyage d'un antisémite à travers l'Europe du XIXe siècle. Le personnage principal, Simon Simonini, est hanté par l'idée d'un complot juif dont la finalité est d'anéantir la chrétienté. Comme tous les obsédés, il projette son fantasme sur tout ce qu'il voit et entend. Il pérégrine entre la France et la Sicile où il rencontre les partisans de Garibaldi, se retrouve à Paris durant la Commune, et c'est à Prague qu'il imagine la rencontre de rabbins venus fomenter un pacte de domination du monde.

Eco nous emmène à la rencontre de personnages qui ont existé et ont cru en l'existence de complots de tous ordres, notamment maçonniques ou jésuites. On y croise notamment l'abbé Barruel, qui voyait dans la Révolution et l'Empire la marque de l'influence maçonnique, le socialiste Toussenel, véritable inventeur de l'antisémitisme de gauche, qui était persuadé que le capitalisme servait les intérêts des Juifs, sans oublier Édouard Drumont, l'auteur de La France juive dont les articles défrayèrent la chronique durant l'affaire Dreyfus. «La haine est la vraie passion primordiale. C'est l'amour qui est une situation anormale. C'est pour ça que le Christ a été tué, il parlait contre nature» , écrit Eco en conclusion de ce roman plus erratique que convaincant.

Le cimetière de Prague D'Umberto Eco, traduit de l'italien par Jean-Noël Schifano, Grasset, 580 p., 23 €.En librairie le 23 mars.

2 réflexions sur « «Eco peut-il écrire ce qu’il veut ?» »

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