29 janvier 2022

Laïcité: où en sommes-nous ?

Depuis le début du XXIème siècle, deux fléaux symétriques menacent l’Occident : d’une part le réveil d’un islam fanatique, de l’autre le retour des extrêmes-droites xénophobes et populistes. Ces deux fléaux aspirent à remplacer les démocraties par le totalitarisme ; ils ont tué et tueront vraisemblablement encore pour s’imposer par la terreur. Aujourd’hui 10 000 jeunes (dont 30% de convertis), toutes religions et toutes classes sociales confondues aspirent à un islam politique, et sont surveillés sur le seul territoire de la France, pour tenter de les retenir de partir en Syrie au service de l’E.I. (Daesch). Les pouvoirs publics espèrent fonder leur pouvoir de dissuasion sur l’intégration professionnelle, comme si les problèmes économiques, à eux seuls, pouvaient expliquer la fascination de la jeunesse pour tel ou tel totalitarisme. Cet aveuglement contribue à nourrir ce que l’on prétend pourtant empêcher.
 
                   Les explications traditionnelles prises de court 
 
 Crise économique, crise identitaire, lâcheté des politiques, prix du baril de pétrole, aspirations sectaires… toutes les explications ont été avancées mais aucune ne semble à la hauteur du défi lancé aujourd’hui à nos sociétés car aucune ne se dégage de l’effervescence médiatique pour atteindre ce qui pourrait permettre à nos institutions de prévenir la montée des haines identitaires.
 
         Les enseignement de Vatican II (1961 – 1965) et des travaux de Pierre Legendre
 
 C’est du mépris d’abord théologique puis économique et enfin raciste des Occidentaux envers leurs pères en civilisation juifs que surgit la Shoah et ses 50 millions de morts ; cette culture a poursuivi, dans l’époque post-nazie sa marche délétère, parce que les élites ont cru sous couvert de laïcité pouvoir occulter des systèmes publics d’enseignement la filiation juive de la civilisation, contredisant ainsi ce qu’on enseignait encore couramment au XIXème siècle1. Et pourtant le Concile de Vatican II a entériné le « spirituellement nous sommes des Sémites » du pape Pie XI en convertissant son enseignement du mépris en enseignement de l’estime envers les Juifs; et pourtant un historien du Droit tel que Pierre Legendre a écrit :                                         
       
  « A l’échelle de la culture européenne, dite judéo-chrétienne, le racisme anti-juif a produit le crime typiquement généalogique. […] en battant les Juifs, les nazis battaient leurs parents. […] la Shoah demeure un passage à l’acte institutionnel, dirigée contre la figure de l’Ancêtre à l’échelle de la civilisation du droit civil, c’est-à-dire comme geste d’Etat instituant le parricide. C’est pourquoi notre démarche d’interprétation passe inévitablement par ce point : par la reconnaissance du fait qu’en s’attaquant aux Juifs, l’hitlérisme s’attaquait au principe de filiation. […]
 Nous touchons là à la constitution anthropologique d’une société  »2
 
 En continuant d’occulter dans les établissements scolaires les racines philosophiques – sécularisation de l’antijudaïsme chrétien chez Kant, Hegel, Fichte, Marx, etc… – et la dimension parricide de la contre-culture nazie, nous la banalisons et pavons la voie pour de nouveaux types de parricides planifiés, au gré des ressentiments collectifs qui se font jour. La non-guérison, via l’instruction publique, des racines antisémites du nazisme a laissé la voie libre non seulement au néo-fascisme mais aussi au combat islamiste qui consiste à vouloir convertir la terre entière à son mensonge : « Abraham, n’était ni juif ni chrétien. Il était entièrement soumis à Allah » (Coran, S.3, V.67). Ce qui revient à faire des juifs et des chrétiens des musulmans qui ont trahi l’islam, leur religion-mère et exprime le refus d’un fait objectif : les musulmans ne sont pas les fondateurs du monothéisme. Reprise à l’identique de la difficulté généalogique première du christianisme, mais aussi de sa pseudo-solution initiale à cette difficulté, à savoir la légitimation de la diffamation et même de l’éradication des ancêtres, mais désormais – puisque l’islam vient historiquement en troisième position – à la fois juifs, chrétiens et musulmans non littéralistes – pour ne rien dire des fondateurs de la culture séculière : en bref de tout le monde sauf des musulmans fanatiques.
 
« L’idée peut sembler risible, mais la seule façon de combattre la peste est l’honnêteté. »
Albert Camus
 
Il s’agit de demander à nos systèmes publics d’enseignement de renouer, par l’instruction et l’éducation laïques les fils de la généalogie réelle et non plus fantasmée de la civilisation occidentale pour transmettre aux élèves non plus des « romans nationaux » (« cf « Nos ancêtres les Gaulois .. ») datant de l’époque colonialiste, ou a contrario un islam andalou stéréotypé et illusoirement idyllique mais la connaissance de tous leurs héritages : juifs et non-juifs (grecs, romains, chrétiens, arabes, africains) ayant contribué, chacun à sa mesure, à forger l’identité européenne ; il ne s’agit pas ici de « politiquement correct ». Il s’agit de sortir d’une conception soit défensive soit offensive de l’identité que partagent, malgré les apparences, la plupart des partis politiques et des courants culturels qui s’expriment aujourd’hui sur la scène publique. Il s’agit d’hériter d’une histoire plurielle et complexe faite de rivalités mimétiques mais aussi d’échanges féconds pour trouver une estime de soi et des autres raisonnée et capable de susciter la confiance de la jeunesse dans la valeur d’un projet commun dans une période à haut risque de destruction planétaire. Tout enseignement fondé sur des clichés culturels devient le complice objectif de la mort de l’humanité.    
 
1Si beaucoup de valeurs et de normes juridico-politiques juives ont d’ores et déjà été transmises dans la civilisation occidentale, il est bien rare que cela soit reconnu: ce silence alimente le désir parricide de nos enfants. 
Le mont Sinaï fut consacré par la promulgation de la loi civile et religieuse, et Moïse essaya d'enchaîner son peuple au dogme précieux de l'unité divine par de nombreuses prescriptions qui donnèrent aux lois hébraïques une incomparable supériorité sur les autres législations. Au lieu de la distinction des castes, […] les Juifs eurent l'égalité des citoyens devant Dieu, devant la loi, et, dans une certaine mesure devant la fortune, puisque dans l'année sabbatique et au jubilé , qui revenaient l'une au bout de sept ans et l'autre après 49 années , l'esclave était affranchi, la dette effacée, et la propriété aliénée restituée à son premier maître.
Les chefs des Juifs sortaient du peuple, et si leurs prêtres devinrent comme héréditaires, parce qu'ils durent toujours être pris dans la tribu de Lévi, ils n'eurent que l'hérédité de la pauvreté. Dans le monde ancien où la société reposait sur l'esclavage, les Juifs avaient des serviteurs plutôt que des esclaves. Ailleurs le législateur ne s'occupe ni du pauvre ni de l'indigent, et repousse l'étranger. Ici la loi était partiale pour le pauvre ; elle défendait l'usure, commandait l'aumône, prescrivait la charité même envers les animaux, appelait l'étranger au temple et aux sacrifices. Ainsi tout ce que le monde ancien abaissait et repoussait, la loi mosaïque le relevait. Dans cette société l'étranger n'était plus un ennemi, l'esclave était encore un homme et la femme venait s'asseoir dignement à côté du chef de la famille, entourée des mêmes respects.
               Victor Duruy (1811 – 1894),Histoire générale (1910, Paris, 8ème édition Hachette, p. 47-48)
  
2Pierre Legendre, « La Brèche. Remarques sur la dimension institutionnelle de la Shoah » article paru in Legendre P. Sur la Question dogmatique en Occident, Paris, 1997, éd. Fayard

 

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