13 janvier 2026

« Misère du monde » = « militantisme au Front National »?…

Dès les premières phrases[1] ce qui semblait être l’analyse d’un dire spécifique, celui d’une parole militante, s’avère être plutôt la précession en amont d’un a priori non démontré (allant de la page 871 à la page 877 soit six pages) intitulé « La déception » et agissant en aval sur les propos rapportés (allant de la page 878 à la page 884 soit six pages) au sens de les filtrer d’emblée par un biais qui n’est cependant jamais déduit en final d’observations qui s’en tiendraient aux seuls dires, politiques, de l’interviewée, ce qui n’est pas le cas ; s’y entremêle plutôt des hypothèses causales non fondées répondant à la logique du « champ » ou la surdétermination du milieu sur les éléments en son sein, elles seront étudiées ici au fur et à mesure.

Par exemple et pour commencer l’interviewée se trouve corrélée et même surdéterminée d’emblée, par le « champ » du lieu de la rencontre, à savoir Saint-Nicolas-du-Chardonnet, caractérisé par l’analyste de « haut lieu de l’intégrisme catholique » (p.871, ce point sera présenté plus loin dans le texte, p.884-887, par l’analyste, il sera étudié ensuite ici) tant et si bien que la présence de l’interviewée auprès de ce « lieu » est connotée d’emblée.

La dénommée « Marie » est alors présentée comme étant « ancienne responsable du FN pour le 4ème-6ème arrondissement » (p.872), et qui « vend » toujours « National Hebdo » sur une table qui par ailleurs « jouxte » celle d’autres militants plus connotés encore (« Rivarol et Action Française », p.871) ; la double désignation est alors faite (elle prendra de l’ampleur à partir de la page 884 sous le sous-titre « la religion spectacle ») alors que, déjà à l’époque (et encore bien moins maintenant depuis l’ascension de Marine Le Pen) les liens entre catholicisme (même intégriste) royalisme ultra, antisémitisme militant d’une part et Front national d’autre part, étaient loin d’être si uniformes comme l’indique Emile Poulat[2], et ce d’autant plus que le FN était précisément un « front » dirigé à l’époque par un dirigeant, Jean-Marie Le Pen, qui bien que se réclamant du catholicisme semble plutôt liée à l’imaginaire celte germanophile néo-païen (proche de « l’Œuvre française » dont aujourd’hui ledit « Bloc Identitaire » a été l’expression[3]) symbolisée chez lui par son lien avec la musique militaire allemande. Par ailleurs le terme même de « l’intégrisme catholique » est large (d’autant que les adeptes de Mgr Lefebvre ont été réintégrés par la suite, mais, certes, bien après cette « analyse » …).

Quelques lignes plus loin, nouvelle « découverte » L’intervieweuse, Frédérique Matonti, dans ce préambule censé présenter seulement les axes de recherche (ce qui rend alors confus la distinction entre analyse et discours rapporté) « s’étonne » que « Marie » lui tende un tract sur la vivisection (plutôt que sur l’immigration ?…)  mettant cela, toujours implicitement, sur le fait que « Le Front National (…) vient de découvrir l’écologie » alors celle-ci a toujours été très présente dans l’imaginaire conservateur en ses tendances romantiques, voire paganistes (dont le national socialisme était friand avec ses chants autour d’un feu symbole Völkisch par excellence), ce qui peut d’ailleurs expliquer la gouvernance actuelle de l’Autriche….

Il est ensuite indiqué (toujours dans le préambule p.872) que « Marie » serait « entrée en politique par anticommunisme : » (ces deux petits points étant importants car ils ouvrent sur un dire de Marie servant de causalité-sens du jeu- à cette « entrée en politique ») : « faut dire que ma mère est russe. » Ce syntagme est alors associé immédiatement à celui-ci : « Même si, comme elle dit, « moi ça m’a pris tard » le « même si » édulcorant la seconde locution au profit du premier celui de la « reproduction » de « l’habitus » familial (restant ainsi fidèle à la théorie bourdieuzienne du « champ »).

Le fait alors qu’elle ait milité, avant le FN, à « Ordre Nouveau » et au « Parti des Forces Nouvelles » est juste mentionné alors que l’anticommunisme qui aurait agi comme motivation pour Marie à entrer « en politique » se trouve au fondement doctrinal d’« Ordre Nouveau » qui n’est pas un parti « traditionnel » de la mouvance maurrassienne ; ce qui n’est pas du tout relevée par l’analyste ; cette dénégation peut s’expliquer par le prisme général adopté ici en particulier celui de Bourdieu qui nie la notion même de « motivation » (Raisons pratiques, 1994, p. 10) ce qui se voit d’ailleurs ici, –supra– en surdéterminant la première locution « mère russe » sur la seconde dessinant une décision autonome) les acteurs n’existant pas réduits à des « agents » au sens non pas wébériens mais plutôt néo-marxiste (de « la conscience-reflet » à la conscience « dominée » par les « jeux » du « champ », voir également en infra) relevant également de la « famille » freudomarxiste (la « domination » du « champ » fonctionnant comme « inconscient » forgeant les « habitus » comme il sera vu plus loin à propos de son analyse sur Heidegger) du moins à ce stade du texte et hormis une incise sur le fait que « Marie » compare ces différents militantismes, celui du FN lui apparaissant plus conformiste, d’où son éloignement formel actuel (p.872) indiquant en pointillé qu’elle serait plus radicale, sans que l’on sache pour autant ce qu’elle en pense, ce qu’elle dit.

Le paragraphe suivant (même page, et toujours relatif au préambule faisant office de filtre à l’entretien à venir) débute par un portrait plastique de « Marie » qui apparaît « sympathique », elle a par exemple le tutoiement facile (sauf avec l’analyste) tout en brossant d’elle en même temps un profil idéologique de plus en plus connoté ; ainsi est indiqué qu’elle accepte un rendez-vous en inscrivant cette fois son dire « entre les deux messes parce que j’ai un peu de temps » ce qui la désigne comme pratiquante (et donc « intégriste » du moins si « Marie » va à l’église du lieu de la rencontre étudié également et de façons séparée par l’analyste Matonti à la suite de l’entretien…) puis plus loin cette dernière indique la réticence de « Marie » à être interviewée (qui n’est pas analysée sinon comme « évitement » (p.873) et, à nouveau, désigne sa table de vente (voir supra) sur lequel se serait trouvée trois « cahiers » de François Brigneau dont aucune note n’indique qui il est, comme si cela allait de soi alors que sa présence formate nécessairement la personne qui en fait la vente étant donné son passé collaborationniste (il fut membre de la Milice[4]) ; et l’analyste Matonti, sans que l’on ne sache toujours pas ce qu’en pense l’interviewée de tout cet étalage, donne les titres ou les thèmes de ces « trois cahiers » (p.873) : « L’un est consacré à Pétain, l’autre au « racisme juif raconté par un fils de rabbin » et le troisième à Mgr Lefebvre » tout en contrebalançant le propos de « Marie » justifiant sa réticence à être interviewée par le fait de ne plus être « une vraie militante » (ibidem) alors qu’elle « renseigne longuement et patiemment un couple de jeunes provinciaux d’une vingtaine d’années qui achètent National-Hebdo, des pin’s et veulent se rendre au siège du FN, rue du Général-Clergerie » (idem).

En quoi ce tout dernier détail éclaire-t-il le propos alors que les motivations/intentions de ce jeune couple ne sont pas du tout instruites (la proportion des jeunes votant FN/RN étant pourtant de moins en moins négligeables[5] en particulier depuis 1986 soit cinq ans avant la date de l’enquête étudiée ici) tant l’analyste se focalise sur la construction d’un portrait à charge (contrasté par une sympathie de départ). Ensuite il est fait état de son problème d’argent (p.873) sa vie en fin de compte « difficile » relate Matonti (p.874) qui contrasterait « violemment » avec celle de ces « collet monté » qui fréquente l’église réfractaire, impliquant alors pour l’analyste l’existence d’un « militantisme populaire du FN » côtoyant « sans plus amples contacts » le rendez-vous « obligatoire aristocratique et bourgeoise » sans que se trouve analysé cependant ce côté « obligatoire »…

Puis vint enfin le face à face dans un café « kabyle » qui se trouve être « un peu un rendez-vous des militants » dans lequel Marie souligne « qu’on n’a jamais de problèmes » sans que ces informations soient analysées ne serait-ce qu’en contraste avec l’image généralement véhiculée sur le caractère dit« raciste » non pas seulement de la direction du FN mais de ses militants voire de son électorat[6].

« L’entretien » apparaît emprunt de « solennité » pour l’analyste qui ajoute en préambule afin d’expliquer le côté « tendue, troublée » de « Marie » ayant par ailleurs un « rire timide » c’est qu’en face de cette solennité celle-ci « ne peut guère que mobiliser son expérience militante comme ressource sociale pour ne pas « perdre la face » (…).

Un début d’explication surprenante (début parce que le cœur de l’analyse est à suivre) qui semble se substituer à celle attendue à savoir ce qui fait sens pour Marie, sa motivation, son dire, sauf que tout cela est balayé par apriori doctrinal dans ce préambule qui tient à peine compte des propos de l’acteur (terme inexistant dans cette méthodologie) mais analyse plutôt, voire surtout, et ce à la façon d’un « psy », les a côtés (rire, comportement hésitant « elle se trompe dans ses réponses » ajoute même Matonti (p.875) qui émet une hypothèse quant à ce « changement radical d’attitude » ; selon l’analyste « Marie affronte d’abord la charge de violence que recèle le temps court de l’entretien, lorsque, comme ici, il oblige l’interlocuteur, qui ne s’y attendait pas, à faire le point sur une vie difficile. Elle croyait parler uniquement de ses souvenirs de militante, et raconte une succession d’échecs. (…) ».

Y aurait-il eu alors mal donne dès le départ ? Marie confondrait-elle le face à face avec une « sociologue » et avec un « psy » ? La délimitation de l’entretien n’aurait-il pas été fait ? L’enquêtrice restant dans le flou intentionnellement ? Il était attendu dans ce préambule une analyse des intentions politiques au lieu cela se déploie le dire posant en fait comme axiome de départ cette « succession d’échecs » sans qu’il y ait d’ailleurs une hiérarchisation de ceux-ci alors qu’il sera indiqué ensuite (p.877) qu’ils sont plutôt liés à un engagement politique à la fois quasi-professionnel (elle y passait beaucoup de temps) et très critique envers l’embourgeoisement du FN, ce qui fait que son action militante n’est pas liée à un ressentiment social, même si elle a traversé « 36 misères » (p.876) mais politique (au sens large de politeia ou sentiment d’appartenance), et cela s’entend malgré le prisme flou de la narratrice lorsque l’interrogeant (p.877) sur « son attitude vis-à-vis des étrangers » Marie « retraduit immédiatement ces questions selon le registre idéologique qu’elle maîtrise, le patriotisme et le nationalisme » une remarque qui montre bien pourtant a contrario que l’engagement politique voire le vote FN ne se réduisent pas au seul ressenti mais aussi à un imaginaire qui lui permet précisément de transcender son instabilité statutaire (les « 36 misères », supra) ce qui est pourtant perçu quelque peu par l’enquêtrice mais sans retenir son attention: « Marie qui se présente comme « entière » » (p.876)

En fait, et un peu à l’instar de ces enquêtes qui soulignent l’incongruité d’un vote dans des localités sans présence immigrée particulière l’enquêtrice passe à côté (alors que d’autres enquêtes font des analyses plus subtiles corrélant optimisme/pessimisme et vote, ce qui va bien au-delà des catégorisations par CSP).

Ainsi, parmi ces « échecs » et ce toujours le préambule, il est fait état d’un séjour au « Portugal salazariste » qu’elle est « au chômage et touche le RMI » s’est « séparée de son mari »….

Puis vient ce propos pivot de l’analyste (vers les 2/3 de la page 875) qui interprète de telle façon les réticences de « Marie » à poursuivre l’entretien qu’il semble se substituer en quelque sorte aux réelles intentions de celle-ci (qui restent pour l’instant inconnues dans ce préambule) :

 

« Mais lorsqu’elle se dérobe plusieurs fois par le silence, par des tentatives plus radicales et enfin réussies, pour mettre un terme à l’entretien, c’est moins à propos de ses difficultés que lorsqu’il s’agit de dévoiler son origine sociale, celle de ses parents, et plus encore sa (ou ses) profession (s). Ce que Marie semble vouloir éviter c’est que sa vie politique cesse d’être ce coin de liberté, ce coup de folie, pour apparaître comme un aboutissement nécessaire. (…) »

 

L’enquêtrice émet ainsi des hypothèses en stipulant que son adhésion politique serait liée à son désir de voiler son « origine sociale ». Elle réitère dans cette supposition (p.876):

 

« Son métier me paraîtrait trop évidemment lié à son entrée à Ordre Nouveau, puis à son parcours à l’extrême droite ».

 

Son métier est en effet lié à ses convictions foncièrement anti-communistes comme elle l’indique dans l’entretien (p.879, infra), en quoi viendrait-il alors se poser comme causalité majeure dans la genèse de  celles-ci ?…

Passons précisément à cet entretien (seulement six pages sur seize donc dix pages d’interprétation venant comme prisme, cadre, signifiant effaçant le signifié…) qui a pour titre phare «  Moi je sais ce que c’est que la misère » renvoyant sans doute au propos de Marie relaté dans le préambule (p.876) sans cependant indiquer que ce qu’elle a pu endurée reste subsumé par son engagement et non pas subi, sauf que ceci s’avère sinon balayé du moins noyé dans une notion attrape-tout.

 

L’enquêtrice Matonti lui demande (p.878) quand est-elle entrée en politique, Marie répond en s’emmêlant dans les dates, mais au lieu de s’en tenir à son propos, celle-ci relate également en italique la réaction de celle-là comme si cela avait autant d’importance (« petit rire dans la voix ») tout en transcrivant la réponse dans un français parlé, tel que (familier) alors qu’à l’écrit cette retranscription telle quelle dévalorise d’emblée le locuteur : « Ben, c’est en 83, déjà ; ben, ça fait pas dix ans, alors, voilà ».

Marie relate donc son parcours commençant par Ordre Nouveau et au PFN ; un parcours qui ne sera pas ou peu analysé par l’enquêtrice dans son préambule (comme il a été indiqué plus haut) sauf en l’articulant avec l’origine russe de sa mère alors qu’Ordre Nouveau était principalement anticommuniste[7]et bien moins lié au passé antisémite et paganiste de la droite nationaliste de type maurrassienne (comme d’ailleurs Marie l’indique dans l’entretien, infra) tandis qu’elle lie également son sentiment d’appartenance à la présence d’un leader charismatique (p. 878):

 

« (…) vous savez dans la droite, c’est surtout une question, à mon avis de personnalité, vous avez des gens qui sont à peu près…qui pensent la même chose…j’entends dans les mouvements de droite nationale, ensuite ce qui fait la différence, c’est les caractères du chef. C’est le plus ou moins de charisme du chef. (…) ».

 

Le rôle du « chef » dans la littérature politique mais aussi psychologique (par exemple dans l’analyse transactionnelle) est loin d’être anodin, il n’est, en aucun cas, analysé, même pas en tant que tel par l’enquêtrice.

Ainsi, pourquoi Marie entre-t-elle à Ordre Nouveau au-delà du fait que sa mère soit «émigrée russe »? Une question que pose l’enquêtrice (p.878) tout en l’affublant d’une remarque : « …(…) parce que c’est rare quand même. » Á cela Marie répond en mettant en avant, dans son dire, un anticommunisme effectif qui peut également expliquer ses liens avec le Portugal où elle avait été à l’époque tant celui-ci, certes encore salazariste, mais de plus en miné par des conflits internes et externes, était en prise, et en crise, avec des mouvements indépendantistes dans ses colonies africaines qui étaient par ailleurs instrumentalisés pour une part par les protagonistes de la Guerre Froide (l’Europe et la Chine en sus) cette situation s’accentuant par la suite avec l’intervention castriste, particulièrement en Angola, pour soutenir le MPLA afin d’empêcher la prise de pouvoir, démocratique, d’un autre mouvement indépendantiste (l’Unita) –suite à l’accord d’Alvar du 15 janvier 1975-  cette intervention précipitant l’immiscion de l’Afrique du Sud encore sous apartheid, puis ensuite des US)[8] ; or, toute cette complexité, est évacuée par l’enquêtrice dans son préambule, ou dans ses questions alors que Marie fait bien le lien entre son anticommunisme et sa présence au Portugal (p.879) :

 

« (…) au Portugal, les gens avaient beaucoup d’ennuis avec les communistes, hein, là-bas dans leurs…dans leurs colonies, les communistes faisaient des désastres là-dedans, alors j’étais anticommuniste, et puis quand je suis arrivée en France, eh ben, le seul qui combattait vraiment le communisme, c’était à l’époque, Ordre Nouveau, qu’avait pas…peur de s’afficher en  tant que tel, nationaliste, anti-communiste, à fond. Donc, c’était, si vous voulez, le parti qui correspondait le mieux…voilà…à une réaction…à une réaction anticommuniste…c’était Ordre nouveau à l’époque, puisque tout le monde pactisait avec le parti communiste… »

 

En fait, il semble bien que « Marie » aime le contact au sens littéral d’assumer un affrontement y compris physique, d’ailleurs elle « se présente comme « entière » » avait pourtant relaté l’enquêtrice (p.876) ce qui peut expliquer son engagement au Portugal. Marie semble être alors plutôt intéressée (dans son « désintéressement » p.877) par créer une activité militante héroïque (p.880) qui, mise sur les rails, n’aurait alors plus besoin d’elle (pp.879-880) : « (…) ce qu’est intéressant, c’est démarrer petit, avec des idées bien précises, avec un programme bien précis, et puis on a toujours un côté d’être un peu, comment vous dire ? Un côté de défi. Voyez, c’est comme les premiers écolos, ou les premiers…nationalistes, c’est un état d’esprit (…) c’est plus tellement exaltant, parce que…bon…c’est sur les rails…quoi. Bon… et mais il y a un danger, c’est que y a beaucoup d’anciens militants, on était vraiment désintéressés, on n’était pas du tout… on cherchait pas(…) c’est comme (petit rire) pendant la Guerre, au moment de la…comme ils disent de la Résistance…ils étaient une poignée (petit rire) et ils se sont retrouvés des milliers à la dernière minute. Ben, je vais vous dire, c’est un peu un effet comme ça, si vous voulez, mais le vrai militant, l’ancien, etc.…le brave des braves…je dis le brave des braves parce qu’on est un peu des idéalistes, quoi…(…) ».

 

Elle corrobore cet imaginaire transcendant sur « le brave des braves » par une remarque sur les « héros » (p.880) Marie indique en effet à propos de militants agissant dans des endroits difficiles :

 

« (…) Ils sont fantastiques, ce sont des héros en Seine-Saint-Denis, je le dis bien haut. Ils font des choses que je ferais pas, ils sont sensationnels, ils ont un courage fou…fou ! Ils sont un contre je ne sais pas combien, ils ont tout le monde contre eux…(…)

 

Ils se trouvent en butte également à des agressions (p.881) :

 

« Vous avez déjà essayé de vendre National-Hebdo, vous sur la place de Saint-Denis ? Ben, essayez ! [elle rit]. C’est l’horreur. Moi, je l’ai vendu dans le 20ème, mais c’est rien à côté, moi je me suis fait injurier, traiter de tous les noms, quand on vend dans certains quartiers, c’est l’horreur, on se fait même agresser. (…)

 

Pas un mot de l’enquêtrice à ce sujet, comme si le fait de subir un tel  ostracisme, complètement anticonstitutionnel, va de soi puisqu’il s’agit de membres dit « d’extrême droite »[9]

 

Concernant maintenant le « nationalisme » de l’interviewée, vu uniquement comme un « registre idéologique » par l’enquêtrice (p.877) qui pourrait expliquer le rejet vécu sur les marchés en vendant le journal de son organisation, Marie le précise en une sorte de bouquet final (pp.883-884) :

 

« […] on vient en France, on gueule, on n’a pas de papiers, on veut de l’argent, (…) alors que vous savez, moi, j’ai vécu au 7ème étage, sans ascenseur, avec un gosse, sans eau, sans…moi je sais ce que la misère, pourtant j’étais ni arabe, ni noire, ni, ni, ni rien du tout. Alors faut qu’on parle aussi des Français et des petits vieux, et des gens qui sont…il y en a, bon sang de la vie ! Allez dans le Nord, allez voir, c’est l’horreur. Bon, ceux-là […] ils [ne] font pas de bruit, ben, ils peuvent crever de faim, tranquilles. On n’en parle pas. Oui, et je n’aime pas ces deux poids, deux mesures, vous comprenez. On parle de l’étranger, d’accord, mais aussi des Français…Il me semble…Parce que le Français, où va-t-il se…il ne peut pas s’expatrier, le pauvre bougre, qu’est-ce qu’il va faire ? […]. Moi, j’ai connu comme ça…(…) pour vous dire…un truc ahurissant, un harki français qui a repris, qui va prendre la nationalité algérienne pour être aidé. C’est un comble. Il s’était battu pour la France, il avait quitté son pays, il avait eu des choses épouvantables (…) Bon, alors quand on arrive à des situations comme ça, faut pas se demander des fois pourquoi les gens sont écœurés, ça c’est même plus une question de politique, c’est de bon sens. […]

 

C’est la fin de l’entretien. Non analysée. Alors que ces derniers propos ci-dessus de « Marie » sont mâtinés bien plus de sentiment d’injustice et de « bon sens » que d’exclusion racialiste en soi. Ils expriment en fait une motivation supplémentaire dans son engagement politique bien plus anticommuniste que racialiste (à l’instar du courant nationaliste non assimilationniste par exemple ou comment différencier aujourd’hui – automne 2020- le RN actuel et le Bloc Identitaire) sauf qu’ils ne sont pas analysés. Pourquoi ? Parce qu’ils ont déjà été « étudiés » avant même d’avoir été prononcés (à moins que le compte rendu de l’entretien ne soit pas donné en continu mais construit). Il s’avère en effet que cette enquêtrice, bien avant l’entretien a, de manière apriori, réduit, en avance, toute la séquence motivationnelle qui a façonné l’adhésion de Marie à une « succession d’échecs » (p.875) catégorisée par cette sorte de sentence ultime tenant lieu de résultat supposé scientifique avant même que l’entretien ne soit soumis à la lecture (p.877) :

 

« […] Marie, qui « sait ce que c’est la misère » [les guillemets mettent visiblement en doute son propos alors qu’elle a habité, dit-elle, au « 7ème étage avec un enfant, sans eau, sans ascenseur »…], entend porter, bien plus que les petits notables du FN, la revendication des « petits Blancs » tenus en lisière de l’intégration sociale. »

 

CQFD. Exit le sentiment d’injustice, cristallisé également par cet harki obligé de s’insérer dans un statut d’étranger pour recevoir des subsides…

 

Puis « l’analyse » se termine par une sorte de description de ce qui se passe dans cette paroisse classée « intégriste catholique » (pp.884-886) comme s’il y avait une corrélation directe avec l’interview de « Marie ». Qu’y apprend-on ?… Un ensemble pêle-mêle d’observations subjectivistes oscillant entre les poncifs la litanie et surtout l’analyse erronée par manque de connaissances évidentes entremêlées de remarques cherchant à stigmatiser ; ainsi est-il par exemple asséné que (p.884) la « première messe n’est pas encore achevée, les fidèles quittent encore l’autel après la communion, que les habitués du second office s’installent. Il s’agit, comme les conversations le révèlent, d’être bien placé, pour bien voir. Une avidité qui pourrait trancher avec l’esprit de saint Pie V. (…) »

 

Une telle affirmation étonne voire laisse sans voix tant le fait de chercher à « être bien placé » serait la marque d’une « avidité » non pas  humaine trop humaine  mais politiquement orientée, et surtout, serait incompatible avec « l’esprit de saint Pie V », qui n’est guère rappelé d’ailleurs. Autant eusse fallu en connaître pourtant et déjà les énoncés, surtout lorsqu’ils s’avèrent ainsi corrélés à cette question d’être bien ou mal placé, du moins avant d’avancer des propositions dont on voit mal comment ils pourraient se targuer de scientificité et en quoi leur locution se légitime dans un ouvrage intitulé La misère du monde

 

Quant à « l’esprit » il sera tout de même avancé à la suite qu’il « impose non seulement la messe en latin mais encore que l’officiant tourne le dos aux paroissiens. Cette avidité s’accorde en réalité avec le fait que tout ceci est spectacle. (…)

 

Observons à nouveau le degré à la fois d’ignorance et de légèreté de la locution d’ensemble (en particulier en avançant la notion de « spectacle ») ; tout d’abord l’ignorance : le fait que « l’officiant tourne le dos aux paroissiens », rituel séculaire amendé mais non interrompu par Vatican II (il aurait été loisible de le rappeler) signifie qu’en redimensionnant l’autel en le mettant bien en évidence afin de rappeler la centralité de la présence de Dieu le prêtre fait corps avec les fidèles en les prolongeant à leur tête en direction de l’autel et se mettant face à eux à des moments précis[10]. Par ailleurs le fait que la liturgie soit aussi une plastique signifie que tout moment décèle aussi une dimension esthétique et non pas seulement spectaculaire au sens de mettre uniquement en avant des signifiant symboliques au détriment de leurs signifiés transcendantaux.

Aussi quand il est énoncé par la suite (p.885) qu’une « comparaison s’impose avec une salle de cinéma » il est étonnant de lire cette prose subjectiviste hâtive dissociant du symbolique sa dimension esthétique entrelacée de mystique alors qu’il s’agit, déjà, d’un…lieu religieux s’affichant en rupture avec toute volonté de diminuer cet aspect. Il est ainsi question de « « belle église », bien chauffée, très fleurie, puissamment éclairée par des quantités de bougies, de lustres baroques (…). Spectacle d’une « belle messe », avec enfants de chœur et vicaires en surplis, chorale, vapeurs d’encens et orgues (…) » cet amoncellement de détails en dit long non seulement sur le degré de méconnaissance des différentes adaptations de la liturgie catholique s’appuyant aussi sur une dimension grandiose et point seulement frugal  (que dire du Gospel dans ce cas en particulier animé dans des églises et temples dominés par un public de croyants afro-américains il est vrai « non blancs » en majorité) mais également sur le souci apriori d’y voir une action principalement politique comme si cette dernière pouvait se détacher d’une mise en scène plastique. Aussi est-il à nouveau très étonnant de lire que cette « esthétique est au cœur du dispositif de Saint Nicolas (…). En faire un objectif en soi, comme le prêche  le révèle, c’est aussi défier les autorités ecclésiastiques. (…) » Rien n’est plus approximatif, il suffit d’observer à Lyon que nombre d’églises déploient le même apparat le dimanche (par exemple Saint Pothin). Plus encore l’enquêtrice se permet d’émettre des soupçons teintés de mépris sur la piété affichée (idem, p.885) :

 

« […] À cette messe stratégiquement mise en place, les fidèles répondent pour la plupart par une piété qui paraît largement ostentatoire. Un bon dixième de l’assistance passe la majeure partie de la messe à genoux, une petite moitié communie chaque dimanche, la quasi-totalité chante à plein poumons, tous les visages affichent le recueillement. Á Saint-Nicolas, la foi aussi se doit d’être spectaculaire. […] ».

 

Cette méconnaissance, étonnante (pour ne pas dire plus) de ce que signifie le désir d’abandon entre des mains supposées divines est à vrai dire époustouflant dans un tel écrit à prétention scientifique pourtant (il serait d’ailleurs curieux de lire cette même emphase imbue de défiance hautaine dans des lieux religieux autres que chrétiens…)

 

Concernant maintenant une « sociologie » de l’audience elle s’apparente à vrai dire à une analyse idéologique de type journalistique regorgeant de description apriori orientée sur les « femmes fardées, les visons et les fourrures » voire ce qui pourrait s’apparenter à de la stigmatisation (pp.885-886) tout en le scandant cependant de quelques observations qui auraient pu être non quelconques si  le tout ne finissait pas d’être classé à nouveau dans la catégorie des « pratiques ostentatoires » (p.886).

Enfin, se déploie la même sociologie, de type idéologique, à l’extérieur, sur le parvis, où là il sera question, surtout, bien sûr, de

 

« […] jeunes gens au crâne rasé ». […]

 

Qu’en conclure ? Les analyses, pour une grande part de type idéologique, réduisent les propos de « Marie » à des situations de champ de force ; en l’espèce une succession d’engrenages qui obligeraient à une sorte de fuite en avant politique du fait de son origine sociale et familiale ; ce serait ainsi la seule « causalité » trouvée : Marie est devenue militante anticommuniste non pas par motivation personnelle mais du fait, unique, de l’origine sociale de son héritage culturel : CQFD. Ce qui reste bien maigre, « scientifiquement » parlant, puisque cette « analyse » ne fait que dupliquer (décrire) l’apriori de départ, il n’y ajoute rien.

 

*

[1] Frédérique Matonti, La misère du monde, -pp.871-887- (fin décembre 1991, Seuil, collection « essais/points », Paris, 1993).

[2] http://www.lavie.fr/hebdo/2011/3433/le-fn-est-ne-hors-de-l-eglise-et-y-reste-plus-que-jamais-15-06-2011-17720_231.php  Voir également Lecœur Erwan, « 10. Le Front symbolique », dans Un néo-populisme à la française. Trente ans de Front national, sous la direction de Lecœur Erwan. Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2003, p. 218-235. URL : https://www.cairn.info/un-neo-populisme-a-la-francaise–9782707139313-page-218.htm

[3] Le « Bloc », aujourd’hui dissous, étant par exemple plus proche des thèses palestinistes que sionistes, ce qui, par la bande, expliquerait les accointances arabistes de la droite et l’extrême droite nationaliste, tout autant que l’extrême gauche incluant l’anarchisme symbolisé par la Vieille Taupe, au-delà de leurs différences, fondamentales, sur l’immigration ; n’oublions pas que JMLP a perdu son œil en défendant un député d’origine algérienne, Ahmed Djebbour, selon Alain Jamet (cofondateur du FN) ce que JMLP nie cependant…

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Brigneau  (voir note 6 de ce lien).

[5] https://www.lemonde.fr/politique/article/2017/04/12/le-fn-premier-parti-des-jeunes-qui-votent_5109981_823448.html ; percée du Fn dans les catégories ouvrières et populaires depuis 1995 :

https://www.persee.fr/doc/espos_0755-7809_2003_num_21_3_2098#espos_0755-7809_2003_num_21_3_T1_0456_0000 (p.458).

[6] https://blogs.mediapart.fr/edition/allons-contre/article/270417/oui-le-vote-fn-est-un-vote-raciste-et-certainement-pas-antisysteme

[7] https://jean-jaures.org/nos-productions/aux-racines-du-fn-l-histoire-du-mouvement-ordre-nouveau

[8] Mayer Pierre. Fin de partie en Afrique australe. In: Politique étrangère, n°1 – 1989 – 54ᵉannée. pp. 79-92 (voir particulièrement page 80) disponible en ligne : https://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1989_num_54_1_3839

 

[9] Cet ostracisme touche désormais (novembre 2020) de plus en plus d’individus pourtant classés à gauche.

[10] Un prêtre, le père Gerald E. Murray, relate par exemple dans un billet (Célébration face au Levant, pourquoi ? https://www.france-catholique.fr/Celebration-face-au-Levant-pourquoi.html ) les propos du Cardinal Robert « Sarah » préposé à la question : « La conversion consiste à se tourner vers Dieu. Je suis intimement persuadé que nos corps doivent participer à cette conversion. La meilleure façon est certainement de célébrer — prêtre et fidèles — tournés ensemble dans la même direction : vers le Seigneur qui vient à nous. Ce n’est pas, comme on l’entend parfois, de célébrer face aux fidèles ou en leur tournant le dos. Là n’est pas la question. Il s’agit d’être tous tournés vers l’abside, qui symbolise l’Orient, où trône la croix du Seigneur ressuscité. » Par ailleurs le même Cardinal indique que ceci reste conforme aux directives du Missel : « C’est légitime et conforme à la lettre et à l’esprit du Concile. En ma qualité de Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements je persiste à rappeler que la célébration face à l’Est (versus orientem) est autorisée par les articles du missel précisant les instants où le célébrant doit se tourner vers les fidèles. Une autorisation particulière est donc inutile pour célébrer face au Seigneur. » En l’occurrence les articles du chapitre IV, nn. 115-287.


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Lucien SA Oulahbib

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