5 novembre 2026

LE GÂTEAU D’OXFAM ET LES LUNETTES DE KARL


Pièce satirique en trois actes

Personnages :

  • Lucien Samir Oulahbib (LSO) : Le modérateur philosophe, ironique et lucide.
  • Jean-Luc Mélenchon (JLM) : Le tribun indigné, défenseur du manuel de 5ème et de la culpabilisation universelle.
  • Karl Marx (KM) : Un Marx repenti, en costume Christian Dior, ayant profité de son séjour outre-tombe pour lire Schumpeter, Keynes, Marshall et Hayek.
  • Proudhon-Keynes (PK) : Une entité hybride de la nuance économique, défenseur de la démocratie locale, du mutualisme et du planisme stratégique ciblé.
  • Chloé : 17 ans, lycéenne vive, connectée, en pleine crise de lucidité économique face aux réalités de l’avenir.

ACTE I : LE MANUEL DE GÉOGRAPHIE

[Le décor : Un plateau de télévision qui ressemble étrangement à une salle de classe de 5ème. Au tableau noir, un énorme gâteau est dessiné à la craie avec l’inscription : « 1% = 57% ». Jean-Luc Mélenchon est déjà debout, pointant le dessin d’un index accusateur.]

JLM :(Vibrant, la voix théâtrale) Regardez-moi cette infamie, Lucien ! C’est écrit dans le manuel ! Noir sur blanc ! Oxfam l’a dit, le manuel de géographie le répète : les 1% s’accaparent 57% des richesses ! C’est le vase communicant de la honte ! On pressure le peuple au fond de l’usine, et hop, toute la crème remonte directement dans la poche du rentier en haut-de-forme ! C’est mathématique, c’est de la physique des fluides capitalistes !

LSO :(Sourire en coin, ajustant ses lunettes) Calme-moi ce bouillonnement, Jean-Luc. Ce qui m’effare, c’est qu’on assène cette bouillie statistique à une gamine de 5ème sans la moindre analyse de texture. Dis-moi : dans ton usine de mille personnes, si le profit n’était qu’un siphonnage arbitraire par de méchants actionnaires, pourquoi diable ces mêmes entreprises feraient-elles des ponts d’or à certains ingénieurs ou cadres supérieurs ? Si tout n’était qu’une affaire de propriétaires voleurs, ils garderaient cet argent pour eux au lieu de rémunérer la rareté et la qualification !

JLM :(Balayant l’argument d’un geste) Des privilèges ! Des passe-droits ! Du piston !

LSO : Voyons, l’exception ne fait pas la règle. On met dans la tête de cette jeunesse que la richesse est un gâteau tout fait auquel tout le monde participe de manière strictement égale. Mais enfin, le rôle du pâtissier qui conçoit la recette et maîtrise la cuisson est tout de même plus déterminant que celui qui se contente d’emballer le gâteau ou de le transporter ! Confondre la juste rémunération de la compétence avec un vol qualifié, c’est précisément ouvrir la voie aux pillages que certains jeunes justifient aujourd’hui, persuadés qu’en détroussant ou en taxant à 100% ces fameux « 1% », on réglera magiquement le problème.

KM :(Intervenant, une édition du “Capital” annotée par Schumpeter sous le bras) Si je puis me permettre, Jean-Luc… Vous retardez d’un siècle et demi. J’ai un aveu à vous faire : j’ai profité de mon temps libre là-haut pour lire Schumpeter, Keynes, Marshall, et même ce diable d’Hayek. Et force est de constater que ma théorie de la paupérisation absolue avait un angle mort.

JLM :(Stupéfait) Karl ? Toi ? Tu capitules devant le grand capital ?

KM :(Secouant la tête) Mais non, je contextualise ! J’avais pourtant prédit que le déclassement provient d’une inadéquation entre le niveau de développement des forces productives — qui exigent des compétences de plus en plus pointues et une haute valorisation du capital — et les forces humaines qui les mettent en œuvre. Quand le marché devient mondial et ultra-compétitif, celui qui n’est pas au niveau se fait déclasser. Ce n’est pas une ponction arbitraire, c’est une dynamique de l’innovation ! Schumpeter appelle cela la destruction créatrice. J’avoue que mon idée selon laquelle remplacer le « capital vivant » (les ouvriers) par du « capital mort » (les machines) accélérerait la baisse tendancielle du taux de profit jusqu’à la crise finale… eh bien, cela ne s’est vérifié que localement. Dans les secteurs à la traîne.

LSO :(Acquiesçant) Exactement, Karl. Là où vous aviez raison, c’était là où le patronat abusait en l’absence totale de contre-pouvoir. Mais le pire exemple de ce dogme, on l’a vu en URSS ! La militarisation du travail, la nationalisation brutale des cabanons des marins de Cronstadt… Ils se sont révoltés parce qu’ils voulaient du pluralisme politique et qu’on arrête de nier la réalité économique !

JLM :(Bougonnant) Cronstadt, Cronstadt… tout de suite les grands mots. Et la solidarité alors ? On laisse faire le marché roi ?


ACTE II : LA MATIÈRE GRISE ET LE POISSON CHINOIS

[Le décor évolue : Le plateau s’est transformé en un amphi de lycée. Au premier rang, Chloé, 17 ans, lève la main, un carnet de notes à la main.]

JLM :(Grandiloquent, se tournant vers elle) Oui, ma jeune amie ! Pose ta question ! Nous prendrons l’argent là où il est : chez les milliardaires ! Et s’il en manque, nous descendrons d’un cran, chez les très riches, puis les assez riches ! La justice fiscale est un puits sans fond !

Chloé :(Fronçant les sourcils) Justement, Monsieur Mélenchon… C’est ce mécanisme qui me stresse. J’ai lu vos propositions, mais ça ressemble à une taxation en cascade. Si vous prenez l’argent des ultra-riches, puis des riches, puis des moins riches… à la fin, est-ce que ce ne sont pas les classes moyennes et les compétences qui trinquent ? Moi, je veux travailler dans l’intelligence artificielle appliquée à la médecine. On nous répète que le monde de demain sera dominé par la matière grise, le savoir, l’immatériel. Si je passe dix ans à faire des études complexes pour acquérir une qualification rare, je serai considérée comme une « riche » à spolier ? Qu’est-ce que je vais devenir dans votre modèle si l’effort intellectuel est traité comme une rente illégitime ?

JLM :(Un peu pris de court, ajustant sa veste) Mais… la solidarité, Chloé ! Le bien commun ! Un ingénieur doit servir le peuple, pas le dividende ! La matière grise appartient à la collectivité qui a payé ton école !

LSO :(S’interposant) Ah, le fameux sophisme de la confiscation de l’intelligence ! Tu as parfaitement raison de te poser cette question, Chloé. Te surtaxer parce que tu fais un bon boulot, ce serait punir le mérite. Il y a un vieux proverbe chinois qui dit : « Mieux vaut apprendre à pêcher à un homme que de lui donner un poisson chaque jour ». La politique de la spoliation fiscale permanente, c’est l’illusion qu’on peut nourrir tout le monde en distribuant les poissons des autres, jusqu’à ce que plus personne ne veuille jeter de filet à l’eau. Or, il y a aussi la question fondamentale de se réaliser dans son travail ! Être prouvé et fier de ce que l’on construit par sa propre matière grise.

JLM :(S’insurgeant) C’est facile à dire ! Et le travailleur de l’ombre alors ? L’homme de ménage qui nettoie le sol de ton amphi, Lucien ! Tu crois qu’il se « réalise » en ramassant les détritus ? C’est de la jalousie sociale légitime face à la jeune informaticienne !

LSO :(Direct) Mais la jalousie n’a jamais été un moteur économique, Jean-Luc, c’est un poison ! Si l’homme de ménage envie la jeune informaticienne, la solution n’est pas de détruire la situation de cette dernière, mais de lui donner à lui les moyens de s’élever. S’il le souhaite, il peut se former à un travail plus rémunérateur, acquérir de nouvelles compétences, ou même monter sa propre boîte de nettoyage de pointe, comme le font certains entrepreneurs partis de rien ! C’est cela, la vraie démocratisation : permettre la mobilité sociale par l’effort et l’autonomie, pas sanctuariser la condition des gens dans l’assistanat d’État.


ACTE III : DANS LES BUREAUX DE BRAINTECH (ET LE CHOC DES RÉALITÉS)

[Le décor change. Nous sommes quelques années plus tard dans les locaux de “BrainTech”, la jeune entreprise innovante en IA médicale fondée par Chloé. Karl Marx et Proudhon-Keynes sont à la cafétéria.]

KM :(Enthousiaste, montrant un graphique) Regardez-moi ça, Proudhon ! C’est la concrétisation de notre synthèse. Chez BrainTech, il n’y a pas de prolétariat exploité au sens ancien. Chloé a embauché des ingénieurs, des techniciens et du personnel administratif. Dès leur arrivée, chaque salarié reçoit des actions de performance et des BSPCE.

PK (Proudhon-Keynes) :(Souriant) C’est le modèle de l’association. Les travailleurs possèdent collectivement une part substantielle du capital. Si la matière grise de Chloé permet de décrocher un brevet majeur sur le dépistage des tumeurs, la valeur de l’entreprise explose, et tous les salariés s’enrichissent au prorata. On a aboli le conflit stérile entre le capital et le travail puisque le travailleur est actionnaire. Transformer le prolétaire en propriétaire : voilà la vraie Solidarité.

JLM :(Surgissant soudain sur le plateau, l’index pointé sur Chloé, le visage rouge de colère) Ah ! Je vous y prends, bande de technocrates insensibles ! Regardez-la, cette Chloé, cette petite blanche raciste de classe, cette privilégiée qui refuse de culpabiliser ! (S’adressant à Chloé) Vous êtes là, à vous pavaner avec votre prétendue “matière grise”, à refuser de reconnaître que vous êtes juste une chanceuse du système ! Pendant que vous alignez vos lignes de code égoïstes, les pauvres du monde entier crèvent de misère sous le joug de votre impérialisme technologique ! Vous devriez avoir honte de refuser la surtaxe ! Votre réussite est une insulte aux damnés de la terre !

Chloé :(Impassible, ajustant son écran) Monsieur Mélenchon, mes parents sont issus de la classe moyenne, j’ai bossé 80 heures par semaine pour concevoir un algorithme qui va sauver des vies, y compris dans le tiers-monde, et mes employés possèdent 30% de ma boîte. En quoi ma réussite appauvrit-elle qui que ce soit ?

JLM :(Bégayant de fureur, refusant d’écouter) Sophisme ! Complicité ! Vous êtes l’alliée objective des 1% ! Vous refusez de payer pour la créance coloniale et sociale ! L’histoire vous jugera !

LSO :(Revenant au centre du plateau, observant Mélenchon avec une ironie mordante) Vous voyez, cher public… Pas de rédemption possible. Quand le dogme idéologique est à bout d’arguments économiques, il ne lui reste que l’anathème moralisateur, la victimisation universelle et l’injure intersectionnelle. On préfère maintenir les gens dans la misère pour avoir des troupes à mener aux pillages, plutôt que de célébrer l’émancipation par le savoir.

Un jeune du public :(Interpellant Mélenchon) C’est fini vos vieilles lunes, Monsieur Mélenchon ! Vos taxes, c’est pour nous garder locataires de nos vies. Nous, on veut être propriétaires de nos compétences !

LSO :(Se tournant vers la caméra) Le public a tranché. La jeunesse d’aujourd’hui ne veut plus qu’on lui découpe un gâteau rabougri à coup de tracts Oxfam. Elle veut pêcher elle-même, innover, et s’associer librement. Laissons le tribun à ses colères datées du XIXe siècle, et donnons à la matière grise les clés de l’avenir. Bonne soirée à tous !

[Rideau final. Mélenchon quitte le plateau en tempêtant contre le “complot des ingénieurs”, tandis que Marx et Proudhon-Keynes trinquent à la santé de la science et de la liberté.]



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