« 343 salauds » : Nouvel ordre moral ou nouveau parti dévot ?


La vulgate néo-féministe et ses dérives

« Jeune catin, vieille dévote. » Ce dicton, qu’aimait à citer Sigmund Freud, résume l’évolution du mouvement féministe à la française. Traduisons, en osant le freudisme un instant. La « névrose » confortable des habituées du pouvoir ou de ses coulisses a remplacé la « perversion » inquiète des déviantes révoltées. Et le consensualisme bien-pensant a fait oublier l’esprit frondeur et transgressif des provocatrices soixante-huitardes. Les vaillantes « 343 salopes » de 1971 ont joué le rôle de mères fondatrices. Avec le temps, elles sont devenues hautement respectables. Certaines d’entre elles se sont contentées de jouir du statut enviable d’anciennes combattantes (à l’instar des anciens « soixante-huitards »), d’autres se sont données le droit d’opiner sur tous les sujets d’actualité, d’autres encore ont fait carrière dans la politique, l’Université ou les médias. On n’oubliera pas celles qui, surfant sur la vague lacanienne, se sont faites psychanalystes au bon moment, pour arrondir leurs fins de mois. Leurs héritières déclarées sont devenues non seulement respectables, mais, pis encore, donneuses de leçons, réformatrices du langage et contrôleuses des mœurs, commissaires politiques et institutrices d’un nouvel esprit puritain. Un nouvel ordre moral s’est peu à peu installé dans le monde des élites visibles, soumis aux pressions et aux tactiques d’intimidation d’une gauche hypermorale, qui n’a jamais exercé plus totalement le pouvoir culturel. C’est à gauche qu’est né le nouveau parti dévot, au confluent d’un socialisme sentimental sans perspectives et d’un féminisme dégradé en conformisme, voué à pratiquer un terrorisme intellectuel toujours plus insidieux.

L’inspiration libertaire du féminisme minoritaire a totalement disparu avec la réussite sociale de ses héritières abusives et désormais gérantes d’un courant d’opinion dominant. Les féministes historiques, intervenant dans un milieu hostile, affirmaient leur liberté d’avorter, les néo-féministes n’ont plus à le faire, puisqu’elles se tiennent pour la plupart à distance de l’origine du mal, « l’homme ». La vertu de courage, l’aspiration à la liberté et l’imagination transgressive ont été chassées par des ambitions sans limites et une volonté de revanche, voire de vengeance, visant les « mâles dominants » ou les « gros hétéros de base ».

La prise du pouvoir culturel par les néo-féministes a eu lieu. On ne saurait s’étonner de ses conséquences politiques. Ce qui a triomphé, c’est un pseudo-féminisme instrumental porté par l’esprit du soupçon et de la dénonciation, fondamentalement androphobe, et rêvant de réaliser dans le système social les valeurs et les normes d’un hyper-moralisme n’ayant rien à envier à celui des traditionalismes religieux. Un nouvel obscurantisme s’est installé, avec sa phraséologie, ses prêcheurs et prêcheuses, ses chapelles, ses réseaux, ses groupes de pression, ses élus et ses élues.

Les partisans du nouvel ordre moral ont un projet : surveiller, contrôler, identifier, punir ou rééduquer. Il s’agit d’une entreprise de moralisation coercitive des opinions et des mœurs, fondée sur un désir infini d’interdire et de normaliser. Une utopie ordonnée à l’objectif de purifier les âmes, de corriger les comportements déviants et d’interdire certaines pratiques, sexuelles au premier chef. Elle présuppose que les humains tels qu’ils sont, surtout ceux qui ont le malheur d’être nés et restés « hommes » (mot douteux désignant les individus humains de sexe masculin, hétérosexuels et par nature « dominants », toujours exploiteurs, et souvent violeurs), doivent être mis ou remis sur le droit chemin, soit par un système de sanctions, soit par un dispositif de rééducation. La normalisation des mœurs suit celle du langage et des esprits. Interdire l’emploi de certains mots jugés dangereux ou détestables, interdire l’expression publique ou privée de certaines pensées jugées mauvaises, voire criminelles, interdire certaines pratiques sexuelles : ces rêves d’interdiction présentent tous un air de famille. Ce sont les différentes faces d’un seul et même projet de régénération du genre humain, à travers celle du sexe/genre masculin, le seul à vraiment poser de redoutables problèmes.

Il faut reconnaître que le pouvoir hypermoral en place a généreusement offert une possibilité de rédemption au sexe maudit : le mariage homosexuel. La normalisation sociale autoritaire, par l’indifférenciation des sexes, est un avatar dans l’histoire de l’État-providence, saisi par une dialectique négative. Mais cette méthode de salut ne fait pas l’unanimité dans la population « mâle », où persistent d’une façon regrettable des « préjugés d’un autre âge », à commencer par la croyance « archaïque » à la différence des sexes. Les utopies totalitaires se heurtent infailliblement à la réalité anthropologique, cet obstacle fatal. C’est pourquoi, disent avec la gravité requise les plus radicaux parmi les conseillers et conseillères d’éducation ou de rééducation, il faut d’urgence inculquer aux jeunes enfants, surtout aux garçons, des idées saines sur les dangers de l’hétérosexualité, qui, comme chacun le sait, mène à la violence conjugale et à la maltraitance des enfants en bas âge. « L’homme » est un danger pour les femmes et les enfants.

Les « hommes » sont une menace permanente pesant sur la dignité humaine. Voilà l’axiome dont il faut partir, selon la nouvelle classe éclairée. Il implique une prescription : considérer tout homme comme un ennemi du genre humain, jusqu’à preuve du contraire. Prenons l’exemple d’un autre front, particulièrement sensible, disons sexuel. Dans la relation-type entre la prostituée et son client, selon l’orthodoxie vertuiste, le principe du libre consentement entre personnes adultes et responsables est rejeté comme une vieillerie « réactionnaire ». Dans la prostitution, les « putes », « dans leur immense majorité » (selon la formule consacrée), doivent être considérées comme de simples victimes innocentes. Même quand elles croient être consentantes, elles ne le sont pas. Elles se trompent parce qu’elles sont trompées. Elles sont ainsi doublement victimes : en tant qu’exploitées et en tant que mystifiées. C’est qu’elles sont des femmes, donc des victimes par nature, de bas en haut de l’échelle sociale. Les seuls coupables, ce sont les proxénètes et les clients, donc des « mâles dominants », exploiteurs cyniques ou jouisseurs immondes. L’opération idéologique consiste à mettre sur le même plan le « maquereau » prédateur et le « cave » qui paie. Qui oserait s’identifier à ces types répulsifs ? Qui oserait défendre en même temps les libertés de la prostituée et celles de son client ?

La méthode d’intimidation fonctionne, elle favorise l’extension indéfinie du consensus néo-féministe : ceux qu’il faut bien appeler les « mâles dominés », tentant d’échapper à la culpabilité, se multiplient par imitation et contagion, apportant leur appui au conformisme androphobe. C’est ainsi que, chez les « hommes », la mauvaise conscience se radicalise en haine de soi. Les « mâles dominés » ajoutent leurs forces à la frange militante et sectaire de la population « gay » et lesbienne, pour qui le « mâle dominant et hétéro » (a fortiori s’il est « vieux » et « blanc »), c’est l’ennemi. La classe politique suit dans son ensemble, les récalcitrants ne pouvant guère que se taire, sauf à se perdre avec leur réputation.

On ne s’étonne pas du fait que la gauche au pouvoir tente de faire oublier son impopularité, effet de ses incompétences polymorphes, par une fuite en avant dans l’acharnement législatif sur des questions sociétales, en misant sur des « causes » qui n’ont plus besoin d’être défendues. Tout le monde condamne le proxénétisme et l’exploitation sexuelle, personne ne défend le principe de la « marchandisation des corps ». On est en droit de se féliciter de la légalisation de l’IVG et de la dépénalisation de l’homosexualité. Pourquoi donc vouloir pénaliser les clients des prostituées ? Et ce, en oubliant ceux des prostitués. La criminalisation des clients « mâles » n’est que l’une des tactiques de diversion utilisée par la gauche vaguement « plurielle » au pouvoir. Elle présente l’avantage d’intimider et de diviser la droite, sans prendre le risque d’aller contre l’opinion dominante, gagnée à un pseudo-féminisme diffus dont les thèmes sont inculqués aux citoyens par la culture médiatique, de la presse (au-delà des magazines féminins) à la télévision, depuis les années 1970.

La publication sur le Web, dès le 29 octobre 2013, de « Touche pas à ma pute ! Le manifeste des 343 “salauds” », avant même son lancement par le magazine Causeur, a provoqué les réactions attendues venant des milieux visés. Les réflexes idéologiquement conditionnés se sont donnés en spectacle, avec une surprenante ingénuité. Les résultats de cette expérimentation un peu sauvage sont fort intéressants. À une provocation s’affichant comme parodique, satirique et humoristique, à un grand rire faisant la nique aux longues figures de l’inquisition moralisatrice, de belles âmes engagées ont cru pouvoir répondre par l’indignation hyperbolique, la condamnation morale et la dénonciation édifiante. Sans oublier les injures. Les « salauds » ironiquement autodénommés ont été traités vertueusement de « connards » : degré zéro de la réplique. Inaptes à saisir les jeux de langage, cloués au sens littéral des mots, incapables de réagir sans agiter des poncifs et des stéréotypes, les indignés professionnels ont chaussé leurs gros sabots, les seuls qu’ils possèdent, assortis à leur esprit de sérieux. Dans cette affaire, en se déchaînant en groupe, la sottise bien-pensante a oublié ses masques habituels, elle est sortie sans maquillage. Mais non sans ses clichés moralisants : « nauséabond », « ignoble », « honteux », « infâmes personnages », « répugnants », « crétins », « machos », « sexistes », etc. Les progressistes à front de taureau ont lancé leurs cris de guerre favoris : « ringards ! », « néo-réacs ! » N’en prenons pas ombrage. Le choc du rire et de l’esprit de lourdeur a lui-même quelque chose de comique. Il permet de prendre la bêtise à la légère.

Posons en principe que la liberté de penser implique celle de critiquer ainsi qu’une totale liberté d’expression. Pour la pensée libre, rien n’est par nature intouchable. Rien n’est « tabou ». Il s’ensuit que le discours polémique est toujours légitime, lorsqu’il exprime avec le talent requis une colère éclairée par l’intelligence. Le seul interdit qu’il se donne est de sombrer dans la calomnie et la diffamation. C’est pourquoi, lorsque la liberté de penser s’exerce pleinement vis-à-vis des dogmes religieux, elle est perçue par les esprits pieux comme un acte blasphématoire, justifiant une forte indignation qui se radicalise en condamnation, puis en appel à la sanction. Mais la pensée critique n’a nullement pour destin ou vocation de se cantonner à la mise en question des croyances ou des pratiques religieuses traditionnelles. Le champ d’exercice de la liberté de blasphémer ne doit pas se limiter aux grandes religions monothéistes. Il doit s’étendre aux religions séculières (socialisme, nationalisme, etc.), ainsi qu’aux petites religiosités profanes (féminisme, écologisme, humanitarisme, immigrationnisme, antiracisme, athéisme militant, etc.). Tous les catéchismes, idéologiques ou para-religieux, doivent constituer des cibles potentielles pour les esprits libres.

Les réactions violentes et injurieuses des indignés et indignées à la française montrent que ce petit monde vertuiste perçoit le manifeste féministe des « 343 salopes » et le slogan antiraciste « Touche pas à mon pote » comme des symboles sacrés, qu’on ne saurait parodier sans blasphémer ni risquer l’anathème, voire des poursuites. Leurs sigles fondateurs tournés en dérision, féministes et antiracistes officiels réagissent comme ces groupes islamistes qui, face aux caricatures de Mahomet, s’indignent, condamnent, menacent, pétitionnent, engagent des poursuites judiciaires, intimident de diverses manières, voire passent à l’agression physique. Il est interdit de rire et de faire rire, sous peine d’amende. Mais la volonté de punir risque d’aller plus loin. Nos indignés et indignées les plus frénétiques iront-ils/elles jusqu’à se transformer en bombes humaines pour éliminer tel ou tel « salaud » emblématique ? Nul ne saurait le prévoir. Contentons-nous de considérer le présent. Intolérance et fanatisme contre ironie satirique et joyeuse parodie : triste tableau d’une basse époque. Une époque où Aristophane et Juvénal, Voltaire et Lichtenberg feraient l’objet de campagnes médiatiques virulentes avant d’être traînés devant les tribunaux.

La vulgate néo-féministe a nourri un esprit de vengeance contre les « hommes », qui se traduit politiquement par des tentatives toujours renouvelées pour limiter le champ des libertés par des mesures législatives. Cette vulgate, comme d’autres (à commencer par le pseudo-antiracisme), a été instrumentalisée par des politiciens cyniques, avides de « causes » susceptibles d’être idéologiquement exploitées. Il faut cependant se garder de jeter l’enfant avec l’eau du bain. Ce pseudo-féminisme revanchard et punitif, mû par le ressentiment et porté par la logique du « toujours plus », est une contrefaçon du mouvement féministe, nourri par une légitime exigence d’égalité, une ferme volonté de libération et le goût des libertés. D’Olympe de Gouges et de Flora Tristan à Simone de Beauvoir, les grands esprits ne manquent pas. Ces femmes admirables ont pris des risques, elles ont aussi pris des coups. Les néo-féministes, quant à elles, préparent de mauvais coups, donnent des coups et ne prennent aucun risque, sinon celui d’être perçues comme stupides. Mais elles le sont trop pour s’en émouvoir.

Le recours à l’origine est parfois de bonne méthode. Les restaurations sont vouées à l’échec, mais les ressourcements peuvent être féconds. On peut rêver ainsi d’un retour aux sources, et supposer, avec trop candeur peut-être, qu’un autre féminisme est toujours possible. Même aujourd’hui.

« Ironie, vraie liberté ! », s’écriait Proudhon dans la conclusion de ses Confessions d’un révolutionnaire, datées de « Sainte-Pélagie, octobre 1849 ». Et, de la prison parisienne où l’avaient précédé Madame Roland et le marquis de Sade, le penseur politique incarcéré ajoutait : « Tout entiers à nos amours et à nos haines, nous ne rions des autres pas plus que de nous : en perdant notre esprit, nous avons perdu notre liberté. » Cet amer constat de Proudhon vaut comme un diagnostic lucide de notre époque malade de moralisme suspicieux et d’esprit de sérieux.

Pierre-André Taguieff 4/11/2013

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