Emeutes en France : quelle traduction en faire ?

Il est d’ailleurs préférable d’entendre quelqu’un avouer qu’il ne comprend pas le sens de tel saccage plutôt que d’écouter ceux qui s’en tiennent au premier stade de la traduction, celui du « faire signe ». Dire par exemple que le fait de brûler un gymnase signifie qu’on ne peut plus employer autre chose que la violence pour s’exprimer, n’explique pas pourquoi certains vont brûler ce gymnase, cette crèche, ce bus, et pas cette ANPE, cette discothèque ou ce cinéma. Quitte à spéculer, faute d’avoir les coupables ou les exclus (selon la grille de lecture) sous la main, autant le faire bien, du moins dans la mesure du possible, et cela ne sert pas nécessairement à rien puisque l’on peut ainsi cerner quelques hypothèses qui pourraient sembler utiles aux décideurs. Prenons seulement deux faits, esssentiellemnt celui des gymnases brûlés et (un tout petit peu) celui des crèches et écoles maternelles.

J’aimerais avancer cette réflexion : comme il a été avancé à plusieurs reprises ici (en particulier le tout premier article, voir ci-dessous), il nous est nécessaire d’insérer chaque acte dans sa dimension historique. A savoir ici une techno-urbanité basée sur le confort de la satisfaction individuelle des désirs qui montre par exemple qu’aux Etats-Unis un gymnase lié à l’enseignement servira de lieu symbolique fort permettant des rencontres entre « high school » dans lesquelles se jouent les premiers moments de l’apprentissage à la confrontation, à la séduction (avec les pompom girls), à la reconnaissance (avec les entraîneurs et leurs bourses potentielles pour l’Université). Bref, aux USA, le gymnase n’est pas seulement un lieu hygiénique un peu barbant pour ceux qui ne voient aucun intérêt à apprendre à faire des roulades ou à monter une corde si cet apprentissage ne sert pas également pour une compétition avec le lycée d’a côté, sans oublier les rencontres intercommunales, régionales…. Celles-ci peuvent exister en France. Mais de manière ridiculement réduite, sans aucun moyen, sponsors, sans, surtout, aucune organisation massive qui donne envie d’y participer, de s’y montrer, de chercher à plaire.

Toute une pédagogie du refus de l’esprit de compétition, c’est-à-dire du refus de la prise en charge symbolique de l’énergie d’un ado qui sent son corps se transformer et veut le confronter pour savoir ce qu’il vaut à ses propres yeux et à ceux d’autrui, tout ce besoin de reconnaissance, mais, aussi, tout le souci d’apprendre la maîtrise de soi de telle sorte que la compétition ne se transforme pas en pugilat comme le voit sur certains terrains de foot pour amateurs, tout ceci, cet ensemble, complexe, d’interactivité psycho-symbolique, n’est en fait pas vraiment pris en charge en France. Ceci résulte en réalité de plus de cinquante ans d’échec, lorsque les premières commissions pédagogiques, façon Wallon, distillaient plutôt les conceptions communistes et rad-soc à la française de la pédagogie infantile et adolescente visant à exclure, systématiquement, tout lien avec l’esprit de compétition supposé être le produit de la société capitaliste ou basée sur la propriété.

Autrement dit, c’est sur la base d’une conception idéologique de la nature humaine que se sont construits les présupposés guidant aujourd’hui les principes pédagogiques dont on voit bien qu’ils s’opposent dorénavant aux évolutions des perceptions et des moeurs donnant bien plus de place que naguère à l’érotisation des rapports humains qui stimule tant l’énergie sociale historique, sans basculer nécessairement vers l’extrême du no limit. Bien sûr, on peut rétorquer qu’un gymnase doit servir à l’entraînement sportif, point final. Et les obédiences politiques antilibérales sont par extension contre toute pratique qui favoriserait l’esprit de compétition, voire l’esprit érotique, censés en être issu. Elles sont d’ailleurs renforcées actuellement par les courants religieux en particulier islamistes qui voient déjà d’un mauvais oeil la présence de majorettes…

De là à ce que le sport soit aussi un vecteur d’appréciation et de respect réciproque entre les sexes, sanctionné par la compétition et pimenté par l’admiration récompensant les vainqueurs, il y a là une extension insupportable pour certains. Dans ces conditions, brûler un gymnase, en lui reprochant quelque part d’être seulement un lieu hygiénique, tout en étant par ailleurs sensible, à certains endroits, aux discours refusant que ce lieu soit également un espace symbolique de rencontres entre les sexes, exprime en réalité une contradiction qui va s’exprimer dans la destruction au lieu qu’elle soit dépassée par la verbalisation et donc la revendication. Il ne suffit donc pas de dire, seulement, que, là, il y a du refoulement se traduisant pour l’essentiel en pulsion de mort, il s’agit, aussi, d’observer que cette manifestation exprime des désirs réprimés par sa propre adhésion à des croyances contradictoires.

Autrement dit, géné, hanté, par ses propres appétits que d’aucuns, pédagogues, religieux, souligneront comme « bourgeois », « corrompus », « français », l’ado ira brûler l’espace dans lequel se niche l’objet de son désir. Ce qui, au lieu de le libérer, le rendra encore plus dépendant (mais aussi haineux) vis-à-vis des discours prétendant dresser comme « il faut » son énergie vitale. Et la crèche, l’école maternelle ? Pourquoi les brûler alors que souvent il n’y a même pas une cité à l’horizon qui viendrait par leur destruction exprimer paraît-il sa « rage » ?… Une piste possible : l’effet pervers du confort immédiat et sans limites entraîne dans les couples, y compris immigrés, des processus de rupture qui, autrefois, étaient autrement gérés ; ce qui ne veut pas dire que c’était mieux puisque souvent la femme prenait sur elle et sacrifiait son confort, ses désirs, pour que l’enfant ne subisse pas les dissensions du couple.

Aujourd’hui, où l’on croit possible de changer de « partenaire » comme l’on change de chemise, la rupture et donc l’instabilité pour l’enfant deviennent l’élément majeur difficilement supportable pour certains ; même si la puericultrice et l’institutrice sont « sympas » elles ne remplaceront pas le parent. Ou, au contraire, représentent un havre de paix, à côté de l’enfer familial, ce qui rend envieux. Ce turn over des relations affectives ne sera pas pour autant freiné par le fondamentalisme religieux, même islamiste, comme le croient pourtant certaines jeunes filles allant mettre l’habit le plus traditionnel pour sermonner les mâles, les sommant alors de ne pas succomber à leurs penchants (cathodiques également…) et à son revêtement historique tribal, oubliant que dans le livre qu’elles chérissent le mâle reste dominant et peut aller voir tout à fait légalement ailleurs… Le retour vers la surveillance religieuse des comportements, face aux impéréties d’une liberté qui refuse tout autre contrainte qu’elle-même s’agissant des moeurs, (la limitation n’étant souhaitable qu’au niveau économique pour certains…), n’est cependant pas plus une solution que son contraire consummatoire et/ou nihiliste dans la mesure où il s’affirme d’une part comme obligation exclusive et d’autre part ne permet que le retour à l’hypocrisie habituelle du mensonge et de la double voire quadruple vie…

L’enfant, dans ce micmac, se débrouille entre la crèche, la garderie, la maternelle, la nounou, puis la TV, enfin la bande, regardant d’un oeil de moins en moins distrait ses parents s’envoyer à la figure le fameux « c’est mon choix » pour expliquer les absences et les manques, et toute cette fausse gentillesse et bonté suitant des décisions égoïstes. Sans oublier que l’on désire aujourd’hui, même à trois ans, bien plus qu’apprendre à colorier…alors que l’écran, les images, assaillent, demandent à être décryptés afin que l’utilisation soit peu à peu maîtrisée.

En s’attaquant alors aux institutions tentant d’amortir les contradictions d’un tel état de fait qui met de plus en plus en crise le sens de la vie à deux et en famille (quelle famille ?), l’ado en rupture de ban brûle tout ce qui rappelle ce qu’il n’a pas, mais aussi cherche à venger son enfance solitaire et ennuyeuse ayant vu jusqu’aux contes d’autrefois édulcorés par la pédagogie lisse décrite plus haut, que leur retour actuel (grâce à Harry Potter) aura bien du mal encore à contrebalancer, tant l’aseptisation des esprits a été loin et de façon contradictoire : en extirpant partout l’esprit de compétition d’un côté, et en transformant le rapport affectif en défouloir, abreuvoir à fantasmes, de l’autre côté, « on » a transformé le rapport amoureux « moderne » en unique lieu où les confrontations restent admises, avec, comme spectateur, impuissant, l’enfant.

Ces quelques traductions sont cependant à prendre avec des pincettes : il s’agit de pistes qu’il faut creuser, y compris pour les réfuter. Et, en ce sens, il me semble bien qu’elles peuvent être utiles.

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9 novembre 2005

Iris Canderson 21/10/2006

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