La réforme impossible, l’alternance interdite

Elle montra à quel point le débat est de plus en plus piégé au pays du collège unique quand il n’est pas tout simplement saboté par les intermittents du spectacle qui sont amenés à rejoindre les permanents de la contestation. Collègue unique, pensée unique, le tout contrôlé par un univers médiatique aux ordres du politiquement correct qui choisit clairement son camp et dicte ses critères de légitimité politique. Ainsi, en fin de soirée, M. Jack Lang arriva majestueusement sur fond de musique et d’ovation pour achever le procès du ministre Ferry. Monsieur Lang donnera le ton, assenant les bons points et corrigeant le ministre.Cette parodie d’émission politique était déjà un avatar de la télévision spectacle qui n’est pas destinée à nous faire réfléchir mais à éliminer le mauvais candidat.
Au moins quand elle est commerciale, elle avance à visage découvert à la demande des clients qui payent pour se divertir. Mais avec la télé publique qui se veut sérieuse et éducative, la télévision spectacle est beaucoup plus insidieuse car elle se décline sur le registre de la propagande. Elle ne veut pas nous divertir ou nous informer, elle veut penser à notre place et nous dire ce qu’il faut penser… tout en s’en défendant. Pour déployer le registre émotionnel et démagogique, M. Lang a toujours été très fort. Il constata par exemple que les entreprises ferment. Mais les différents gouvernements qui ont rendu l’activité économique de plus en plus intenable dans ce pays sont-ils innocents ? Ils brisent d’un côté les entreprises à force d’empiler règlements, directives et prélèvements ; ils détournent les jeunes du marché du travail à force de mettre dans leurs esprits une image diabolique du monde de l’entreprise et de l’économie.

Tout le monde rêve de devenir l’instit justicier du social ou madame la proviseur bien sûr… et qui veut innover ou créer son entreprise n’a qu’écouter Monsieur Lang. Mais qu’était-il venu faire là, au fait ? Est-il consacré ministre à vie de la culture et de l’éducation ? Mais si son bilan avait été si brillant, on n’en serait pas là aujourd’hui. Ceux qui sont toujours les premiers à vitupérer le marché, l’entreprise ou le secteur privé – et ils étaient majoritaires parmi les professeurs invités à cette émission comme par hasard – devraient avoir le courage d’admettre que l’école en France est au main de l’Etat depuis quasiment un siècle. Ce monopole finit par être contre-productif et quasiment destructeur dans un monde dynamique, changeant et ouvert. Les dysfonctionnements que l’on ne peut plus nier en ce domaine (violence, illettrisme, démotivation, chômage) ne sont pas une fatalité. Ils ne sont pas non plus imputables aux forces du marché qui sont quasiment étouffées en France. Ce sont bien les défaillances de l’action publique et de l’administration centralisée qui sont en cause dans cette affaire. Mais c’est un sujet trop tabou pour être débattu.

On parle des pères fondateurs de l’école comme s’ils avaient le même statut historique que les pères fondateurs de la constitution des Etats-Unis. On sacrifie une jeunesse sur l’autel d’une nouvelle religion, d’une nouvelle idole : le collège unique et tous ses enseignants engagés dans une grande croisade contre les inégalités. Mais l’on demande aux enseignants de transmettre des connaissances aux enfants avant tout, non pas de réduire les inégalités. Qu’il y ait égalité des chances, c’est une noble cause. Mais elle n’impliquera jamais égalité des résultats. Surtout si l’on cherche à imposer un moule unique à un monde nécessairement divers et mouvant. Ces messieurs ont en tête une utopie et ils veulent violer la réalité pour la forcer à se rapprocher à leur modèle. Ah, les séries télévisées de nos chaînes publiques (l’instit, madame le proviseur) ne nous font-elles pas rêver ? Mais tout cela est artificiel, il y a des scénarii, on rêve et on fabrique une réalité télévisuelle à l’aide des subventions de M. Lang.

La boucle est bouclée. En attendant, dehors, dans le monde réel, les entreprises manquent cruellement de personnel, qualifié ou pas tandis que nous avons des étudiants à vie, des chômeurs bardés de diplômes, des faux étudiants qui n’ont pas l’intention de travailler, et des jeunes très qualifiés ou très motivés qui quittent la France. Et comme toujours, on s’écoute parler : nous avons le plus beau système du monde. Chacun y va de sa solution, sans plus aucune courtoisie pour son ministre. Le ministre, il est là pour en prendre plein la vue ! Et comment s’étonner après de tels spectacles de la perte de l’autorité. Les professeurs vivent de l’Etat mais ne respectent rien de l’Etat. Ils parlent sans cesse de solidarité et de générosité mais ne sont pas prêts à travailler plus pour sauver le système qu’ils prétendent pourtant défendre. Les fonctionnaires n’ont jamais signé de contrat avec l’Etat. Sortez-moi votre contrat de travail madame l’institutrice ! Non, vous êtes à la merci de n’importe quel ministre qui viendra changer les lois selon les circonstances. C’est cela la gestion étatique. Et c’est le même phénomène avec la sécurité sociale. Il n’y a jamais eu de contrat passé entre les cotisants (les assujettis !) sociaux et les caisses. Si, madame l’institutrice, vous êtes choquée et en désaccord avec l’Etat-Employeur, ayez le courage de démissionner. Il n’y a que dans le secteur privé et dans un contexte d’Etat de droit, que les relations contractuelles se traduisent par des contrats signés. Alors vous dérapez en reprochant au ministre d’avoir laisser « crever les vieux cet été ».
On ne me fera pas croire au dérapage. Tout cela est orchestré par un journaliste qui se met au même niveau qu’un animateur de Star Académy. On sélectionne soigneusement les invités, on donne la parole aux plus vindicatifs et le ministre, piégé, sur la défensive, doit répondre. Et le public attend : comment va-t-il se sortir de là ? C’est pitoyable et j’en appelle au remboursement de la redevance si c’est cela le service public de l’information. La télévision publique est un instrument de propagande. C’est clair sauf pour les ignorants que nous finissons par devenir avec la complicité active du collègue unique (duquel nous sortons tous) et des médias complaisants qui ne tolèrent la critique dans un sens déjà bien pré-établi. Si la France se réduit à l’Etat, alors même que toutes les missions que nous avons confié à la gestion publique sont en crise, alors la France est morte.

Pour finir, laissez-moi confirmer les propos alarmistes confiés par de plus en plus d’enseignants responsables mais minimisés par la langue de bois syndicale. Je suis responsable pédagogique à l’université, au niveau licence. Je constate que les étudiants, en effet, ne savent pas lire.
Certes, ils savent lire techniquement parlant bien qu’ils ont grand mal à ne pas buter sur certains mots. Ils voient rarement la ponctuation. Mais ils récitent un texte sans comprendre le sens. Je n’ose plus leur demander de rédiger une dissertation. Les langues vivantes : ils trouvent l’anglais difficile et peu utile ! Les mathématiques : c’est désastreux. Mais, ils savent manifester dans la rue dès que l’UNEF claque des doigts et réciter des slogans vaseux (aujourd’hui, sur mon campus, un étudiant comparait Raffarin à Goebbels ; je veux rappeler à ces hordes diplômées mais ignorantes que Goebbels était un ministre socialiste, national-socialiste).

Tout cela n’est pas un échec du système éducation. Le système est très efficace car il vaut mieux endoctriner les masses plutôt qu’éveiller les consciences individuelles quand on veut se maintenir au pouvoir et rendre l’alternance définitivement interdite. Après tout, Ferry l’avait admis lui-même lors de cette mémorable émission : il ne fait que reprendre la politique de ses prédécesseurs tout en endossant leurs erreurs !

Jean-Louis Caccomo 29/1/2007

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