L’arabisation des Berbères par le prénom : Une pratique colonialiste toujours en vigueur

Ministre marocain de l’Intérieur sous le règne de Hassan II, Driss

Basri est décédé le 27 août 2007 à Paris. Mais la liste de prénoms
autorisés qu’il avait établi en 1996, elle, est toujours bien vivante,
selon les consulats marocains à l’étranger eux-mêmes, et tous les
parents qui ont commis l’impardonnable crime de donner un prénom
berbère à leur enfant. Pour embellir son image et parce qu’il s’est
engagé dans un processus démocratique aux yeux du monde depuis
l’avènement de Mohamed VI, l’état marocain a promulgué un dahir en
2002 qui a officiellement mis fin à l’utilisation de ce document.
 
Cependant, même si elle a perdu son caractère officiel, la liste est
toujours évoquée par les officiels de l’état civil, au Maroc ou à
l’étranger. Des circulaires sont discrètement envoyées aux consulats
et ambassades du Maroc établis à l’étranger, par le ministère marocain
de l’Intérieur. Une situation qui confirme la continuité de la
politique d’arabisation entreprise par le makhzen [N.D.S.H.: l’élite
gouvernementale marocaine répressive]. Rappelons aux non
informé(e)s les dessous politiques, idéologiques et religieux que
dissimule cette liste officiellement morte. Et que les dirigeants
arabistes tardent à enterrer…
 
Précisons d’abord que la liste de prénoms autorisés en question
contient quelques prénoms berbères conformistes. Il faut aussi
rappeler que des prénoms berbères étaient interdits bien avant l’œuvre
de l’ex-ministre. Celui-ci n’a fait que rendre le rejet des prénoms
berbères de manière officielle. Des parents ont été jusqu’à menacés de
prison, dans les années 1950 par exemple, quand ils ne donnaient pas
de prénoms arabes à leurs enfants. De plus, les prénoms que la
quasi-majorité des Berbères porte ne sont pas, pour la plupart, des
prénoms « islamiques » mais des prénoms arabes, à connotation
religieuse, ce qui est différent. En fait, les prénoms véritablement
islamiques ne sont guère nombreux. Parmi ces derniers « figurent les
noms qui font référence à des préceptes ou symboles islamiques,
certains noms de la famille ou de l’entourage de la famille du
prophète Mohamed » écrit Jana Tamer, auteur d’un ouvrage sur ‘Les
sources étonnantes des noms du monde arabe’. D’ailleurs, même le
prénom Mohamed, hyper-sacralisé, était antérieur à l’islam, porté par
un évêque du Qatar au VIIème siècle. Aujourd’hui, il n’est donné que
par les musulmans. Il existe d’emblée des prénoms arabes dits «
chrétiens » comme Ghattas ou Sauma.
 
En outre, les agents de l’état civil ne font pas tous référence, de
manière systématique, à la liste autorisée de prénoms. Fort
heureusement, il existe des parents qui n’ont jamais eu de problèmes
liés au choix du prénom de leurs enfants et qui ont même donné des
prénoms berbères à tous leurs enfants. Par contre, beaucoup ont du se
confronter à une réalité archaïque. Les plus courageux se livrent à
une véritable bataille juridique, après laquelle ils réalisent que «
le Maroc qui bouge » n’existe que dans la bouche des politiciens
démagogues. Les plus pessimistes se contentent, contre leur gré, de
donner des prénoms arabes à leurs enfants et de déformer ces prénoms
arabes en les berberisant. Mais la réalité montre que la plupart des
parents berbères préfèrent les prénoms arabes à connotation islamique
aux prénoms de leurs ancêtres. De ce fait, les parents berbères, de
confession musulmane, en plus de dévaloriser leur culture, méprisent
les prénoms traditionnels qu’ils jugent sans valeur islamiquement
incorrects, et préfèrent donner à leurs enfants des prénoms arabes. En
réalité, dans le cas des Berbères, il n’existe aucun choix du prénom.
Ce « choix » est imposé indirectement aux parents, influencés par
l’idéologie arabo-musulmane, noyau dur de la politique d’arabisation.
Il est donc erroné, pour ne pas dire mensonger, d’affirmer que les
Berbères sont hostiles à l’interdiction des prénoms amazighs.
 
Au Maroc, ou plus généralement en Afrique du Nord, et parallèlement en
Europe, l’émergence d’une prise de conscience identitaire et politique
chez les populations berbérophones dérange les autorités politiques
des deux continents qui s’acharnent ensemble et par de multiples
moyens, à arabiser ces millions de citoyens. Le but est de les
empêcher de revendiquer leurs droits les plus élémentaires, à savoir
la reconnaissance de leur existence, de leur langue et de leur
culture. Ainsi, les enfants sont les premières victimes de la
politique d’arabisation puisqu’on les arabise dès la naissance en leur
imposant un prénom arabe. Il s’agit là d’une méthode terriblement
efficace quant on sait le poids et l’influence psychologique du prénom
dans le développement de l’enfant. La politique d’arabisation frappe,
donc, en premier lieu, le nouveau-né et se poursuit sauvagement tout
au long de sa vie. Elle crée des frustrations identitaires chez les
jeunes ; ces derniers n’hésitent pas, après une longue période de
crise d’identité, à rejeter leur prénom pour en adopter d’autres, même
officieusement. Le prénom courant n’est pas forcement le prénom
déclaré lors de la naissance. On devrait plutôt demander « Comment
t’appelle-t-on ? » plutôt que « Comment t’appelles-tu ? ». Parce qu’en
principe, on ne choisit pas son prénom. Ce prétexte ne doit pas
exclure le droit d’en être fier. Le prénom doit constituer un héritage
culturel. D’autres contestataires optent pour des prénoms occidentaux.
Ces cas ont aussi le rejet de l’arabisation (voire de l’arabité) en
commun, en plus des motifs identitaires.
 
Toujours est-il que ceux qui « choisissent » le prénom sont
naturellement les parents. « Ex-enfant », le parent a donc subi les
autres phases de ce processus politique, qui d’ailleurs n’épargne
aucune période de la vie, ni aucun secteur. Par conséquent, on assiste
à un cercle vicieux qui ne peut être brisé que par une prise de
conscience identitaire radicale, un phénomène qui pourrait engendrer
des revendications autonomistes, liés à la décentralisation des
pouvoirs par exemple. Ce que les autorités politiques d’Afrique du
Nord et d’Europe, notamment de France, cherchent à tout prix à
étouffer. Nicolas Gueguen, docteur en psychologie cognitive et
enseignant chercheur en Bretagne, rejoint cet avis. « D’un point de
vue historique, les contraintes sur les prénoms ont toujours été un
instrument du pouvoir pour casser des revendications politiques, des
aspirations indépendantistes, nier l’existence de groupes culturels à
l’intérieur d’une culture et vouloir forcer et unifier une communauté
composée de groupes différents. La France qui veut toujours donner des
leçons à tout le monde n’échappe pas à cette règle. Impossible il y a
encore 30 ans de donner, en Bretagne, un prénom breton un peu
différent des classiques Yann ou Soizic ». L’on sait bien que la
France et le Maroc partagent de nombreuses affinités…
 
En fait, il ne suffit pas d’affirmer que l’imposition du prénom
résulte d’un vaste programme politique mais c’est surtout la
conséquence d’un processus colonialiste. Le marquage colonial consiste
à re-nommer, après avoir fait disparaître le nom indigène. Le même
principe est appliqué au « système anthroponymique qui a été touché en
profondeur », à la toponymie et affecte plus généralement
l’onomastique, selon Francis Manzano, universitaire lyonnais : «
L’anthroponymie est en effet le vecteur d’une arabisation en quelque
sorte identitaire, puisqu’elle touche l’identité même de la personne.
Le mouvement de mise sous tutelle de Dieu par les noms de personnes
dépasse bien entendu très largement le Maghreb. Ainsi, pendant des
générations les catholiques ont été baptisés Jean, Pierre ou Jacques
avec différentes correspondances dans la famille romane. Au Maghreb,
c’est évidemment Mohammed, véritable anthroponyme-racine, et la riche
série des Abd + X, qui traduisent tous la soumission à Dieu ». Et il
ajoute, comme Germaine Tillon, qu’en ce qui concerne les noms, il est
difficile de sortir du tourbillon. « Ces noms se redonnent
indéfiniment, et des rituels précis d’attribution du nom peuvent être
observés, comme celui de donner au fils aîné (position capitale par
rapport au terroir et au non fractionnement de l’héritage) le nom du
grand-père ». (Berbères, berbérité : noms, territoires, identités). La
pratique n’est pas seulement l’œuvre des conquérants arabo-musulmans.
Les peuples « missionnés » ont aussi été victimes avec les
missionnaires chrétiens de pratiques similaires. « Revenir à l’acte
premier et radical de toute pratique coloniale. A savoir d’office et
d’emblée, nommer ou renommer, pour statuer, assurer et prolonger sa
renommée, autrement dit pour renommer sa renommée. Un geste stéréotypé
commandé par ce réflexe « naturel » de supériorité affichée, mais
aussi par toute une stratégie des maîtres (…) toujours soucieux de
marquer leur territoire et de signer leurs conquêtes de leur volonté
de maîtrise. Car nommer dans ce contexte, c’est s’approprier,
clôturer, exercer un pouvoir sur la chose nommée. Mais nommer ou
re-nommer au mépris des appellations comme si tout était jusqu’ alors
voué à l’existence ». (Identités autochtones et missions chrétiennes :
Brisures et émergences, de Philippe Chanson).
 
En outre, l’instrumentalisation de l’islam (entre autre), consiste
(entre autre) à valoriser la culture arabe et, corollairement, à
dévaloriser, voire mépriser la culture berbère, et par extension
toutes les cultures non arabes. Par conséquent, les prénoms arabes
sont subitement substitués en prénoms islamiques, une stratégie
judicieuse qui stimule la foi des musulmans non arabes, les incitant
ainsi à choisir « les plus beaux prénoms » – arabes – pour leurs
enfants. On ne peut sous-estimer la connotation religieuse des prénoms
arabes lorsque des oulémas proposent même des avis religieux (fatwas)
pour recommander, voire obliger les parents musulmans à donner des
prénoms arabes à leur progéniture. Parce que pour ces docteurs de la
foi, l’islam doit régir tout le quotidien du croyant, le prénom doit
coûte que coûte rappeler la foi de celui qui le porte. De plus en plus
d’Occidentaux convertis à l’islam n’hésitent pas à rejeter leur
identité culturelle et optent pour des prénoms arabes.
 
Cette « conception ethniciste » de la religion vient contredire tous
les discours élogieux sur l’universalisme de l’islam même si l’on sait
qu’islamité et arabité sont deux éléments qui s’épousent fidèlement.
Le prénom arabe, qui n’est qu’un prénom parmi d’autres, n’est plus
réservé aux enfants arabes ; il devient un symbole de la Oumma, le
moyen de reconnaître, repérer les musulmans et donc de les dissocier
des non musulmans. C’est une manière de briser les frontières
culturelles ou nationales et de mettre en exergue l’unité et
l’homogénéité culturelle de la Communauté des Croyants. Mohamed est
français, indonésien, iranien, berbère mais seulement pour lui-même.
Le regard que l’Autre – qu’il soit musulman ou non – porte sur lui est
constamment en décalage avec sa véritable identité. Ainsi, Mohamed,
même s’il est berbère, est forcement arabe et musulman aux yeux de
l’Autre. Le prénom arabe porte donc une forte connotation religieuse
car il fait souvent référence à des personnages qui ont plus ou moins
marqués l’histoire de l’islam. Marie-Louise Moreau, qui a étudié Le
marquage des identités ethniques en Casamance (Sénégal), note que de
plus en plus de prénoms portant une empreinte religieuse sont choisis
massivement dans les familles musulmanes et chrétiennes. Elle ajoute
que « les choix ne reflètent pas nécessairement une adhésion à une
religion, ils sont surtout symptomatiques de la perception que les
communautés ont d’elles-mêmes et des autres groupes ». Comme nous le
disions au début, la majorité des parents berbères (musulmans)
choisissent eux-mêmes de porter un prénom arabe à leurs enfants pour
des raisons religieuses. Si on peut appliquer le point de vue de Mme
Moreau sur les parents berbères, il n’empêche que l’on ne peut
sous-estimer le poids de l’islamisation quant au choix du prénom
qu’ils opèrent pour leurs enfants. Manzano parle de « vraie déferlante
onomastique arabo-islamique dont on trouverait des centaines, des
milliers d’exemples à travers le Maghreb ».
 
Il est important de rappeler que les Berbères ont leur propre
conception de la religion et que les prénoms qu’ils sont censés portés
sont séculiers. L’arabisation et son corollaire, l’islamisation,
démontrent que cette conception de la religion n’est plus ; l’on
assiste à un phénomène massif d’assimilation à tout ce qui est
islamique, chez de plus en plus de familles berbères. En effet,
l’identité, jadis essentiellement culturelle, est aujourd’hui réduite
à une identité exclusivement religieuse ou bien à une identité
culturelle arabo-musulmane ; le cœur même de l’islam étant la culture
arabe, et donc ses valeurs et sa langue. Porter un prénom arabe, pour
l’Occidental, s’apparente à la volonté de vouloir afficher, voire
imposer, sa religion. Le prénom arabe fait systématiquement référence
à la religion musulmane même si l’on sait que Mohamed peut-être aussi
bien musulman qu’athée. « Le choix d’un prénom doit respecter
certaines normes culturelles. D’un point de vue prophylactique, on
devrait mieux contrôler cet aspect au niveau des services d’état civil
pour mettre fin aux noms mais aussi prénoms aux connotations
péjoratives » avertit Ben Rejeb. Mais veut-on entendre son propos ?
 
Nous disions que les prénoms berbères puisent leur aspect séculier
dans la culture de leurs ancêtres et ne font donc référence à aucune
idéologie, encore mois à la religion. Dans les cultures laïques, le
prénom fait référence à la culture de celui qui le porte et non à la
foi qui est naturellement une affaire intime, de croyances
personnelles entre le Créateur et sa créature. En plus de cet
argument, à l’heure actuelle, face à l’agression de l’arabisation, le
choix d’un prénom berbère ne relève pas seulement de la normalité des
choses. Il constitue un véritable acte militant, née d’une prise de
conscience identitaire. Celle-ci est le seul moyen efficace de faire
disparaître la liste de prénoms autorisés. Les quelques cas de
discriminations constatés ne suffisent pas à inciter les officiels à
ne plus utiliser la liste de prénoms autorisés car ils restent
marginaux. D’ailleurs, il ne faudrait pas se contenter de donner un
seul prénom berbère à ses enfants mais plusieurs, afin d’insister sur
l’aspect militant du choix du prénom, son caractère revendicatif.
Basée sur un maximum de pression associative, cette initiative
pratiquée massivement devrait enterrer cette liste raciste en un rien
de temps. L’image et la réputation du Royaume du Maroc à l’étranger
doivent rester dorée. A tout prix. De plus, il faut préciser que
lorsque le ressortissant d’un état voyou se voit subir de telles
discriminations dans des pays, que l’on dit « libres », on ne comprend
guère pourquoi ce ressortissant continue à s’attacher à la nationalité
qu’il l’empêche d’exercer son libre droit. Le rejet d’une nationalité
– quand elle est possible – n’a jamais été synonyme d’un geste
antipatriotique…
 
En tout cas, malgré l’illusoire transition démocratique que l’on
évoque constamment, cette discrimination montre que le thermomètre de
la santé démocratique du pays indique toujours une forte
fièvre…L’universitaire breton ajoute que « Si cette pratique est
constante, elle disparaît dès que la démocratie est vraiment installée
et que le pays n’a plus peur de possibles dés-unifications. Lorsque ce
sentiment sera acquis par le pouvoir marocain, les prénoms berbères
pourront alors être utilisés ». Soit. La démocratie, on peut
continuellement en rêver. On sait bien que la démocratie sera quand le
peuple voudra. Quand un peuple donne des prénoms étrangers à ses
enfants, cela veut tout simplement dire qu’il programme lui-même la
disparition de sa progéniture et qu’il ne veut pas exister en tant que
tel. Autrement dit, à chaque fois qu’un berbère naît, il n’est pas. A
peine sorti du ventre de sa mère, il naît étranger, étranger à
lui-même, étranger à l’égard des autres de surcroît. Les Berbères
sont-ils un peuple endormi, bon à terminer son somme dans les
poubelles de l’Histoire ? Espérons qu’il s’agisse seulement d’une
(très) longue période d’hibernation…

 

Alahyan Izza

Faycal Souteï 25/3/2009

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