2 février 2023
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Public versus privé

Mais quand le secteur public ne fait plus son travail, et quand il cherche à faire le travail des autres, notamment à la place du secteur privé, l’économie ne peut plus fonctionner. Et quand l’économie ne fonctionne plus, il n’y a plus personne pour payer les impôts… et les fonctionnaires ne peuvent être payés.
Et ce n’est pas insulter les fonctionnaires que d’affirmer qu’ils ne paient pas d’impôts. De la même manière, les fonctionnaires n’ont pas de congés payés : dans l’éducation nationale, les salaires sont calculés par exemple sur 9 mois et distribués sur 12. De même, les charges et autres impôts ne sont que des jeux d’écritures qui reviennent à rendre à l’Etat une partie de l’argent versé aux fonctionnaires par l’Etat lui-même.

Mais d’où l’Etat tient-il ces sommes si ce n’est de ceux qui paient réellement de leur travail ? Ceci dit, les individus travaillant dans le secteur privé seraient-ils par nature plus efficaces que ceux travaillant dans le secteur public ? De la même manière que l’on ne peut prêter une rationalité supérieure aux hommes d’Etat qui viendrait légitimer leur pouvoir de régulation, on ne peut donner une nature différente et supérieure aux hommes et femmes du secteur privé. Le problème n’est pas là.

Evidemment, le grossier argument selon lequel les professionnels seraient des gens plus efficaces par nature alors que les fonctionnaires seraient des imbéciles par vocation n’est pas recevable. D’ailleurs, je suis fonctionnaire et mon épouse est institutrice. Et croyez-moi nous nous consacrons quasiment sans compter à notre travail parce que nous sommes encore relativement jeunes et passionnés. Mais, il y a de nombreux motifs de démobilisation : notamment que je touche une prime de recherche automatiquement au même titre que certains de mes collègues plus âgés qui n’ont jamais fait de recherche du tout ; notamment que je pourrais me contenter de travailler 5 heures par semaines et 25 semaines par an sans aucune forme de sanction ; notamment que ma secrétaire m’impose son emploi du temps, décidant de ne pas venir travailler quand elle est fatiguée et que je ne peux rien faire étant donc clairement un directeur bidon ; notamment que je ne peux pas augmenter le salaire de ceux qui travaillent bien pour ne pas pénaliser ceux qui font semblant de travailler… Toute entreprise humaine, toute décision humaine et tout raisonnement humain, toute organisation humaine sont nécessairement imparfaits. L’homme n’est pas Dieu ! Et c’est d’ailleurs pourquoi j’ai tendance à me méfier de ceux qui proposent un monde parfait… que ce soit une décision privée ou un choix public (mais derrière tout « choix public », il y a toujours un individu qui tranche, avec sa rationalité propre, ses contradictions et motivations, ses limites et ambitions), la prise de responsabilité est toujours chargée de risques. Le marché n’est pas parfait car le marché n’est pas une entité : c’est, selon les termes de Hayek, un « processus de découverte » qui permet à la société, toujours perfectible, d’évoluer.

C’est donc un processus qui permet les essais et erreurs, les tâtonnements pour faire émerger des solutions toujours provisoires car l’évolution économique et sociale est sans fin. Or, c’est dans le cadre des institutions propres et spécifiques à l’économie de marché que cette évolution a été la plus sensible, la plus dynamique et la plus bénéfique pour le plus grand monde. Nous sommes loin d’être arrivés à quelque chose de parfait en effet, mais ce n’est pas à mettre au débit de la liberté.

C’est l’Etat qui prétend résoudre tous les problèmes, qui prétend avoir une solution à tous les problèmes (éducation, retraite, agriculture, aménagement du territoire, santé, protection sociale…etc.) ; c’est l’Etat qui prétend corriger les « imperfections du marché » alors qu’il ne parvient pas à réformer ses propres défaillances et corriger ses propres archaïsmes ! C’est l’éducation nationale qui prétend être la meilleure du monde, faisant abstraction du pourcentage croissant d’illettrés s’inscrivant à l’université.

Qu’ils soient dans l’entreprise ou dans l’administration, les hommes restent des hommes aux capacités limitées. Cependant, dans l’entreprise, les contrats noués entre les individus font que chacun est responsable de ses actes, de ses erreurs et de ses succès, ce qui incite à prendre les meilleures décisions possibles. Le fonctionnaire bénéficie d’une garantie d’emplois et de revenus, ce qui le rend totalement irresponsable (ce n’est pas un jugement de valeur mais c’est au sens juridique du terme) : ses erreurs seront payées par la collectivité (ce qui ne le pousse pas à être performant) et ses succès ne lui seront pas reconnus (ce qui ne l’incite pas à rechercher la performance puisqu’il n’en retirera pas de bénéfice supplémentaire).

Ainsi, si un professeur de mathématique est incompétent, ce sont les enfants qui en feront les frais… Et l’on ne pourra rien faire. Et si vous critiquez le professeur en question, on vous reproche de critiquer les fonctionnaires ! Comment peut-on à ce point confondre les personnes et la fonction. Pour préserver et défendre la fonction, il faut savoir attaquer la personne si ces compétences ne sont pas à la hauteur de sa fonction. Dans mon livre sur la numérisation (L’Harmattan, 1996), je prends l’exemple de l’informatique. Dans les années 60, IMB comme l’Etat français ne croyaient pas à l’avenir de la micro-informatique. Les dirigeants d’IBM comme les gouvernants français se sont trompés. Mais, du fait des pressions concurrentielles, IBM a dû réagir, reconnaître ses erreurs s’il voulait continuer à exister sur ce nouveau secteur.

L’Etat français en se trompant (mais il ne l’a jamais admis) a embarqué avec lui toute la collectivité nationale. Dans le secteur privé, pour une entreprise qui se trompe et fait de mauvais paris, il y en a toujours d’autres qui développent les bonnes solutions ; ce qui contraint celle qui se trompe à réviser ses choix ou disparaître. Dans le secteur public, comme il y a un monopole et si ce monopole se trompe, il n’y a pas un autre Etat concurrent sur le territoire national pour compenser…et développer la bonne solution.

D’ailleurs, comme on ne connaît jamais la solution (technologique, commercial, financière…) optimale par avance, la découverte de la bonne solution passe par de multiples essais qui ne peuvent être réalisés que par des milliers d’entreprises en concurrence. Donc le marché est loin d’être parfait car rien de ce qui est humain est parfait : mais c’est un moyen inventé par les hommes pour gérer justement l’imperfection. D’où l’absurdité de la position qui consiste à dire que l’Etat doit corriger les imperfections du marché ; cela ne serait possible que si les hommes de l’Etat étaient des sur-hommes… et si les fonctionnaires étaient des êtres parfaits, dévoués, géniaux et désintéressés !

Considérons un autre exemple dans l’éducation pour rejoindre la discussion sur l’école. Imaginons qu’il existe ou qu’il n’existe pas une méthode optimale pour apprendre aux enfants à lire (ou à calculer). Soit l’éducation est un monopole public et l’Etat, sous prétexte d’égalité, impose à tous les établissements publics UNE méthode officielle d’apprentissage de la lecture, agréée par les experts de l’éducation nationale. Si les experts ont vraiment découvert cette méthode miracle, alors il n’y a pas de problème. Mais si, comme c’est le plus probable, les experts se sont trompés, ce sont tous les enfants de France qui en souffrent (et notamment les enfants dont les parents ne vont pas pouvoir corriger les égarements du secteur public).

Le temps que les experts reconnaissent leurs erreurs – après enquêtes officielles et rapports publics -, quelques générations d’enfants vont subir le système. Mais, même si les experts reconnaissent leurs erreurs, il leur faudra mettre en place un nouveau système et rien ne dit qu’ils ne vont pas se tromper à nouveau. En effet, il peut, en théorie, exister un nombre infini de méthodes et trouver la bonne du premier ou du deuxième coup serait un coup de chance. L’idéal est de laisser la liberté aux milliers d’établissements, aux milliers d’enseignants de tester leur propre méthode : de ces milliers d’essais réalisés instantanément (et qu’un monopole est bien incapable d’assurer), il émergera nécessairement une méthode plus efficace que les autres. Alors les parents pourraient choisir d’inscrire leurs enfants dans les écoles qui développent le système le plus efficace ; et les écoles qui voudraient conserver des effectifs seraient libres d’adopter les méthodes qui ont fait leurs preuves sur le terrain éducatif.

Ainsi, la bonne méthode se diffuse au détriment des mauvaises méthodes dans un système de liberté et de responsabilité…

[i]JL Caccomo est économiste à l’université de Perpignan[/i]

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