28 janvier 2023
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Pourquoi les Arabes diront toujours « non » à Téhéran

Depuis l’avènement à Téhéran de l’imam Khomeini, nombre de mouvements politiques arabes se reconnaissent dans la rhétorique séfévide (1) du régime iranien et dans l’élan révolutionnaire d’un islam politique réinterprété sur le mode chiite. Si l’islam chiite ne devrait pas pouvoir influencer de manière décisive les destinées d’un monde musulman majoritairement sunnite (à plus de 85 %), il a été l’objet de méfiance au Moyen-Orient arabe. Cette méfiance se manifeste au sein des monarchies conservatrices, avec à leur tête l’Arabie Saoudite où le wahhabisme orthodoxe gardien du sunnisme et des Lieux saints a toujours craint la renaissance conquérante et subversive du chiisme comme une menace pour son hégémonie. Mais elle se manifeste également dans les républiques relativement laïques se revendiquant de l’idéologie panarabe révolutionnaire et regroupant d’importantes communautés chiites, avec à leur tête l’Irak de Saddam Hussein et la Syrie de la dynastie Assad qui ont pu craindre que la propagation de la révolution islamique ne fasse éclater leur régime. Il convient de se demander en quoi le chiisme perse est révolutionnaire, et surtout de savoir dans quel mesure l’Iran est toujours en position d’exporter sa révolution.

La capacité d’influence de l’Iran sur le monde musulman, via une interprétation politique révolutionnaire du chiisme, peut se comprendre par l’histoire de ce courant au Moyen-Orient. Exclus de la succession du prophète de l’Islam, les descendants de l’imam Ali, gendre de Mahomet, ont toujours été marginalisés. La domination sunnite a contraint les chiites à se soumettre au pouvoir califal, quitte à se réfugier dans de minuscules enclaves montagneuses : les Druzes et les Alaouites au Liban et en Syrie, les Zaydites sur les montagnes du Yémen. Cet isolement n’a fait que renforcer la doctrine religieuse du chiisme. La théorie de l’imam caché, l’imam zaman, attendu à la fin des temps pour délivrer tous les déshérités de la planète, agit comme référent symbolique contre le monde des dominants, assimilé au monde sunnite, mais également plus tard à l’Occident judéo-chrétien. Ce messianisme a pu être facilement relié à une vision prophétique d’une défense des déshérités contre les tyrans, et être réinvesti en Iran, par le moyen de la révolution islamique, comme une alternative au communisme, alors que le bloc communiste s’érodait sérieusement.

Ainsi, le discours des mollahs s’adresse encore aujourd’hui essentiellement aux déshérités, les mostaz’afin, mobilisant d’abord les foules peu politisées. Le régime iranien est toujours influencé par les idées du défunt orateur Ali Chariati qui avait une position radicalement tiers-mondiste et pour qui seul l’”humanisme musulman” pouvait sauver l’identité perse, mais aussi celle des autres victimes de la colonisation croisée, du capitalisme impérialiste et du communisme athée. Il visait ainsi l’indépendance politique et économique, mais aussi la régénérescence de l’identité musulmane que l’Occident et le communisme auraient subvertie. Comme Chariati et Khomeini, Ahmadinejad s’appuie sur des discours simples, compris de tous, transmis par radio, reproduits sur cassettes, entendus jusqu’au fin fond du pays. Le clergé contrôle les médias et exerce un monopole de la parole lui permettant d’écarter intellectuels et politiques.

De plus, depuis la révolution, le régime islamique iranien a utilisé les symboles du chiisme, comme les martyrs, afin de servir sa cause, et plus particulièrement au cours de la guerre contre l’Irak. En effet, les bassidjis étaient des combattants d’une organisation créée juste après la révolution, partie intégrante de l’armée et forte d’un demi-million de jeunes, envoyés sur le front dès l’âge de douze ans et qui y périssaient dans la “tradition des martyrs chiites”! Il n’y a rien d’étonnant au fait que la milice chiite libanaise contrôlée par Téhéran ait recruté plus de 2 000 enfants âgés entre dix et quinze ans pour former des milices armées, une attitude largement désapprouvée par l’opinion publique arabe. Ainsi le 18 août, l’hebdomadaire égyptien Roz Al-Youssef dénonçait fermement le recrutement de mineurs au sein du Hezbollah, tandis que nombre d’intellectuels arabes qualifient le Hezbollah d’”organisation criminelle” sur la tribune de la chaîne qatarie arabophone al-Djazira.

Si le clergé chiite iranien avait réussi à mobiliser la société iranienne, du moins dans un premier temps, il n’en a pas été de même dans le reste du monde, ni même dans la région. La colère chiite a commencé à gronder contre les Etats-Unis suite à leur décision en octobre 1979 d’accorder l’asile au Shah déchu. En réponse, Khomeini a exhorté la population à manifester contre les Etats-Unis qualifiés désormais de “grand Satan”, ceci marquant la période dite de la crise des otages et le début des relations conflictuelles entre la république islamique d’Iran et l’Occident de manière générale.
En juillet 1980, le conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, Zbigniew Brzezinski rencontrait le roi Hussein de Jordanie à Amman afin de discuter de plans détaillés pour que Saddam Hussein sponsorise un coup d’Etat en Iran contre Khomeini. Le roi Hussein était alors le plus proche confident de Saddam dans la région, et servait d’intermédiaire pendant la planification du complot. L’invasion de l’Iran par l’Irak serait faite sous prétexte d’un appel à l’aide d’officiers loyalistes iraniens ayant préparé leur propre soulèvement le 9 juillet 1980 (2). Les officiers iraniens étaient dirigés par Shapour Bakhtiar, un ancien Premier ministre du Shah qui avait fuit en France quand Khomeini avait pris le pouvoir, mais opérait depuis Bagdad au moment de la rencontre entre Brzezinski et Saddam Hussein. Cependant, Khomeini a eu vent de l’opération Nojeh et la tentative de putsch a avorté.

Les autres dirigeants autocrates des pays arabes du Golfe étaient eux aussi terrifiés par l’idée d’une possible extension de la révolution iranienne alors que leurs pays contiennent d’importantes communautés chiites (3). A la veille des élections législatives irakiennes du 30 janvier 2005 qui ont offert la victoire à une formation politique d’obédience chiite à Bagdad, le président égyptien Hosni Moubarak confiait à la presse internationale son angoisse de voir les chiites arriver au pouvoir à Bagdad (4). Il est à souligner que l’Egypte de Moubarak considère le chiisme comme une secte dangereuse, et que l’infime et paisible minorité chiite du pays du Nil est régulièrement harcelée par les services secrets, les Moukhabarat, au mépris du principe de liberté de conscience inscrit dans le droit égyptien, ainsi que dans les articles 2 et 18 de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, signée par Le Caire. Il convient de rappeler la vague d’arrestations des prédicateurs chiites au début des années 1990 par les autorités égyptiennes, et les propos méprisants des hauts dignitaires d’Al-Azhar (5), la plus haute instance religieuse de l’islam sunnite, à l’égard des “déviants” chiites. Si aujourd’hui la plupart des dirigeants arabes se montrent plus réservés, les craintes du raïs égyptien sont ouvertement partagées, notamment par le roi Abdallah de Jordanie et le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa.

Alors que l’émergence d’une théocratie radicale dominée par un clergé à la fois chiite et non-arabe fait périodiquement remonter à la surface les divisions de l’Islam, les inquiétudes des dirigeants arabes ne sont pas toujours injustifiées. En effet, avant la révolution islamique de 1979, le chiisme révolutionnaire avait fait des progrès plus rapides en Irak – où s’était réfugié Khomeini – qu’en Iran, et dès 1974 la répression avait frappé le parti de la “prédication islamique” de Mohamed Bakr al-Sadr, assassiné après un attentat manqué des chiites contre Tarek Aziz, ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein.
Ainsi Saddam Hussein s’était fait le chantre de la défense de la nation arabe que menacerait l’islamisme, chiite en l’occurrence, ce qui lui avait assuré la solidarité de tous les Etats qui craignaient l’expansionnisme iranien. Khomeini a conforté la légitimité de cette position: à peine au pouvoir, il attaque l’arabisme et appelle au renversement du Baas qu’il qualifie de parti “athée”. C’est à ce moment là que l’Irak, soutenu financièrement et militairement par les autres Etats membres de la Ligue arabe et les Etats-Unis, envahit l’Iran en vue de liquider la théocratie naissante. Ceci marquait le début de la guerre Iran-Irak qui ferait perdre énormément de vie humaines et de ressources aux deux pays.

Alors que l’Irak, à la fin, n’a pas réussi à défaire la révolution islamique, celle-ci ne s’est pas répandue en dehors des frontières de l’Iran. La guerre a donc atteint son principal objectif puisque les populations chiites d’Irak et des pays du golfe Persique n’ont pas embrassé le nouveau modèle, même si elles sympathisaient avec le nouveau système.
Cette guerre aura sans doute contribué à enrayer la contagion de la révolution khomeyniste dans la partie non-chiite du monde musulman, et à freiner le mouvement de sympathie qu’elle avait auparavant suscité jusqu’en Afrique noire : le FIS algérien, les islamistes soudanais et Egyptiens ont tourné le dos à l’Iran. Les mollahs de Téhéran ne sont donc pas parvenus à créer des liens solides avec les groupuscules islamistes qu’ils ont toujours rêvé de manipuler. Les logiques étatiques ne s’accordent pas forcément avec les stratégies de mouvements activistes. Ainsi, les masses musulmanes peuvent se montrer indifférentes voire hostiles aux manœuvres iraniennes : en juillet 1987, les émeutes provoquées par des Iraniens lors du pèlerinage de La Mecque ont échoué, n’ayant pas été suivies par une majorité de pèlerins.

Même dans le monde chiite, loin de former un ensemble homogène, les configurations politiques et sociales existantes ne se prêtent pas forcément à une pénétration iranienne. Ainsi, si l’Iran dispose d’appuis dans le sous-continent indien, il n’y rallie pas la totalité des chiites. D’autre part, dans les régions où contrairement à l’Iran un clergé fort n’a pu se constituer, la pénétration reste faible : c’est le cas des chiites alévis en Turquie, majoritairement favorables au maintien de la laïcité. Au Liban, il est vrai que la radicalisation des positions islamistes chiites a rapproché le Hezbollah des thèses iraniennes, mais elle l’a éloigné pour les mêmes raisons du parti Amal duquel est issu l’actuel président du Parlement, Nabih Beri, qui a négocié le dernier cessez-le-feu avec les émissaires occidentaux et onusiens.

Aujourd’hui encore, on peut illustrer l’impossibilité pour l’Iran d’exporter son modèle de révolution islamique, même par le biais de milieux chiites, en prenant le cas de l’Irak. En effet, si l’ennemi public des Américains, Moqtada Al-Sadr [le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr assassiné sous le régime de Saddam Hussein, ndlr] aspire à une république islamique à l’iranienne, il invoque aussi et surtout le patriotisme irakien, contre une hégémonie iranienne sur le chiisme de l’Irak. Au Moyen-Orient, l’identité religieuse ne passe donc pas avant l’appartenance à la nation ; il semblerait bien qu’il n’y ait qu’en Iran qu’elles se soient entremêlées.

La fin de la révolution iranienne a sans doute affaibli les courants chiites radicaux. C’est pourquoi le régime iranien se concentre de plus en plus sur la “résistance à Israël” et relègue au second plan la caractéristique religieuse de son combat. Il a réussi à accroître sa popularité grâce aux “actes de bravoure” exécutés par la milice libanaise Hezbollah qu’il contrôle. C’est en vertu de cette évolution que le régime alaouite de Syrie a décidé de se servir de cette force intégriste, interposée entre elle et Israël, afin de faire valoir ses intérêts tout en évitant un conflit frontal avec Israël. L’appel à la destruction de l’Etat d’Israël et les récentes déclarations négationnistes de Mahmoud Ahmadinejad démontrent bien que l’Iran se cherche une place au Moyen-Orient en usant de la potion magique antijuive dont les effets ne sont plus à découvrir. Mais est-ce pour autant que Téhéran parviendra à s’intégrer dans la région ? Il n’y a rien de plus incertain.

Notes


(1) En référence à l’expansionnisme de l’Empire perse de la dynastie séfévide, qui régna sur l’Iran jusqu’au 19ème siècle.
(2) Nom de code Nojeh, d’après le nom de la base aérienne Shahrokhi/Nojeh à Hamedan.
(3) Les chiites représentent en effet près de 12% de la population autochtone des quelque 24 millions d’habitants des six monarchies pétrolières du Golfe que sont l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar.
(4) Ces craintes ont été exprimées par le raïs égyptien dans deux récentes interviews, à la chaîne américaine PBS, et à la chaîne satellitaire Al-Arabiya, basée à Dubaï.
(5) Paradoxalement, Al-Azhar fut fondé par la dynastie chiite des Fatimides.

Masri M. FEKI est co-fondateur de l’Association Francophone d’Etudes du Moyen-Orient (AFEMO) qu’il préside depuis février 2004. Il est notamment cosignataire d’un ouvrage sur la condition des minorités en terre d’Islam et auteur de nombreux articles sur le Moyen-Orient. Il est aussi chroniqueur sur resiliencetv depuis août 2006.

Site Internet : www.masrifeki.com


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