28 janvier 2023
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Y a-t-il encore un théologien en Islam ??

Le silence des théologiens musulmans est-il dû à l’incapacité de comprendre les fondements des débats de Ratisbonne , donc à de l’ignorance pure et simple , ou plutôt à un refus total de libérer la pensée du monde musulman , à « se soustraire à la critique et à perdre droit à cette sincère estime que la raison n’accorde qu’à ce qui a pu soutenir son libre et public examen » ?

Ce silence est d’autant plus grave que les principes rappelés à Ratisbonne sont les fondements mêmes de nos systèmes politiques démocratiques auxquels ils sont si frustrés de ne pouvoir accéder , rejetant la responsabilité de cette incapacité sur les influences extérieures . Et j’ai envie de rajouter à « la dose de sottise et de perversité » décrite ci-dessous , une simple constatation d’ignorance, peut-être encore plus nocive pour l’évolution des relations de l’islam avec le monde entier.

Cette ignorance voudrait interdire aux autres toute possibilité de réflexion ou d’expression de ces pensées si elles peuvent entraîner une critique de l’islam … cela revient exactement à imposer le joug du totalitarisme religieux islamique à l’intégralité de la planète . La philosophie est une matière interdite en Islam , nous le savions déjà … mais l’Islam n’a pas le droit de l’interdire à ceux qui ont encore envie de penser et de réfléchir .

Musharaf vient d’ailleurs de proposer un nouveau texte de loi pour interdire « la diffamation de l’islam » .. En agissant ainsi, les chefs de gouvernement des pays musulmans enfreignent tous la Charte de l’ONU et prennent le risque d’assécher totalement la réflexion intellectuelle de leurs propres élites.

Je voudrais pour illustrer ce propos reproduire le remarquable article de Michel Fichant (Professeur d’histoire de la philosophie à l’université de Paris-Sorbonne, directeur de l’UFR de philosophie et sociologie) paru dans le Figaro du 21 Septembre 2006 :


Benoît XVI, la «leçon de Ratisbonne» et le choix de la liberté intellectuelle,


par Michel Fichant

Le superbe discours de Benoît XVI à Ratisbonne ne peut être compris que si on le restitue très précisément dans le lieu auquel il était destiné : l’Université. Son titre complet est d’ailleurs «Foi, Raison et Université. Souvenirs et réflexions». Il ne s’agit pas simplement d’une conférence et, encore moins, de «déclarations», comme on l’entend dire. D’emblée, Benoît XVI dit sa joie de devoir une fois encore donner une Vorlesung. Dans le vocabulaire universitaire allemand, le terme a un sens précis, dont l’équivalent le plus proche pour nous est le cours magistral : il s’agit d’un enseignement raisonné, structuré, qu’un professeur maître de son champ de compétence destine à un auditoire dont on suppose qu’il possède le niveau de connaissance requis et adopte l’attitude intellectuelle appropriée pour comprendre de quoi il retourne et en tirer profit.

Il faut une bonne dose de sottise, de perversité – ou des deux –, pour trouver dans cette leçon magistrale une offense quelconque à l’égard de quiconque. Si le thème principal est le commentaire, superbement conduit, de la proposition : «Agir contre la raison est agir contre l’essence de Dieu», l’exposé comporte aussi, en contrepoint, une réflexion sur l’Université.

Celle-ci et ses professeurs, au-delà de leur spécialité, se voient assigner la tâche de «travailler dans le tout de la raison unique et d’exercer la responsabilité commune du juste usage de la raison».

À cette occasion, rappelant avec humour la formule sceptique qui s’étonne de ce qu’il y ait encore des facultés – celles de théologie – qui «s’occupent de quelque chose qui n’existe pas», le professeur Ratzinger souligne la légitimité de l’appartenance de ces facultés à l’espace de l’Université. C’est là sans doute une question profondément inscrite dans l’histoire des universités allemandes. En France, depuis Napoléon et le Concordat, l’Université d’État ne comporte plus de facultés de théologie, sauf précisément à Strasbourg, héritage de la période allemande de l’Alsace. Mais cela suffit pour que les textes réglementaires qui instituent les diplômes nationaux fassent place à une licence, un mastère et un doctorat en théologie, et pour que le conseil national des Universités, qui qualifie les postulants aux emplois de maître de conférences et de professeur, comporte une section de théologie. Et c’est fort bien ainsi…

La thèse réaffirmée est donc que «la théologie appartient à l’Université», et pas seulement comme discipline historique ou relevant des sciences humaines, mais bien au sens propre comme «question de la raison de la foi». Ainsi la théologie est-elle intégrée au champ des usages de la raison dont l’Université est en charge, mais, inversement, l’Université est invitée à ne pas restreindre ces usages à la seule rationalité mathématico-empirique des sciences de la matière et de l’homme, et encore moins, ajoutera-t-on, à la rationalité de l’adaptation sociale (la «professionnalisation»). Pour exprimer cette exigence, Benoît XVI remonte à l’origine grecque de la philosophie, en citant Platon et le propos que celui-ci, dans le Phédon, met dans la bouche de Socrate : ce n’est pas sans grand dommage qu’on renoncerait à la parole raisonnée (le logos) sur «la vérité de l’être».

Alain-Gérard Slama remarquait (nos éditions du 18 septembre 2006) que la manière dont Benoît XVI traite la philosophie de Kant est certainement contestable. Elle l’est d’autant plus que cette leçon s’inscrit d’elle-même dans un champ dont elle pose aussi les conditions de possibilité, celui de la liberté académique. C’est pourquoi, du reste, le propos ne relève aucunement de l’infaillibilité pontificale, mais de la libre discussion critique entre les usages de la raison. Or c’est Kant qui écrivait en 1781 : «Notre siècle est le vrai siècle de la critique : rien ne doit y échapper. En vain la religion à cause de sa sainteté, et la législation à cause de sa majesté, prétendent-elles s’y soustraire. Elles excitent par là contre elles de justes soupçons, et perdent tout droit à cette sincère estime que la raison n’accorde qu’à ce qui a pu soutenir son libre et public examen ».

Kant savait parfaitement qu’il exprimait ainsi le fondement même de la liberté académique. Celle-ci exempte l’enseignement universitaire de toute censure extérieure, politique ou religieuse. Par un superbe paradoxe, c’est bien de cette liberté que se prévaut l’auteur de la leçon de Ratisbonne, alors même qu’il est aussi le chef d’une Église universelle : il s’interdit par là même d’exercer, comme Pape, aucune censure sur ce qu’il expose comme professeur. Et par le même geste, il l’interdit à toute autorité autre que celle de la raison élargie à l’ensemble de ses usages légitimes, y compris dans le domaine de la foi. Il ne reste donc qu’à ouvrir le libre et public examen des arguments avancés, en se mettant, si possible, à leur niveau.

Pas facile, car la barre a été placée assez haut. Le discours assurément n’est pas destiné aux foules. Les habiles et les affairés reprocheront sans doute à Benoît XVI de ne pas assez tenir compte de ce qu’il n’est plus professeur et que, comme pape, tout ce qu’il dit parvient aux oreilles de la foule. Mais si l’on comprend que le Pape ait dû exprimer ses regrets devant les réactions suscitées par un propos incompris, le professeur n’a pas à s’excuser d’avoir fait, et admirablement fait, son métier. Élitisme universitaire ? Peut-être. Mais qu’on y prenne garde : ce serait une catastrophe pour l’Europe et pour l’identité de sa culture d’en rabattre, par lâcheté ou par ignorance, sur les exigences qui soutiennent cet élitisme-là. »

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