30 septembre 2022
Non classé

Deux philosophies de la vie bien différentes

Seulement du coeur, pas d’idées,” tel a été le verdict du quotidien italien Corriere della Sera. “Un jeu absurde et un dur réveil pour les Italiens. L’équipe américaine, confirmant sa réputation, a transformé le jeu en guerre.”

Le journal, dans son allusion guerrière, faisait référence à plusieurs éléments: le fait que l’équipe américaine était logée dans base aérienne de Ramstein avant le nul 1-1 avec l’Italie; le commentaire de l’attaquant Eddie Johnson affirmant que l’équipe américaine “est ici pour une guerre”; l’analyse d’après match de Kasey Keler, le gardien de but, selon laquelle les neuf hommes encore debout avait “saigné aujourd’hui, pour notre pays et notre équipe.

Lorsque on a demandé à Bruce Arena, l’entraîneur américain, ce qu’il pensait de la performance de Brian McBride, dont le visage, ensanglanté suite à un coup vicieux de l’Italien Daniele De Rossi, allait devenir l’image qui serait retenue de ce match, il a répondu: “c’est un guerrier.”

Les guerres, les guerriers, le sang et les bases militaires: de telles images, et lieux, font partie de la vie américaine de tous les jours. De la publicité aux métaphores utilisées par les entraîneurs sportifs dans les lycées, le message qui présente la vie comme une bataille inséparable de la bravoure, de l’héroïsme individuel, du sacrifice, des grands rêves et de l’allégeance à la bannière étoilée est souvent insistant.

En Europe, bien sûr, le langage est très différent. Il constitue, en général, celui d’un continent qui a vu trop de ses habitants périr sur le champ de bataille au 20ème siècle pour voir dans l’héroïsme militaire autre chose qu’une illusion destructrice. Pour l’Europe, la paix est une valeur fondamentale; les Américains ne voient pas le monde de la même manière.

Les Etats-unis forment un pays jeune assoifé de grandes entreprises, qu’elles soient militaires ou non. L’Europe est un vieux continent inquiet des conséquences potentielles de telles entreprises; l’Irak en témoigne. Sans la Guerre froide, qui liait l’Europe et les Etats-unis face à un ennemi commun, il est tout à fait naturel que ces deux sensibilités doivent diverger.

L’Allemagne, pour reprendre les termes du chancelier Gerhard Schroder, est une Friedensmacht, ou une puissance paisible. Aux oreilles d’un Américain, il s’agit d’un oxymore. Il est inévitable que ces différences de perceptions ressortent également à l’occasion de la plus grande compétition de football.

Peut être le journal écossais Daily Record est-il celui qui a le mieux perçu la performance américaine contre l’Italie: “Tandis que le suspense se faisait de plus en plus pesant, l’on pouvait presque entendre l’homme à la voix grave qui parle dans les bandes-annonces: Dans un monde où la victoire est la chose la plus importante et où personne ne vous donne une chance, quelques fois, juste pour survivre, il est nécessaire de faire les choses à l’américaine. Ceci est l’histoire de neuf jeunes hommes qui savaient que sans courage il ne peut y avoir de gloire. Ceci est l’histoire de l’équipe des Marines.”

J’ai fait un blog sur la Coupe du monde et les commentaires de mes lecteurs à propos du match USA-Italie montrent une intéressante division. Là où les Américains ont tendance à voir du coeur, de l’engagement, du sacrifice et de l’héroïsme dans la performance américaine, et à considérer le jeu entier comme excitant, les Européens ont tendance à voir un match laid, destructeur des valeurs sportives, et à affirmer seulement que l’équipe US a utilisé les fautes pour compenser son manque de talent.

Lorsque La Gazzetta dello Sport, le premier quotidien sportif italien, considère le jeu comme “un nul haineux” et “une forme de bataille que les Azzurri n’ont pas su comment gagner,” il résume le sentiment dominant: les Américains ont déformé le jeu qui s’est plutôt rapproché d’une guerre, une chose qui ne gènent pas les Américains et dont ils sont plus familiers. Il est intéressant, à ce propos, de citer une enquête publiée deux jours après le match par le Financial Times selon laquelle 36% des Européens considèrent les Etats-unis comme la plus grande menace pour la sécurité mondiale, tandis que 30% ont nommé l’Iran et juste 18% la Chine. Les Etats-unis, aux yeux de beaucoup, sont devenus l’Amérique belliqueuse.

Ceci est le triste reflet de l’état d’esprit européen 17 ans après la fin de la Guerre froide, reflet qui témoigne d’une indifférence insouciante vis à vis des innombrables manières dont les Etats-unis continuent de garantir la sécurité mondiale, de l’Asie à l’Europe. L’Europe ne serait pas si post-militariste et post-moderne si sa sécurité n’était pas assurée par les hommes de Ramstein et d’ailleurs.

Mais la plupart des Européens n’ont pas envie de voir cela alors que George W. Bush est président. Ils sont tellement fixés sur cet homme, et leur aversion pour lui est si intense, qu’ils sont incapables de voir les institutions plus importantes, telles que les lointaines garnisons américaines, qui continueront d’exister après son départ.

En des temps où l’Amérique ne peut aller nulle part sans engendrer la controverse, il était inévitable qu’un match de football en engendre également. Et les arguments avancés par chacun m’ont amené à me demander si je préférerais vivre dans une culture héroïque ou post-héroïque, si je préférerais un franc enthousiasme ou un cynisme sophistiqué.

La recherche de héros par les Américains peut facilement tourner au mauvais goût. Le terme héros lui même est un mot surutilisé. La manière facile dont l’image iconique et héroïque des marines américains levant la bannière étoilée sur Iwo Jima durant la seconde guerre mondiale a été utilisée comme modèle pour les pompiers qui ont levé le drapeau sur les décombres laissés par les attaques du 11 septembre est troublante. Mais l’instinct derrière cette maladresse ne doit pas être méprisé.

L’Europe méprise très bien. C’est une puissance réactive, et elle réagit principalement aux Etats-unis. Etre le premier protagoniste de l’histoire est plus difficile; il faut se mettre en avant et les erreurs flagrantes sont inévitables.

Mais je préfère cette culture du risque qui est prête à commettre des erreurs au nom de grandes idées à celle qui se gausse de ces faux pas. Et si je me demande ce que j’ai vu dans ce match – un combat inspiré ou une horrible défiguration – la réponse est claire.

Ce match a constitué une grande performance américaine lors d’une formidable lutte sportive où la passion du football a été dévoilée. Loin d’être haineux, il montre une magnificience essentielle certaine.

Source: Alternative Stream

Une réflexion sur « Deux philosophies de la vie bien différentes »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


%d blogueurs aiment cette page :