29 janvier 2023
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Quelques réalités de la politique énergétique française : éléments de comparaison (Monde, UE, Allemagne, Danemark)

On voit que les surplus exporté coïncident en quantité avec la production d’électricité d’origine renouvelable. Une raison structurelle explique cette coïncidence : la production éolienne est doublée durant l’hiver et le chauffage électrique est quasi inexistant dans ce pays. Durant cette période le pays devient un fort exportateur d’énergie grâce à l’exploitation de ses gisements off shore situés dans les eaux grœnlandaises. En aucune façon cette opportunité n’influence la politique d’économie d’énergie et de développement des renouvelables, sauf dans le secteur des transports comme on l’a vu plus haut. L’efficacité énergétique du pays croît sensiblement grâce au développement de la cogénération et au recours accru au gaz pour la production d’électricité.

Durant cette même période la France reste impavide : toutes ses consommations augmentent, singulièrement celles d’électricité, au même rythme que celle de la part nucléaire de la production. La production d’énergies renouvelables stagne. Les critères de performance traduisent les effets du « laisser aller tout-électronucléaire » : l’efficacité du processus de conversion primaire -> finale régresse et celle de la production électrique thermique se maintient à la valeur « théorique » de 38.1%, une valeur qui n’a rien à voir avec le rendement net réel des centrales, moins de 30% avec l’autoconsommation des auxiliaires de refroidissement et du cycle du combustible. Pour mémoire on trouve là une scorie de la vieille idéologie EDF, celle de la « tep électrique » qui valait le quotient de la production électrique nette par le rendement des anciennes centrales à charbon, soit 38%, pour donner une part 2,5 fois plus importante à l’électricité dans le bilan national des énergies finales…

Visiblement les statisticiens européens n’y ont vu que du feu.

L’évolution allemande est intermédiaire : la consommation primaire per capita baisse, ce que recoupe l’amélioration très nette de l’efficacité primaire -> finale et de celle de la production électrique thermique, notamment grâce à une intensification de la cogénération de chaleur et d’électricité dont le pays est le plus grand producteur en Europe ( 10% environ de sa production électrique, contre 4% en France et 49% au Danemark). La part des énergies renouvelables augmente grâce à un gigantesque programme de construction d’éoliennes ; il participe à l’amélioration de l’efficacité énergétique. On a vu que la consommation dans les transports était contenue. En revanche, celle de l’habitat croît assez nettement (rattrapage des Länder de l’Est du pays). Cela vu, on doit remarquer la stricte gestion et le bon dimensionnement du parc électrique que traduit l’équilibre constant entre importations et exportations.

Les chiffres pour 2004 et 2005 soulèvent des questions. On peut penser que les grands agrégats primaires sont sujets à caution car leur cohérence ne semble pas assurée. Cependant on peut présumer que ceux concernant le secteur électrique sont solides. On constate que la gestion du parc électrique danois aligne ses résultats sur ceux de l’Allemagne : viser l’équilibre entre importations et exportations. Mais cette évolution a lieu dans une tendance baissière de la production, baisse affectant essentiellement la production d’origine thermique. Le Danemark a donc choisi de réduire au maximum sa production d’électricité thermique et, par conséquent, de ne plus en exporter. La France est le seul des trois pays à augmenter la production d’électricité ; la balance extérieure de cette énergie se maintient autour de +11%, ce qui est considérable.

L’analyse de la place des énergies renouvelables dans l’économie suppose de distinguer le côté production de celui des consommations directes.
En effet, la production d’énergies renouvelables et leurs transformations en vecteurs énergétiques standarts (électricité, chaleur, carburants liquides ou solides, gaz) est quasi exclusivement du ressort d’entreprises commerciales ou s’effectue dans le cadre d’entreprises constituées par ailleurs ; seule une très faible fraction est auto-produite au niveau de la consommation, sauf pour ce qui concerne le bois de chauffe à la campagne, usage traditionnel en grande partie hors commerce.

En revanche, les consommations finales directes d’énergies renouvelables, hors bois de chauffe, sont pour l’essentiel hors du contrôle économique des consommateurs. Soit elles sont mêlées, indiscernables dans les flux des vecteurs standart (électricité, gaz, chaleur, carburants), soit leur mise en œuvre est entravée par la réglementation (périmètre de protection visuelle de sites classées, interdiction de certaines combustions en milieu urbain etc) ou par les offres de branchement aux grands réseaux (gaz, électricité, chaleur). A l’inverse elles peuvent être promues par de fortes incitations : assistance technique pour les études, défiscalisation, réduction d’impôts.

Les capacités de production électriques et leurs évolutions révèlent la démarche des cercles décisionnaires. Au Danemark la part des capacités traitant les énergies renouvelables est passée de 13.4% en 1998 à 28.4 % en 2003 (doublement dans l’éolien et triplement dans la biomasse). En Allemagne la croissance de cette part est équivalente mais quasi intégralement réalisée dans l’éolien malgré une impressionnante percée du photovoltaïque. En France, on s’en tient aux acquis du passé. Cependant le tableau des productions d’électricité semble impliquer un accroissement des capacités de production électrique à partir des déchets urbains et du biogaz dans notre pays, sauf à supposer qu’elles étaient très sous-employées au début de la période. Quoi qu’il en soit, il n’est pas étonnant que la part d’électricité d’origines renouvelables croisse moins vite que celle de la capacité installée car leurs facteurs de charge dépendent de fournitures aléatoires.

L’effort danois est remarquable. Sans hydraulique, le pays dispose en 2003 d’une capacité de production électrique d’origine renouvelable proche du tiers de la capacité totale et fait régresser la part absolue du thermique. En Allemagne, le nucléaire régresse en capacité de production sans que le thermique classique compense ; c’est l’éolien qui assure la majeure part de la croissance du parc et de la production. En France le nucléaire progresse, mais le thermique classique aussi, pour limiter les importations en période de surcharge (l’augmentation de la consommation est intégralement réalisée dans l’habitat + tertiaire : 17.6% en 6 ans !).

Les consommations finales non électriques d’origine renouvelable stagnent en France (dont aucune donnée concernant la distribution de chaleur n’est fournie). Au Danemark la croissance dans les secteurs en question est modérée, du fait d’un taux de pénétration déjà important et, probablement de leur faible rentabilité. En Allemagne, leurs parts doublent sur la période, ce qu’explique le développement de la cogénération.

On peut essayer de chiffrer les investissements dans les productions renouvelables dans les trois pays. Considérons que: le MW éolien installé coûte 1 Meuros (dont 70% pour la machine) ; le m2 de panneau solaire thermique installé vaut 700 Euros ; le kW crête photovoltaïque installé vaut 7000 Euros. Les autres contributions sont beaucoup plus difficiles à caractériser.
Entre 1998 et 2003, le Danemark a investi 1.72 Md Euros, l’Allemagne 16.2 Md Euros et la France 0.326 Md Euros. On peut comparer ces chiffres avec celui du réacteur EPR vendu récemment à perte à la compagnie électrique finlandaise TVO : 3 Md Euros pour 1600 MW, dont on escompte une production annuelle de 13 TWh environ. Le facteur de charge d’une éolienne est de l’ordre du quart de celui d’une centrale nucléaire, pour un investissement de l’ordre de la moitié, à la puissance installée. La construction étant d’un côté de l’ordre de la demie-douzaine d’années au moins, contre quelques semaines de l’autre, il est clair, que déjà hors considération des coûts de combustible et d’entretien, l’éolien a bien des attraits et, chiffres en mains, on comprend mieux pourquoi les pragmatiques Allemands, mais aussi les Américains, les Espagnols et bien d’autres investissent massivement dans cette technologie sans risque.

A titre indicatif : si le Md d’Euros que l’industrie française s’apprête à investir pour produire les biocarburants était consacré à développer le « parc » éolien national, il permettrait une économie de combustible dans les centrales thermiques classiques d’EDF de l’ordre de 1.5 à 2 Mtep par an. Sans avoir besoin de demander au pays de débourser 3,7 Md euros par an pour compenser la perte de rentrées fiscales…

La tarification de l’énergie varie grandement d’un pays à l’autre dans deux secteurs : carburant auto et électricité.

En Europe, les prix des différents carburants tendent vers une valeur commune de l’ordre de 1 à 1.5 euro/litre. Il faut bien payer l’entretien des réseaux routiers et leurs servitudes.
En revanche, les tarifs moyens de l’électricité (usages industriel et domestique) diffèrent fortement d’un pays à l’autre. L’examen des chiffres révèlent bien des surprises qui infirment le mythe d’une électricité française « la moins chère » parmi les moins chères. Les tarifs hors taxes fournissent en gros le coût réel de production, de transport et de distribution. Les tarifs TTC sont plus politiques : ils traduisent la stratégie énergétique d’un pays.

Les coûts de productions allemands sont nettement au dessus de la moyenne européenne. La France et le Danemark se situent un peu au dessus de la moyenne pour les tarifs domestiques. Si on regarde dans le détail, 15 pays européens ont un tarif domestique HT inférieur à celui de la France et 12 pour le tarif industriel.

La conclusion s’impose d’elle même : quand on veut favoriser un vecteur énergétique plus cher que tous les autres, on le taxe moins. Le résultat est prévisible, comme celui du chien de Pavlov : le consommateur choisit et adapte sa consommation, d’où la proportion très fortes, de 64.5 % en constante et sensible augmentation, des usages de l’électricité dans le logement et le tertiaire en France (percée thermique engagée à la fin des années 60 avec la promotion du tout-électrique) contre 31.2 % au Danemark et 27.4 % en Allemagne, en constante et légère diminution dans ces deux pays.

Une conclusion, s’il fallait en retenir une, s’impose : il faut retirer à EDF la capacité objective de déterminer la politique énergétique du pays. Il faut donc casser EDF comme société unique de production et de distribution. Il serait temps qu’à l’instar des USA où le slogan « ce qui est bon pour GM est bon pour l’Amérique » a fait son temps depuis longtemps, le culte du « champion national » soit dénoncé pour son contenu, faux (il n’a de champion que l’autoproclamation), et ses conséquences : conserver le pays scotché à une vieille décision totalitaire.

Addendum


Deux ou trois repères pour sortir d’un certain type de convenu : les prémisses non discutées, et pas seulement dans les cercles dirigeants.

– j’aimerais tout d’abord citer in extenso quelques phrases tirées d’un papier de M. Rocard publié dans Le Monde du 30 mars :

« Par un réflexe fort ancien et bien connu, tout objet de crainte devient symbolique. Or avec les symboles on ne transige pas, on les rejette ou on les adopte, et cela passe généralement en force. La démocratie au contraire est par nature la recherche du compromis. Or on ne peut passer de compromis que sur des intérêts, à condition justement de les dégager de toute approche affective ou symbolique. »

Le mot intérêt est riche. Il est clair que l’idée de conflit d’intérêts est sous-jacente, sinon il n’y a rien à négocier, situation totalitaire ou de guerre civile. Si Rocard est de bon conseil, il nous faut faire comprendre comme allant de soi l’intérêt de faire des compromis à court terme pour éviter de perdre à long terme, ou de gagner la non perte si l’on tient à rester positif. Mais il est un domaine où l’intérêt de chacun, comme celui de l’espèce, est difficilement prouvable, d’autant moins que toute la « civilisation » s’est développée à l’opposé (en exterminant les concurrents et en organisant un cadre de vie artificiel), c’est celui de conserver au maximum une nature sinon vierge, au moins assez autorégulée pour encaisser la brutalité de la bêtise humaine, et son développement durable. Les compromis porteraient sur le « assez »… On va voir avec les deux exemples ci-dessous qu’il y a du grain à moudre.

concernant l’eau : il n’est pas faux de dire que l’eau douce disponible pour chaque habitant a été réduite de moitié depuis 40 ans et le sera encore d’un tiers d’ici vingt ans. En revanche il est faux d’en inférer ou de donner à croire que la ressource s’est globalement raréfiée. En fait il pleut toujours à peu près la même quantité sur les terres émergées mais… la population a doublé durant les quarante dernières années et on prévoit qu’elle augmentera d’un tiers d’ici vingt ans. C’est aussi bête que cela.

La ressource, au sens renouvelable du terme, reste à peu près la même. En outre, elle est de plus en plus sale car partout où l’homme s’installe il salit l’eau ; et de plus en plus mal utilisée du fait que l’irrigation, en surface et en volume, croît plus vite que la population, donc plus vite que les besoins alimentaires. Rappelons ici qu’il faut distinguer extraction (l’eau puisée pour les usages anthropiques) et consommation (part évaporée durant l’usage, agricole ou énergétique) ; 70% environ de l’eau extraite est consommée, quasi intégralement par l’agriculture irriguée. On sait qu’une part croissante des extractions se fait dans des nappes, fossiles ou non. Plus généralement, ajoutées à l’accélération anthropique du cycle de l’eau, ces extractions réduisent le capital d’eau douce terrestre et concourrent donc à faire monter le niveau des mers.

– le problème de l’eau renvoit ainsi à la question de la démographie, au modèle agro-alimentaire dominant, archi-carné et uniformisé (légumes et fruits et leurs produits dérivés tous disponibles en toutes saisons) et au non respect général de la nature (seules quelques populations animistes préservent délibérément de toute souillure leurs ressources aquatiques). Certainement pas au climat, sinon à la marge. En effet, on s’accorde sur le fait que climat plus chaud entraîne plus d’évaporation donc plus de précipitations. Le problème, du point de vue de la disponibilité de la ressource, c’est qu’en revanche les modèles ne s’accordent pas sur les variations régionales de la pluviométrie. On a même récemment exhibé, comble des paradoxes, un jeu d’hypothèses sur de « possibles » évolutions des propriétés radiatives de l’atmosphère qui se coupleraient avec le cycle de l’eau atmosphérique pour produire une baisse de la pluviométrie globale. Mais on sait qu’en ce domaine, une des règles consiste à jouer à se faire peur.

Si les biocarburants réussissent leur essor, comme le réclame la directive européenne ad hoc, la destruction ultime des grandes forêts tropicales et équatoriales et des savanes est inéluctable (elle a déjà été bien engagée en un temps record, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’hectares, plusieurs fois la superficie de la France, pour satisfaire la boulimie croissante de bœuf, porc, volaille et de produits laitiers, tous substituables par des légumineuses, céréales et légumes, requérant plus de cinq fois moins de surfaces cultivées). On passera ensuite ou concommitamment à l’industrialisation de pans entiers des grandes forêts tempérées ou subboréales canadiennes et sibériennes. Le marché du carbone y poussera : la destruction de la biodiversité planétaire jouée en Bourse, variable d’optimisation financière, avec la bénédiction des tenants de l’ « énergie verte ».

Les biocarburants ne sont pas la bonne réponse à l’explosion des transports terrestres
: la biosphère n’est pas une ressource minière, ou à exploiter comme telle ; le problème n’est donc pas le carburant mais le transport. Là encore les prémisses (voir le dernier rapport du conseil des ministres sur l’énergie) sont à discuter. Si on s’inscrit, selon la pétition de principe du rapport, dans une perspective de croissance, en général, et d’intensification durable des transports (on parle en fait d’échanges, mot qui suppose le problème résolu), en particulier, alors, pour continuer de tourner en rond, on épuisera les unes après les autres, au fur et à mesure qu’elles auront atteint leur seuil de compétitivité, toutes les ressources fossiles puis biologiques accessibles. Le climat a bon dos, si l’on peut dire. Et si l’on veut continuer à circuler frénétiquement, alors, pour le moyen terme, il faut mettre en balance avoir un peu plus chaud ou détruire une part importante de la biodiversité.

Cornélien, n’est-il pas ? A long terme, la production d’hydrogène couplée avec celle de chaleur (pour le chauffage ou l’électricité), à partir du gaz et/ou du charbon, et la séquestration du CO2 résoudrait des problèmes mais, entretemps, vus la pression de la compétitivité et les avatars de l’obsession climatique, on aura passé un certain temps sur la case biocarburants…

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