7 février 2023
Non classé

Que reste-t-il du ” fabuleux destin d’Amélie Poulain ” ?

Mais la parenthèse s’est refermée. Un certain cinéma a su un instant encore nous émerveiller en rompant le maléfice qui avait uniquement figé la pellicule française dans le grandiloquent numérique ou le grotesque de la passion répétitive s’entêtant à trouver une issue dans l’amour uniquement physique, oubliant que même Gainsbarre avait donné raison à Gainsbourg lorsque celui-là chantait que “l’amour physique est sans issue”. Du moins abandonné à la seule excitation qui ne trouve son sens que dans la répétition à la recherche de son épuisement. Cette façon de voir résulte bien plus d’un désir, politique, d’orienter “l’extension du domaine de la lutte” vers la destruction nihiliste que du plaisir d’orienter le mouvement de vie vers le tumulte de son affinement.

Or, c’est précisément le défi de ce “fabuleux destin…” (critiqué dans sa naïveté parce que celle-ci dérangeait, pensez ! un épicier nord africain -joué par Djamel Debouze s’y appelait… Lucien !…chose impensable pour les Inrocks...). Il semble effet signifier que l’approfondissement du sentiment d’exister n’a d’autre issue pour échapper à l’usure des travaux et des jours que de se tourner vers ce qui le prolonge plus encore, intérieurement et extérieurement, à savoir ce plaisir de voir sa vie ouvrir la joie d’autrui, de s’épanouir par elle en elle avec elle. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille s’épanouir à tout prix en frissonnant frénétiquement à chaque goutte de sens et ainsi perdre le fil entre le fond et la forme, l’esthétique et l’éthique. Car le contact permanent à la magie des contes, continent privilégié de l’enfance (et aujourd’hui du ressourcement), et terrain de prédilection de ce film, ne signifie pas que chaque instant transfiguré y est seulement un univers unique où l’aventure serait le seul miroir déformant, et où aucun autre projet que le fait de ne pas en avoir tiendrait lieu d’imaginaire et donc de réel.

La force de cette esthétique sous-jacente au film, issue du symbolisme rimbaldien, du spleen baudelerien et autres rêveries collectives des estaminets parisiens, du dadaïsme loufoque, de l’école pataphysique (la vraie…), de l’oeuvre de Raymond Queneau, est justement de nous préserver de la fatalité morbide du romantisme qui a failli à sa tâche (par exemple Les amants du Pont Neuf de Carax, mais qui s’en souvient ?...) en ne repérant que le drame dans la trame vitale alors que celle-là ne cherche pas à servir la mort, mais seulement à s’en servir et dans certaines limites.

La force du conte, surtout aujourd’hui où le décompte est roi, ne réside pas semble-t-il dans le subterfurge du superlatif formel qui se surpasse certes en effervescence plastique mais oublie le lien au réel de vie qui doit toujours persister -même quand les oreilles n’ont plus de murs et que l’on voit à travers les os, le propre du conte est de porter à incandescence le secret du ruisselement de vie dans toutes les capillarités y compris les plus perfides.

Le sourire d’Amélie y réussissait à merveille. Même s’il est à nouveau seul.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


%d blogueurs aiment cette page :