9 mai 2021

La soupe au cochon et l’orthodoxie mentale

Il ne s’agit plus d’inculcation de préceptes stylisés dans la forme convenue d’une morale sociale ou d’une éducation civique, mais d’un micro-pouvoir anonyme, comme aurait dit Foucault, qui se loge un peu partout sans avoir l’air contraignant, sans présenter les défauts d’une pensée transmissive plus ou moins autoritaire. Qui plus est, le discours de la tolérance participe d’une normativité comportementale plus globale, qui tend vers une maîtrise quotidienne des corps et des gestes, je veux parler de cette façon de nous dire combien de verres de vin par repas nous ne devons pas dépasser, où nous devons fumer ou ne pas fumer, ce qu’il faut consommer (de préférence du bio), quelles technologies il faut utiliser pour ne pas être dépassé, etc. Il est probable qu’aucune société ne peut se passer de cette forme d’assujettissement qui joue le rôle de régulateur social quand la loi religieuse a disparu et que les lois civiles ne peuvent atteindre efficacement la sphère privée. A plus forte raison, pour garantir symboliquement l’unité sociale, nous dicte-t-on ce que nous devons dire et penser des ex-colonisés, des juifs, des Arméniens, des homosexuels, des femmes en politique, etc.

Je dis donc que le discours anti-discrimination n’est pas un discours simplement moral mais un vecteur de normalisation. Si on creuse un peu ce discours, on s’aperçoit que sa justification est le plus souvent sophistique. Par exemple, il est remarquable que l’on invoque un droit du sol, un droit historique, pour condamner les actes dits racistes : ces gens qu’on dit maghrébins sont français comme nous car ils sont nés ici. Un tel argument est paradoxal et l’autre vous répondra simplement : mais nous sommes là depuis plus longtemps qu’eux. Ou alors si on s’en tient à l’égalité garantie par la citoyenneté, critère intemporel et abstrait, on scotomise le doute légitime qui pèse sur l’acceptabilité d’un régime de citoyenneté accordé sans aucune délibération de la communauté nationale, sans aucun débat public, sans aucune possibilité réelle de discussion démocratique. Il n’est même pas admis par la pensée unique qu’un citoyen puisse considérer que dans de telles conditions le contrat social a été rompu, la loi n’étant plus l’expression de la volonté générale. La vérité est que l’idéologie et l’imposition de normes non démocratiques ont profondément entamé la légitimité du pacte républicain, à tel point qu’on ne voit pas comment celui-ci pourrait se redresser en repartant naïvement des conditions qui ont provoqué son ébranlement.

Le mot discrimination fonctionne dans ce régime spécial de non-démocratie (qui n’est pas franchement antidémocratique comme le sont les régimes tyranniques ou totalitaires). Il devient naturel de se représenter la soupe au cochon comme discriminatoire en soi.

Cela veut dire que le charcutier doit aussi se sentir coupable,

puisque les juifs et les musulmans ne vont pas entrer dans sa boutique.


Proposer un choix limité, c’est désormais exclure. Voilà qui est dit, sans arrogance, par les magiciens du politiquement correct. Cette perversion de la pensée doit devenir la seule manière de penser. A la limite, il serait moins choquant qu’on renonce à toute soupe populaire en appliquant la loi du tout ou rien. L’école publique a fait ce choix : plus de signes religieux visibles, car soit on les prend tous, soit on les refuse tous. Mais même dans ces conditions, certains ont crié à la discrimination, sous le prétexte que cette loi aurait visé essentiellement l’islam, dans les intentions sinon dans le texte. La laïcité n’est-elle pas un choix philosophique, donc une option parmi d’autres, qui n’a pas de légitimité autre qu’historique ? On voit comment le piège se referme sur les adeptes de l’orthodoxie mentale. Les arroseurs arrosés devraient comprendre que c’est la notion de choix qui est mise en question.

Lutter contre la discrimination, c’est forcément, en définitive,

refuser de choisir, repousser toute notion de préférence.


Un grand nombre de questions apparemment politiques devront être soustraites à toute décision politique si la notion de suffrage enveloppe une part de décision personnelle, de choix. Les philosophies contemporaines les plus sophistiquées, celles-là même qui passent pour les théories de la démocratie, je pense par exemple à l’éthique de la discussion de Habermas, mettent en scène une communauté de participants argumentant jusqu’à ce que l’échange communicationnel expurge tout résidu vraiment personnel : ne reste alors que la rationalité procédurale, garante de l’impartialité des jugements. Ce modèle, très pratique pour penser une morale universelle idéale, et certainement irréprochable sur ce terrain, s’applique malheureusement, dans les systèmes auxquels je pense, à l’espace publique et devient même le seul modèle soi-disant acceptable pour penser l’espace public. J’y vois là quelque chose de très déroutant et au fond de très anti-individuel pour la question de la soupe au cochon ; pourquoi des citoyens n’auraient-ils pas leur mot à dire sur la culture qu’ils préfèrent promouvoir, sans obliger personne à y adhérer… ? Pourquoi cela serait-il jugé scandaleux en République ?

Rousseau estimait qu’en politique les différences individuelles se neutralisent. C’était encore accepter l’idée que la démocratie suppose au départ des préférences. Rawls lui-même considérait dans sa fiction du voile d’ignorance que chacun a des intérêts à défendre bien qu’il ignore lesquels, ne connaissant pas, par hypothèse, sa position dans la société. Un penseur de talent comme Habermas franchit un pas de plus vers l’abstraction et le refus de choisir.

Bien qu’il ne le dise pas en ces termes, on sent bien que choisir, c’est être hérétique.


C’est d’ailleurs le sens premier de ce mot…

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