6 février 2023
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En direct du Procès contre Charlie Hebdo (suite et fin)

Le Procureur de la République a souligné que seul l’hebdomadaire satirique avait été poursuivi en France, alors que les caricatures incriminées ont été publiées dans d’autres publications, dont Le Monde. Il a également précisé la nature « libertaire de l’hebdomadaire, profondément anti-religieux, la religion catholique ayant été la première à en souffrir, » décortiqué les 3 caricatures incriminées dont la couverture de Charlie Hebdo, qui « expriment une opinion », cité un grand nombre d’arrêtés de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et de la XVIème chambre du Tribunal de Paris. Arrêts qui confirment que la liberté d’expression est garantie, «même celles qui heurtent, choquent un Etat ou une fraction de sa population. » Et « la presse est le chien de garde de la démocratie. »
Elle complétait des arrêts évoqués par la partie civile et qui laissaient croire qu’il y avait « des phrases interdites, » considérées comme « insultes envers le Prophète et les musulmans. » Or, ces arrêts avaient cités de manière tronquée. Elle revenait sur le cas Giniewski, dans lequel la France avait été condamnée car l’auteur « n’avait pas attaqué des convictions religieuses » comme cela lui avait été reproché.
Elle soulignait que dans la caricature de Cabu, en couverture du numéro de Charlie Hebdo incriminé, « le dessin est légendé : les intégristes sont des cons. Et on ne peut pas nier la réalité. L’intégrisme est un état figé…l’intégrisme n’est pas une religion, mais un sous-groupe. »

Le Procureur a vu en ce procès « un vrai débat de société…dans lequel la foi en l’Islam n’est pas stigmatisée »
Et s’interrogeait, à propos de la caricature qui voit Dieu au paradis dire « stop, on est à court de vierges » à des « kamikazes » qui viennent de perpétrer un acte terroriste. Ces vierges nullement effarouchées attribuées en récompense d’actes de Jihad, « est-ce dans le Coran, dans la tradition verbale ? » Et elle rappelait que « ceux qui se font appeler martyrs commettent des crimes parmi les plus odieux. »

D’ailleurs, Claude Lanzmann, autre témoin cité par Charlie Hebdo, qui précisait avoir « milité pour l’indépendance de l’Algérie, » – et qui ne saurait donc être taxé d’islamophobie, qualificatif courant pour décrire toute critique de l’Islam ou de musulmans – avait déclaré auparavant : « on ne peut nier que des poseurs de bombes existent et que Ahmadinejad, qui est musulman et islamiste, revendique sa bombe nucléaire pour rayer un Etat de la carte »

François Bayrou, a apporté également son témoignage. Troisième homme politique à le faire après Nicolas Sarkozy, qui l’avait fait par courrier, et François Hollande, la veille. Il disait que même si des caricatures anti-catholiques de Charlie Hebdo avaient pu le blesser en tant que croyant, il considère que « un pilier central de notre société est la liberté d’expression, elle nous protège tous, croyants, incroyants et agnostiques. » Et il rappelait que la Déclaration des Droits de l’Homme, texte fondateur, dit que « nul ne doit être inquiété pour l’expression de ses opinions même religieuses, s’il n’y a pas trouble de l’ordre public. »

Et aux questions pressantes de Maître Szpiner, l’un des avocats de la Mosquée de Paris, il répondait : « vous tentez de m’attirer dans quelque chose qui est de l’ordre de l’intégrisme et je m’y refuse. »

Le journaliste Mohamed Sifaoui, « musulman croyant et pratiquant, » s’est dit « exaspéré que le terrorisme tue et que les Islamistes ou musulmans plus ou moins modérés prétendent le faire au nom de tous les musulmans. »

Il relatait la montée de l’intégrisme en Algérie, prise au départ avec le sourire, puis provoquant l’inquiétude lorsque leur version de l’Islam devint politique. Puis vinrent les menaces envers les Algériens francophones – traités de traîtres ou de Harkis-, et les interdictions ou les injonctions d’écrire telle ou telle chose. La situation empirant à partir de 1993. Il citait un poète algérien tué 15 jours après avoir dit : «tu parles, tu meurs, tu ne parles pas, tu meurs. » Ce sont 72 journalistes qui furent ainsi « assassinés dans des conditions souvent effroyables. » Un attentat contre son journal fit 3 morts. Il en réchappa et considère aujourd’hui qu’il a gagné 11 ans de vie.

Et il s’indignait que les Intégristes « aient ôté tout esprit critique dans la société musulmane. » Ou que « certains exégèses criminels soient écoutés, suivis. » Brandissant enfin une photocopie du drapeau saoudien où l’on voit verset coranique et sabres, ou encore l’emblème de la Confrérie des Frères Musulmans, fondée en 1928, portant, lui aussi, verset coranique et 2 sabres. Ce qui rend toute accusation d’injure contre la caricature de Mahomet, portant turban et bombe, irrecevable.

Producteur et réalisateur, Daniel Leconte, évoquait les journalistes emprisonnés dans des pays comme Jordanie ou Maroc pour avoir publié ces caricatures et demandait au Tribunal quel impact aurait une condamnation de Charlie Hebdo.

Quant à un sondage publié dans La Croix, qui révélait que 54 % des Français étaient contre la publication de ces caricatures dans Charlie Hebdo, il le qualifiait de « score de la peur et pas de la tolérance. » Et il soulignait que « dans les hautes sphères de l’Etat on n’est pas insensible à l’argumentaire des plaignants, » ajoutant qu’il ne faut sans doute « pas désespérer le 93. » Attitude « très fâcheuse, » selon lui.

Il notait que « depuis le 11 septembre des projets sur ces sujets sont refusés, » rappelant que l’attentat contre le World Trade Center avait été imputé au Mossad ou aux militaires américains. Autrement dit « les islamistes n’existaient pas. » Autocensure et déni devenant de mise. Quant à lui, il « essaye de faire son travail du mieux qu’il peut. »
Il faut dire que l’audience a été ponctuée d’applaudissements ou de rires pour ceux qui ont défendu Charlie Hebdo avec brio et humour parfois. Ce qui fit traiter le public par Maître Szpiner de « tricoteuses »….

Moment inattendu : bien que partie civile, le représentant de l’association des « officiers de police judiciaire, promotion et sécurité nationale, » condamné à 30 ans de prison, converti à l’Islam en prison et y ayant passé un Doctorat de Droit Constitutionnel, déclarait que si ses co-détenus musulmans s’étaient senti offensés par les caricatures, d’où sa plainte, c’est qu’il leur avait été interdit de les voir. Et il se réjouissait de pouvoir les leur expliquer et les remettre dans le contexte. Il demandait la relaxe de Charlie Hebdo dans la foulée.

On peut imaginer à quel point fut difficile la tâche des avocats de l’UOIF et de la Ligue Islamique Mondiale.. D’autant que les deux avocats de l’hebdomadaire, Maîtres Malka et Kiejman, n’avaient pas manqué de citer quelques horreurs trouvées dans leurs brochures ou les écrits de leurs mentors. Un exemple : la question posée sur le sort à réserver aux homosexuels. Faut-il condamner l’actif ou le passif ? Faut-il les brûler ou les jeter du haut de murailles ?

Difficile aussi la tâche des avocats du Recteur de la Mosquée de Paris et Président du CFCM….D’autant que son revirement laisse perplexe car il a été le premier à dénoncer les travers des islamistes….et le voir se trouver aujourd’hui sur les mêmes bancs qu’eux est plus que surprenant.

On pourrait se demander ce qu’il allait faire « dans cette galère »…D’aucuns ont évoqué des pressions politiques ou une politique menée entre deux Etats. Le mystère – terme utilisé, entre autres, par Philippe Val, restant entier pour l’heure.

Les avocats de Charlie Hebdo ne se sont pas privés de citer l’opinion de Jacques Chirac sur ces caricatures. Il en avait critiqué les auteurs et la publication, bien entendu. Comme il avait vivement critiqué Salman Rushdie, objet de fatwa et menaces de mort pour son ouvrage « Les versets sataniques, » avant de lui octroyer, 5 ans plus tard…la Légion d’Honneur!

Au lieu de provoquer la sympathie la démarche de l’UOIF et de la Ligue Islamique Mondiale a provoqué le rire, tant leurs revendications victimaires ou le fait qu’ils aient pu prétendre représenter tous les musulmans forçaient le trait au-delà de la réalité. Il faut dire que Maîtres Malka et Kiejman ont eu l’humour redoutable. Faisant même rire par instant le Président du Tribunal ou les deux juges assesseurs en même temps que la foule.

Grand moment, d’ailleurs, lorsque Maître Kiejman, montrant des caricatures particulièrement virulentes, voire scabreuses, contre l’Eglise ironisait et demandait à l’UOIF et la Ligue s’ils voulaient « vraiment être traités de la même manière… » – ce qu’ils avaient réclamé à plusieurs reprises -. Confusion chez les plaignants…

Et ce qui devait être dans leur esprit un procès en blasphème, pas recevable en France, déguisé donc en injure envers les musulmans et l’Islam, a montré une sérieuse erreur d’appréciation dans leur tactique, préconisée, d’ailleurs, par les Frères Musulmans. Tenter d’utiliser tribunaux et démocratie pour clouer le bec à tous ceux qui critiquent ou combattent l’islamisme, aura apparemment échoué. A moins que la XVII ème chambre ne prenne tout le monde par surprise, revenant ainsi sur « une jurisprudence qu’elle a établie », ce qui lui a été d’ailleurs rappelé à plusieurs occasions.

En dehors du prétoire la foule, très nombreuses, avait des réactions diverses, applaudissements ou huées, que l’on entendait de la salle d’audience.

Philippe Val a demandé la parole pour conclure les débats. Très digne il renouvelait son invitation lancée à Dalil Boubakeur de «poursuivre le débat » et soulignait l’importance que revêtirait le verdict et ses conséquences pour « intellectuels, artistes, créateurs pas seulement en Europe mais aussi dans les dictatures où il est important que les opposants sachent comment se défendre. »

L’arrêt sera rendu le 14 mars prochain.

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