16 mai 2021

lL faut tenter de vivre de Robert Redeker

Dès le lendemain de la publication de cet article, Redeker est désigné sur Al-Jazeera, la chaîne de télévision basée au Qatar, comme «l’islamophobe du moment », par un influent prédicateur, connu pour son extrémisme, le cheikh Youssef al-Qaradawi. Selon l’encyclopédie en ligne Wikipedia.org, la rédaction du Figaro se désolidarise de Redeker et présente des excuses sur la chaîne de télévision du Qatar Al Jazeera. Pierre Rousselin estimera que cette publication a été « une erreur ». L’article est enlevé du site Web du Figaro.

Dans Il faut tenter de vivre, publié en janvier 2007 aux Editions du Seuil, Redeker raconte cette descente aux enfers, inexorable et terrible. Le journal tenu par Redeker est poignant, il est même cinglant. Redeker a des choses à dire et des comptes à régler. Il parle aussi de ses peurs et de ses angoisses. Ce jour là (le 20 septembre 2006), sa vie allait basculer, mais il l’ignorait encore : « Du jour au lendemain, je suis devenu SDF –sans domicile fixe, sans domicile définitif. Passer, par force, sans l’avoir choisi, à une vie de camping, d’un appartement à l’autre. Ne pas savoir où je serai le lendemain, où je dormirai. En quelques heures, ma famille et moi-même avons été précipités dans un monde dont nous ne soupçonnons même pas l’existence : une vie où l’on est jamais posé. »

Les passages grossiers, injurieux, et tout simplement ignobles submergent sa boîte emails. Dans ce livre, Redeker reproduit quelques uns de ces courriels, dans leur plus plate obscénité. « Je lis sur l’écran de l’ordinateur le permis de me tuer. Ma tête tourne, ma vie vacille. Des images m’assaillent, dont celles d’otages occidentaux à la tête tranchée. Sera-ce mon sort également ? Je sens le couteau glacé m’ouvrir la gorge, j’entends le son du sang qui gicle, semblable à celui d’un seau d’eau que l’on vide dans l’égout, je sens les bras qui retiennent alors que je me débats comme un animal apeuré –j’ai connu, dans mon enfance paysanne, la mise à mort du cochon, qui avait quelque chose de rituel aussi, ses cris, ses grognements stridents à en déchirer le tympan, ses tressaillements, sa sueur funèbre. Les djihadistes d’al-Hebah me comparent à un cochon. Aurai-je sous la lame, plus de dignité que cette bête ? J’anticipe aussi mes dernières pensées. On meurt en animal, comme le cochon effrayé, et on meurt en homme, avec des pensées. Au bout de quelques minutes je me reprends. Ce scénario d’horreur est impossible en France, au pays des droits de l’homme ! Et pourtant non, si l’on en est arrivé au point où la police doit me protéger, me cacher, c’est que ce n’est pas vraiment impossible, que des décisions prises ailleurs, au Moyen-Orient, peuvent s’appliquer ici. Je balance entre la terreur et l’apaisement, et tente de me raccrocher à ma foi, chevillée au corps, en la souveraineté nationale. »

Le voici donc menacé de mort, traqué, caché, perdu, esseulé, dégoûté, apeuré, effrayé. Redeker espère néanmoins. Il pense avoir le soutien de TOUS les démocrates. En premier lieu, il attend un mot de son ministre de tutelle, Gilles de Robien (ministre de l’Education nationale). Mais « au lieu de m’aider, (Robien) m’enfonce », écrit-il. « Il a volé au secours des islamistes ». Selon Robien, « un fonctionnaire doit se montrer prudent et modéré en toutes circonstances. » Et Redeker de commenter : Gilles de Robien « suggère que la fatwa dont j’écope est une condamnation que j’ai bien cherchée. » Un peu plus loin dans son journal, il précise que -le 30 septembre 2006- le ministre l’a appelé et l’a finalement assuré de son soutien : « Par je ne sais quel tour de prestidigitation. Il oublie cependant de s’excuser pour ses propos précédents. »

Redeker attend également que la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) le soutienne.

Mais « elle retient le délit d’opinion comme chef d’accusation.


Plus : elle l’appuie sur des considérations sur ma personnalité », écrit-il. « La preuve tient dans cette phrase », ajoute-t-il : « M. Redeker nous a habitués à de tels débordements qui traduisent son peu de rigueur intellectuelle comme sa haine de l’Islam et des musulmans ».

Redeker demande alors l’aide du MRAP. « Quelle déception ! » s’exclame-t-il.

« Le MRAP me condamne avec encore plus de violence verbale que la LDH, me menaçant de poursuites devant les tribunaux. »


« Mouloud Aounit et le MRAP, m’enfonçant encore un peu plus, ne découragent pas les assassins. Ces deux réactions engendrent une leçon : avec la LDH et le MRAP, il y a tromperie sur l’étiquette », ajoute-t-il (pp. 52-53). Robert Redeker espère alors que le maire de Saint-Orens-de-Gameville, la commune où il enseigne, va le soutenir. Mais il ajoute aussitôt : « … pour cet élu communiste … peu importe ma vie, peu importe la liberté d’expression. » Ses voisins l’aideront peut-être ? « Les voisins ne manifestent aucune marque de solidarité. Ils sont méfiants. Ils ne cherchent pas à savoir. Ils craignent pour leur tranquillité. »

Et qu’en est-il de l’Humanité ? Là encore, Redeker ne mâche pas ses mots : « Je ne mérite pas (leur) soutien car je serais un réactionnaire !… trahissant l’universalisme de la gauche, la position de l’Humanité signifie : ce n’est pas l’homme en général, dans son universalité, qu’il faut défendre, c’est l’homme vierge d’écrits ou de propos « réactionnaires » ». Et qu’en est-il des syndicats enseignants ? Redeker répond : « Si « bouffe curés » en général et par tradition, (ils) ne m’approuvent pas. » Les profs alors ? Redeker parle de la « collectivité (enseignante) en ces termes : « cette collectivité (qui) était un nœud de vipères » et dont il « ignorait encore son degré de toxicité. »

Qui l’aide alors ? Robert Redeker liste les personnes le « soutenant sans dégoût » (Claude Lanzmann, André Glucksman ou Bernard-Henri Lévy…) Redeker parle aussi des hommes politiques qui lui ont apporté son soutien (Nicolas Sarkozy, Vincent Peillon, François Bayrou, François Fillon…) Il parle aussi des institutions qui l’ont soutenu, notamment le CRIF, dont Claude Lanzmann dit : «Pourquoi faut-il attendre le CRIF, alors que Robert Redeker n’est pas juif, et des intellectuels parisiens pour organiser son soutien ? »

Redeker raconte que depuis le mois d’octobre 2006, le CRIF et la LICRA, épaulés par Claude Lanzmann, ont travaillé à l’organisation de deux grands meetings de soutien. L’un à Toulouse, le 15 de ce mois, l’autre à Paris, le lendemain.

Finalement, le livre de Robert Redeker est d’autant plus poignant que le lecteur prend la mesure, précise, concrète, quotidienne, de ce qu’il a traversé et devra encore affronter. Et puisqu’il me faut conclure ce rapide compte-rendu, je reprendrai à mon compte la conclusion d’un article de l’écrivain Henri Barbusse (4 avril 1931), à une époque (les années 30) où des films étaient interdits, des livres étaient saisis, des revues étaient censurées et des pièces étaient enlevées : « On assiste à la pression toujours plus accentuée d’une idéologie réactionnaire de force (…) contre quelque chose qui meurt béatement, avec couronnes et fleurs de rhétorique : LA LIBERTÉ ! »

Robert Redeker, Il faut tenter de vivre, Seuil, 2007, 136 pages, 12 euros

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