24 septembre 2020

Maurice Papon a-t-il été la vraie cheville ouvrière de la déportation des Juifs de Bordeaux ?

Si c'est le premier point alors on comprend pourquoi d'une part De Gaulle l'a blanchi et l'a nommé Préfet de Police et Giscard D'Estaing secrétaire d'état au budget, et pourquoi, d'autre part, certains, en particulier les communistes tentent à tout prix de le charger parce qu'ils peuvent ainsi faire oublier leur propre neutralité quant au nazisme avant 1941…Si c'est le second point, tout l'édifice gaullien s'effondre et non seulement la droite mais aussi les tréfonds du peuple de France reste entachés à jamais de relents antisémites qui les minent tant, comme on le voit encore aujourd'hui, tout en se servant désormais d'Israël comme prétexte…

Aussi le cas Papon reste un thermomètre intéressant, parce que selon qu'on le diabolise ou l'innocente se perçoit les clivages simplificateurs qui font tant de mal et au fond avivent les plaies au lieu de les apaiser puisqu'au lieu de comprendre ce qui a pu vraiment se passer on charge un homme au lieu d'analyser tout un système, une époque, des racines, dont le vichysme fut le relent et le communisme son masque inversé qui s'affirma de plus en plus lorsque Staline déporta et fusilla à tout va et en particulier des Juifs…

Revenons au livre d'entretien ; Papon y parle de hauts fonctionnaires, tels Garat, Duchon, Dhose, et Frédou, qui semblent avoir pris des décisions quant aux rafles sans en rendre compte à Papon, leur supérieur hiérarchique pourtant en tant que secrétaire général (page 71) de la Préfecture de Bordeaux :

Michel Berges
(page 151) : Avez-vous donnée des consignes (…) dès la rafle de Juillet (1942) ? (…)

Maurice Papon
: (…) Je (la) découvre en arrivant. Je débarque à Bordeaux depuis trois à quatre jours fin juin. Mes réactions ne peuvent être d'ordre général, et le fond, c'était toujours de sauver ce qui pouvait être sauvé. Telle a été ma réaction instinctive.


Michel Bergès (pp. 153-154) : Frédou, lors de son interrogatoire du 12 février 1949, déclara au capitaine instructeur Noël Stienne:

" Pendant l'occupation, j'étais Commissaire Divisionnaire et par la suite Contrôleur Général, en Sécurité publique. J'avais été chargé par M. le Préfet Régional et M. l'Intendant de Police d'assurer la liaison entre l'administration et les diverses autorités allemandes. C'est à ce titre que j'ai connu Dhose, auprès duquel, pour raisons de service, je devais me rendre assez souvent. J'ai été chargé par M. le Préfet et par M. L'Intendant de Police de faire des démarches auprès de Dhose en faveur de personnes qui avaient été arrêtées par les divers services de police allemande".

On comprend mieux que ce soit Frédou qui ait été chargé de négocier les mesures policières concernant la première rafle ! Garat n'était donc pas seul face aux SS. Au-dessus de lui, totalement en dehors de vous, il y avait Frédou…

Maurice Papon : Évidemment…non seulement sans mon accord mais sans même que j'en sois averti !
Michel Bergès :
C'est dans cette logique que Garat s'est rendu à la convocation du KDS. Voici, sous forme d'extraits, en quels termes il vous a informé le 2 juillet de sa rencontre avec les SS :

" J'ai l'honneur de vous rendre compte que, sur convocation, je me suis rendu, aujourd'hui, auprès du Capitaine Oberschutz (sic), chargé des questions de police juive à la Sicherheitspolizei. La teneur des instructions qui m'ont été communiquées au cours de cet entretien, est ci-après résumée (…). J'ai posé la question de savoir si la mesure sera appliquée aux mères d'enfants en bas âge. Il m'a été répondu qu'aucune exception ne serait faite à cet égard et que ces enfants devront être confiés à l'Union générale des Israélites de France (…). J'ai demandé au Capitaine Oberschutz, si l'organisation Todt pourrait mettre des camions à la disposition de la police française pour le transport des Juifs des centres de Groupage vers le camp de Mérignac. Il m'a été répondu négativement (…)".

Garat ne vous rend compte qu'au retour. Il a été convoqué sans votre accord, au-dessus de vous, directement par Doberschutz. C'est un fait décisif en soi. En effet, cela signifie que pour les SS, Garat fonctionne dans la logique de ses attributions fixées antérieurement du temps de Pierre-Alype. On s'aperçoit qu'il pose des questions importantes et négocie directement avec le lieutenant SS. D'où ma question : est-ce bien vous qui le contrôlez lors de cette premère rafle ?

Maurice Papon : C'est le correspondant normal et naturel pour Doberschutz. Il rend compte après ! Où se situe le problème ? Je vous rappelle à nouveau que les Allemands occupent le territoire en vainqueurs. Cela c'est le fait qui se suffit à lui-même. La convention d'armistice c'est le droit…s'il y a encore place pour le droit !

(…)


Michel Bergès (
page 156) : Dernier élément documentaire illustrant l'autonomie du chef de service : dans la marge d'une circulaire ronéotypée adressé par de Brinonaux préfets de la zone occupée concernant le port de l'étoile jaune, imposée par l'ordonnance allemande du 28 mai 1942, Garat écrit cette remarque édifiante de sa main, en paraphant, à la page 4 :

" Téléphoné le 3 juin 42 aux Services du Commandant Hagen ( Sicherheitspolizei). La mesure s'applique aux Allemands mais ne s'appplique ni aux Turcs et aux Grecs ".

Le chef de service des affaires juives de la préfecture avait donc des relations suivies à la fois avec les Allemands mais aussi avec les chefs de la police qui l'avaient intronisé, redisons-le, responsable des questions juives pour la Gironde le 20 février 42 lors de la conférence à l'intendance de police dont nous avons parlé. On décèle, à cette date, avant l'arrivée de Sabaatier, une complémentarité effective de Garat avec la police des Questions juives…

Maurice Papon : Nous inversâmes, nous y reviendrons, cette funeste tendance du temps de Pierre-Alype. Ce qui me stupéfie, c'est que l'instruction n'ait pas utilisé ce type de pièces ! Elles sont décisives ! Elles montrent effectivement -et pour cause, puisque je n'étais pas là-, que Garat n'avait pas besoin de mes instructions pour donner des ordres à la gendarmerie et surtout, ce qui est le plus grave, pour téléphoner sans autorisation aux SS, pour répondre à leur désir immédiat d'arrestation ou pour prendre leur consignes ! Je ne comprends pas que la Cour, sous l'influence de son Président, ait refusé un complément d'information afin de rechercher les archives de l'intendance de police ou toutes autres susceptibles d'apporter un éclairage aussi important. Ou plutôt, je comprends mieux !

Si l'on suit le contenu de ces pièces, Garat, du temps de Pierre-Alype, avait des prérogatives informelles de police, voulues et décidées par l'intendant Duchon et le commissaire chef régional de la Sécurité publique Frédou. C'est effarant !
Il est plus aisé de comprendre que je me méfiais de lui, avant de lui imposer mes conceptions, d'autant q'effectivement, même si Sabatier l'obliger à passer par la voie hiérarchique, il conserva ses habitudes, si je puis dire, avec les chefs policiers voire avec les SS. J'essayais de le contrôler, autant que faire se peut. Mais début juillet, je venais d'arriver, je le répète. (…).

Plus haut, (pages 125-127) :


Michel Bergès : On a parfois l'impression, permettez-moi de le dire, que les fonctionnaires français, dont certains sont d'ailleurs des résistants ne se sont pas posés de question de conscience en matière par exemple de politique antijuive ou de poursuite des "récalcitrants" et des "oisifs" pour le STO ! Certains policiers ont bien accepté d'être désignés pour surveiller les convois, ce qu'ils ont fait avec un zèle apparent…

Maurice Papon : Tous ne font pas du zèle. Ils sont placé devant le fait accompli, ceux qui ne voulaient pas marcher étaient dénoncés et arrêtés (cf. le cas de Saufrignon). Il y a eu 140 policiers arrêtés ou déportés à Bordeaux, dont beaucoup sont morts ! À l'époque, ils ne savent pas ce qu'ils font. J'ajouterais d'ailleurs que mes adversaires, à travers une cabale politique montée sciemment, ont fait citer contre moi, à plusieurs reprises, des policiers résistants. Pas du tout pour parler du problème réel que vous soulevez ici, mais au contraire pour essayer de leur faire dire qu'ils ne m'avaient pas connu comme résistant !

Michel Bergès : Effectivement, des policiers résistants ont été contraints de participer à des arrestations de juifs voire de résistants. Mais l'UGIF aussi a été impliquée dans le système des arrestations et des rafles, a priori comme a posteriori. Je veux bienc roire que leur état d'âme était lié à l'état des informations alors en leur possession concernant ce qu'aujourd'hui nous connaissons nous comme cette abominable " solution finale ". Cependant, je vous rappellerai cet extrait des Mémoires du Grand rabbin Cohen de Bordeaux, au sujet de la première rafle, soit-disant réalisée avec " tact et dévouement " selon les termes du rapport de Maurice Sabatier du 18 juillet 1942 concernant l'exécution des ordres allemands :

" Á Bordeaux, la rafle se déroula dans la nuit du 15 au 16 juillet, avec une brutalité inouïe. Des familles entières furent arrachées à leurs foyers et entassées pêle-mêle dans des cars, hommes, femmes, et enfants en bas âge, tous ensemble au camp de Mérignac".

Maurice Papon : Il faut rappeler à nouveau qu'un rapport officiel sur une question aussi sensible ne pouvait pas porter une appréciation libre. Il n'avait pas pour but de rendre compte de la réalité… En l'occurrence, n'oubliez pas non plus que les policiers français étaient accompagnés eux-mêmes de soldats et policiers allemands…La menace était omniprésente ! Ces événements furent dramatiques, il faut y revenir…

Michel Bergès : Parmi d'autres faits, je pourrais citer aussi la distribution de l'étoile jaune, début juin 1942, par la police de Bordeaux, qui eut lieu avant votre arrivée en poste. Dans ses rapports de fin de mission, l'intendant de police Duchon déclara que " cette formalité administrative" s'étaient " déroulée sans incident " alors qu'il s'agissait d'appliquer un ordre spécifiquement nazi ! qu'en pensez-vous ?

Maurice Papon : Ce type de réaction officielle, par écrit, dénote la peur intériorisée des fonctionnaires à qui l'on imposait de telles mesures en zone occupée? C'est un refoulement ! On ne pouvait pas dire ce que l'on pensait dans des rapports administratifs ! Il y avait ce que l'on écrivait, les formules, et ce que l'on ressentait. Dans mon journal, je ne me livrais pas non plus. La peur nous habitait. La prudence devait nous guider aussi, pour tenir. C'estr ce que Londres avait bien compris en invitant les fonctionnaires et les magistrats à demeurer à leur poste !

Michel Bergès : Comment réagissiez-vous, vous qui étiez formé à l'école de l'administration républicaine et de ses valeurs, à cette " législation " de fait que Vichy, dans son application, dans sa dimension la plus irrationnelle, la plus inhumaine ? Qu'en pensiez-vous en conscience ? N'avez-vous pas compris, à titre personnel qu'il s'agissait d'actes illégaux et criminels, vous, les fonctionnaires républicains dont certains été déjà résistants, en juillet 1942 ?

Maurice Papon : Résistant, je l'étais moi-même, nous en reparlerons. Sur le terrain, les textes de 1941, 1942, ne sont plus simplement des actes de papier, en effet. À Bordeaux, vu de mon poste, et cela reste valable pour la majorité des fonctionnaires d'autorité, nous avons compris que le sort des personnes arrêtées, convoyées, puis déportées vers l'inconnu, était en jeu. Comme pour les résistants pris sur le fait, déportés, voire fusillés. Étions-nous des complices de déportation ou des fusillades lorsqu'on devait gérer les inhumations ? Dans notre espit, non ! Comment pouvions-nous être complices quand nous faisions en conscience tout ce qui nous apparaissait possible pour nous y opposer ou pour sauver ces vériatbles otages ! (…) ".

Qu'en penser ?

Que Papon aurait dû s'enfuir, quand même, partir à Londres ? Mais dans ce cas, il n'aurait pas pu faire son possible pour au moins soulager quelques souffrances…Ainsi, lorsque Michel Bergès lui souligne, (p. 149), que les " victimes furent parfois enchaînées. Les conditions de convoiement furement particulièrement dures, pas seulement pour l'escorte ! ", Maurice Papon répond " – Je le sais. J'ai adressé un rapport pour améliorer et humaniser le transport. Mais sans résultat ! (…)"

Cette réponse apparaît surréaliste, d'autant que Papon affirme qu'il ne connaît pas la destination des déportés (p.127) ; on peut trouver sinon mensongère du moins puéril sa réponse, mais si la Résistance à Londres demandait aux fonctionnaires de rester en poste, réagir ainsi comme il le fait n'était pas négligeable : autant dans ce cas reprocher au porteur de Croix assistant un instant Jésus d'être lui aussi complice de sa mise à mort… Les choses semblent, bien plus complexes, hélas, et en tout cas montrent bien que Papon n'en était pas l'organisateur ni même l'instrument, mais le spectateur quasi impuissant…et ce même lors de la rafle du 10 janvier 1944 (page 212) alors qu'il fut accusé de l'avoir organisé (page 217).

Quant à ses collègues, assez coulants avec les demandes allemandes deux ans auparavant, traînent des pieds, refusent, mais là, on peut les accuser de tourner leur veste dans le sens du vent libérateur, sauf que leur refus d'obéir peut à la fois sauver des vies et leur honneur…Michel Bergès observe (page 213) :

-" De 13 h h environ à 20h15 le préfet Sabatier refuse d'obéir. C'est une position de fermeté… Ce jour-là fut dramatique. Le sort de tous les juifs français restant à Bordeaux se jouait".En vain…(page 214). Puisqu'il obtempère en demandant l'aval du gouvernement de Vichy…

Et, page 217, Michel Bergès demande à Maurice Papon :
"- Si Sabatier avait refusé d'obéir au gouvernement, cela entraînait quoi ?
-Le lendemain, le préfet régional aurait été arrêté par les SS, et sans doute beaucoup d'autres avec lui ! ".

Cercle vicieux donc : partir, s'enfuir, aller à Londres, au risque d'être sans pouvoir, de devenir sans grade, anonyme… Ou alors rester, préserver un prestige, les lampions de feu la république, dîners en ville, beau monde, tout en tentant de ralentir le processus en sauvant les meubles…Il y a de l'humain dans cette réaction… C'est peut-être ce qui manque lorsque le cas Papon défraie l'actualité, alors qu'il y avait eu si peu de résistants, surtout en 1942…

Papon est devenu, au fil du temps, un parfait bouc émissaire des impairs et passes de la vie politique française, troublée à la fois par l'effort nazi de restaurer un ordre nouveau promettant d'effacer la Modernité au profit d'un retour éternel à l'ivresse de la guerre, et par l'effort soviétique d'instaurer en permanence le règne de la Terreur…

En s'acharnant sur lui, sans lui donner aucune circonstance atténuante alors qu'il n'a pas été le bras qui tenait la hache, cela évite de s'interroger sur ce qui a permis Vichy d'exister, et ce qui permet encore de voir les crimes communistes absous, eux, de toute poursuite…

Une anedocte à ce propos pour finir : savez-vous que " La vie des autres", dont nous avons parlé ici, à savoir ce film qui parle des méfaits de la Stasi, avait été refusé aux Festivals de Berlin et de Cannes ? (Le Point du 8 mars, page 89). Il a fallu qu'il décroche un oscar à Hollywood pour que la chape de plomb idéologique soit brisée : aux USA, pas en France, ni en Allemagne : again…


Lucien SA Oulahbib

https://en.wikipedia.org/wiki/Lucien-Samir_Oulahbib

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