7 février 2023
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La réforme par la « ruse »

Une lecture au premier degré du « pacte présidentiel » de Ségolène Royal conduit à le qualifier d’inadapté à la situation de la France.Elle entend alourdir les charges qui pèsent sur les entreprises alors que leur compétitivité s’est érodée : effondrement de la compétitivité extérieure, alourdissement des coûts salariaux et faiblesse des marges des entreprises.
Elle entend corriger les effets des 35 heures en augmentant les petits salaires alors que la France travaille de moins en moins et que le ratio Smic/salaire moyen fournit l’indice d’un écrasement de la pyramide des salaires.
Ségolène Royal enfin en multipliant les dépenses de redistribution sans fournir d’indications sur les recettes paraît accepter l’idée d’une dégradation supplémentaire des comptes publics… Comme si la réhabilitation de l’impôt pouvait masquer que la France est des pays de l’OCDE celui dont la dépense publique a le plus crû au cours des 10 dernières années. Politique ultrakeynésienne quand la situation exige une politique de l’offre : en temps normal, cette politique produit dans un premier temps un surcroît de croissance avant que la dégradation des comptes extérieurs et des déficits publics ne relance le chômage et n’entraîne une politique de rigueur.

Quelle ingénierie de la réforme

Comment comprendre une telle erreur d’orientation et surtout, comment concilier une telle politique avec le diagnostic économique pessimiste de Ségolène Royal et ses intuitions novatrices sur la dialectique des droits et des devoirs? A l’inverse, si les discours de ses rivaux de droite passent pour plus réalistes, ont-ils davantage de chances de contribuer au redressement de l’économie française ? En fait la question centrale à laquelle tentent de répondre les divers candidats est celle de l’ingénierie de la réforme structurelle dans un pays qui paraît revenu de tout.
Dans un pays en proie au déclin industriel, à une productivité déclinante, livré à un syndicalisme tout-puissant et à un patronat pusillanime, Mme Thatcher avait pratiqué la thérapie de choc avec le succès que l’on sait. Ce modèle hante la droite française qui, en deux occasions, a cru pouvoir y recourir en 1986 puis en 1995. Dans les deux cas, l’expérience se solda par un échec et coûta à la France 10 ans d’immobilisme.

Le cas des social-démocraties nordiques fournit un autre modèle : lorsque des économies ouvertes en proie à la mondialisation perdent leur compétitivité tout en préservant leur modèle social, les déficits explosent et la crise s’installe. La Finlande, la Suède et le Danemark connurent à différents moments cette épreuve de vérité et nombreux furent les observateurs hâtifs qui annoncèrent la fin de la social-démocratie. En négociant des compromis de crise comportant la relance de l’offre par le high-tech, la flexibilité de l’emploi, la dévaluation, la baisse de la dépense publique et une plus grande maîtrise des comptes sociaux, ces pays ont réussi. Ils offrent au monde aujourd’hui un modèle d’autant plus difficile à imiter qu’il emprunte beaucoup à des histoires et à des cultures guère transposables .

Le cas de la France fournit un troisième modèle, celui du despotisme éclairé pendant les Trente Glorieuses puis du despotisme de l’idéal européen dans les années 85/95. Dans les deux cas, le pays accepte les habillages idéologiques, en pratique il délègue aux gouvernants et juge aux résultats. De Gaulle et Mitterrand incarnent cette figure française de la réforme d’en haut au nom de l’intérêt général. Ce modèle est en crise, d’où les attraits qu’exercent les modèles thatchériens d’un côté, danois de l’autre.

La “voie” Royal


Á la lumière de ces expériences, on peut comprendre le pari du pacte présidentiel. Il s’agit d’un dispositif ultrasocial qui ouvre les conditions de la modernisation économique et institutionnelle. C’est en rassurant pleinement les Français sur leur sort et leur avenir qu’on pourra réformer le social en introduisant la dialectique des droits et des devoirs. C’est en réaffirmant une priorité keynésienne de court terme qu’on dégagera la voie pour des réformes structurelles. C’est en caressant dans le sens du poil les étudiants qu’on fera passer la logique de l’excellence requise par l’économie de la connaissance. C’est en flattant enfin les élus locaux qu’on remettra en cause l’empilement administratif. Bref, Ségolène Royal veut réinventer la réforme par « la ruse » comme son maître Mitterrand, elle ajoute une note personnelle : l’écoute permanente et la compassion médiatique. Dans la démocratie participative en effet l’important est l’écoute, non la coproduction des politiques publiques.

Comment évaluer les chances de succès d’une telle démarche ? Ne risque-t-on pas d’avoir la revalorisation sans la modernisation, les droits sans les devoirs, les déficits et les dettes sans les réformes structurelles ? Une chose est sûre : la gauche pas plus que la droite ne possèdent la clé de la réforme, deux voies sont proposées, les Français peuvent choisir l’une ou l’autre ou les rejeter l’une et l’autre.

© Le nouvel Economiste -n°1379 – Du 15 au 21 mars 2007

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