29 septembre 2022

La «mondialisation libérale» source de tous les maux?

Mais c’est aussi parce qu’il s’attaque -le mot est spécialement bien adapté dans ce cas -à un thème important et actuel, celui de la liberté des échanges. Il est probablement peu de domaines où le divorce entre les propos dominants et la rigueur intellectuelle soit aussi éclatant que celui-ci. En utilisant au mieux les instruments de la propagande médiatique, le mouvement ATTAC est arrivé à populariser l’idée que la « mondialisation libérale » était la source de tous les maux. Il est certes toujours facile de trouver à l’extérieur un bouc émissaire quand on ne veut pas se réformer soi-même. Il est facile pour les dirigeants des pays sous-développés de rejeter sur cet être mythique – « le capitalisme mondial » -la responsabilité d’un sous- développement dont ils sont les seuls acteurs. Il est facile pour les dirigeants des pays plus développés de rejeter leurs difficultés, en particulier le chômage, sur la concurrence, dite déloyale, des producteurs étrangers. Tout cela est facile. .. mais faux. Devant tant d’erreurs, c’est un devoir moral, pour ceux qui ont réfléchi, de réagir et de les dénoncer. C’est ce que fait Jacques de Guenin, avec talent certes, mais aussi avec mesure et avec le souci louable de respecter ses éventuels contradicteurs. Même si l’Histoire nous fournit hélas bien des exemples du rôle joué par le mensonge et la manipulation intellectuelle, Jacques de Guenin préfère partir de l’hypothèse optimiste selon laquelle les hommes sont de bonne volonté, de telle sorte que l’erreur doit spontanément se dissoudre devant l’exercice honnête de l’intelligence et l’expérience des faits. Puisse son optimisme être fondé, puisse son livre en apporter la preuve !

Nous venons de le dire, l’idée selon laquelle l’échange pourrait être inégal est largement répandue. Or elle est fausse, radicalement et définitivement fausse. Il est en effet un principe universel, à savoir qu’un échange libre est profitable aux deux partenaires (sinon, bien sûr, ils ne le décideraient pas). Et ce principe est évidemment valable que les partenaires soient situés sur le même territoire national ou sur des territoires nationaux différents. Car il ne faut pas oublier que les pays n’échangent pas, pas plus qu’ils ne pensent ou agissent. Seuls les individus échangent, soit isolément, soit en coopérant au sein de structures entrepreneuriales. Etant universel, le principe selon lequel l’échange est nécessairement bénéfique pour tous les échangistes ne peut pas souffrir d’exception (1)

Pourtant, dira-t-on peut-être, si un gouvernement supprime barrières douanières qui protégeaient certains des producteurs de son pays, ces derniers souffrent bien de la concurrence accrue des producteurs étrangers au point qu’ils peuvent même être conduits à la faillite. En ce sens, la libéralisation des échanges appauvrirait ces producteurs et donc leurs pays. Mais il faut en réalité renverser le raisonnement: la protection dont ces producteurs bénéficiaient auparavant n’était rien d’autre qu’un ensemble de privilèges obtenus par la contrainte étatique. Les gains indus qu’ils recevaient ainsi se faisaient aux dépens des consommateurs nationaux, obligés de payer plus cher pour leurs achats, ou des producteurs étrangers empêchés de vendre dans le pays protectionniste. Or personne ne peut valablement légitimer que certains se voient ainsi attribuer des droits sur autrui: le protectionnisme apporte des gains à certains (généralement ceux qui sont les plus proches du pouvoir politique), mais il crée des victimes (généralement les moins organisés politiquement et les plus pauvres). La libéralisation des échanges ne fait que restaurer les droits légitimes des uns et des autres. Elle est donc l’expression des exigences d’une morale universelle et, en tant que telle, elle ne peut entrer en conflit avec aucune autre considération.

L‘idée selon laquelle l’échange pourrait être créateur d’inégalités est en réalité le sous-produit d’une autre erreur intellectuelle, celle qui consiste à penser que les relations -entre les hommes constituent un jeu à somme nulle: ainsi ce qu’obtiendraient les habitants des pays riches par l’échange international serait obtenu aux dépens des habitants des pays pauvres. De là vient l’idée du « pillage du tiers-monde ». Ceux qui défendent ces thèses ont une vision matérialiste et statique de l’économie: ils considèrent qu’il existe un stock donné de richesses dans le monde (en particulier les ressources naturelles) et qu’il convient seulement de répartir ces richesses. Or, les richesses humaines sont toujours créées et elles le sont nécessairement par des efforts d’intelligence. C’est la raison pour laquelle Julian Simon -remarquable économiste américain, trop ignoré en France -a pu montrer que les ressources naturelles n’existent pas et qu’elles sont elles-mêmes un produit de l’esprit humain (2). En effet une ressource quelconque n’a pas d’existence économique aussi longtemps que personne ne lui a trouvé d’usage et ne l’a associée à un projet humain. Et il ne faut pas s’étonner si des pays riches en ressources naturelles (par exemple le pétrole pour le Venezuela) ne se développent pas, alors que d’autres, démunis de ressources naturelles (la Suisse ou Hongkong) sont au contraire très prospères.

Parce que dans tout pays il existe des êtres humains dotés de raison et d’imagination, tout pays a vocation à se développer et il se développera d’autant mieux que ces êtres humains seront libres de penser, de produire, d’épargner et d’échanger .Si certains pays sont pauvres ce n’est certainement pas à cause de l’échange international, qui leur permet au contraire d’économiser des ressources en se procurant à l’extérieur ce qu’ils ne pourraient produire qu’à un coût plus élevé. S’ils sont pauvres c’est parce que leurs habitants sont les victimes de dirigeants qui mettent des obstacles à leur liberté, qui les paralysent par des réglementations délirantes, qui les spolient par des impôts élevés, qui les démoralisent par la corruption. Il suffit d’ailleurs de regarder le monde qui nous entoure pour voir que le développement d’un pays est directement lié au degré de liberté dont jouissent ses habitants.

N‘agissant pas sur la cause de la pauvreté, la prétendue « solidarité internationale » ne résout évidemment pas le problème. Bien plus, elle risque même d’aboutir au résultat inverse en renforçant les pouvoirs et les richesses de dirigeants coupables de maintenir la pauvreté de leurs citoyens.

En réalité le beau mot de solidarité est dévoyé lorsqu’il sert à désigner des transferts prélevés par la contrainte publique sur des contribuables qui avaient créé des ressources par leurs propres efforts afin de donner ces ressources non pas aux individus les plus pauvres, mais aux dirigeants des pays pauvres. La mondialisation de la solidarité ce devrait d’abord être celle de l’échange. Dans l’échange les êtres humains sont solidaires, ils apprennent à se connaître, à se respecter, à s’enrichir mutuellement, à agir conformément à des règles morales (honorer ses propres engagements, reconnaître les droits d’autrui), à être sanctionnés s’ils ne respectent pas ces règles.

La règle d’or de la politique extérieure de la France ne devrait donc pas être de compléter la mondialisation des échanges par la mondialisation d’une prétendue solidarité, ce qui peut conduire à dérouler le tapis rouge sous les pieds de dictateurs corrompus sous prétexte qu’ils sont les représentants de la pauvreté du monde. Elle devrait être de se sentir solidaire de ceux qui permettent à la liberté de s’épanouir dans leurs pays, que ceux-ci soient riches ou pauvres.

Bien sûr, la pauvreté est insupportable. Pour autant, ce n’est pas parce qu’un pays est pauvre que ses dirigeants méritent notre amitié, car cette pauvreté est finalement le signe d’une défaite. Ce qui justifie notre attention ce sont les efforts faits en faveur de la liberté; et c’est la liberté qui mettra fin à la pauvreté.

Les notions qui précèdent sont si claires, si bien établies depuis des siècles par les économistes dignes de ce nom, si conformes à l’observation, que l’on peut s’étonner qu’elles soient encore ignorées de bien des personnes de bonne volonté dans notre pays. Elles sont cependant combattues avec véhémence par ATTAC, qui offre ainsi au public déçu par les carences des partis politiques une apparence d’explication des malheurs de la société. Les idées d’ATTAC trouvent un terrain fertile dans un pays où l’enseignement, la fonction publique, les syndicats, et les partis politiques sont encore fortement imprégnés de philosophie marxisante, comme en témoigne notamment la propension à raisonner en termes de lutte des classes et à faire appel à un interventionnisme sans limites de l’Etat. Les programmes scolaires, dont l’Etat a le monopole, soumettent sans vergogne nos enfants à cette idéologie, au lieu de développer leur esprit critique, comme ce devrait être leur rôle. Et l’Université, elle aussi monopolisée par l’Etat, au lieu d’être le lieu de la confrontation libre des idées, est le plus souvent le véhicule de la pensée dominante.

Jacques de Guenin s’est livré à une analyse méthodique et rigoureuse de la propagande répandue par ATTAC. Il était particulièrement qualifié pour le faire dans la mesure où il a, lui, l’expérience pratique des sujets abordés par ATTAC et l’équipement intellectuel nécessaire pour tirer parti de cette expérience: de formation scientifique, ayant fait sa carrière dans deux grandes entreprises internationales, ayant travaillé, vécu, ou voyagé dans un très grand nombre de pays, il a eu la chance d’apprendre l’économie en recevant l’enseignement de deux prix Nobel. Capable d’apprécier les qualités personnelles, mais aussi la crédulité, des nombreux militants d’ATTAC qu’il a fréquentés, mesuré et précis dans ses critiques, il n’avance rien qu’il n’offre au lecteur la possibilité de vérifier. Dans un pays où paraissent presque chaque mois des livres qui martèlent sans preuves et sans esprit critique les thèses hostiles à la « mondialisation libérale », ce livre apporte enfin précision et clarté sur le sujet.

Pascal Salin est professeur d’économie à Dauphine (Paris IX).

(1) Une partie de la présente préface s’inspire de notre article, "Faut-il humaniser la mondialisation ?", Le Figaro, 7 janvier 2003

(2) Voir son ouvrage, The Ultimate Resource, 1981, (traduction francaise : L ‘homme notre dernière chance, Paris, PUF, 1985).

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