11 août 2020

Vous, Juifs de France…

On n’a pas beaucoup entendu la communauté juive sur la question du mariage gay – ou je me trompe ? C’est vrai que tout avait bien commencé avec le manifeste du Grand Rabbin Gilles Bernheim, mais depuis que le malheureux a fait défection, la communauté organisée semble en état de sidération.

Quand on ne savait pas quelle ampleur allait prendre le mouvement, deux des principales organisations juives n’avaient rien trouvé de mieux que de programmer chacune son colloque le jour de la première « manif pour tous ». Ivan Rioufol avait réussi à s’éclipser ostensiblement, mais la présence à un endroit étant obligatoirement synonyme d’une abstention de l’autre, on ne pouvait plus aller nulle part.

Malgré son souci un peu dérisoire de rameuter quelques poignées de musulmans (et des homosexuels) à chaque fois, la Manif pour tous n’a pas jugé bon d’exhiber « les Juifs » en tant que tels… C’est un peu compréhensible, mais quand-même, parmi les « associations coordinatrices » il y a des humanistes, des maires, des gays, des hommes (et des femmes) de gauche, des fils (de France), des adoptés, des adoptants, des homosexuels, des familles (de France), des féministes, des professionnels (de l’enfance), des mères, des alliés (pour la vie), des familles (catholiques), des protestants, des catholiques, des familles (protestantes), le parti des enfants (du monde), des républicains (espagnols?), des pédiatres, des médaillés, des solidaires, des enfants, des juristes, des marcheurs, des pères, des fa- milles (méditerranéennes), des jeunes, des médecins, des psychologues, des musulmans… mais pas d’institution juive? Il est vrai que l’appel de la naïve porte-parole au rassemblement de l’UOIF fin mars avait de quoi refroidir, mais désormais le mouvement lui échappe.

En Israël il n’y a que des mariages religieux (juifs, chrétiens ou musulmans), donc pas de question. En France les organisations juives font la démonstration de leur désarroi. Ce pays qu’elles aiment et qu’elles défendent contre lui-même leur échappe-t-il définitivement ces jours-ci ? Leur militantisme après douze années particulièrement éprouvantes est venu buter sur la déception provoquée par le dernier quinquennat, les crimes de Toulouse, le désastre politique et la remontée des violences depuis l’affaire Merah. Leur attachement de plus en plus intenable à ce pays et à ce qu’il représente n’annule pas leur réserve à l’égard de ceux que Bernanos appelait «les nationaux» français, et peut-être encore à l’égard des catholiques ?

C’est vrai que le réveil de cette jeunesse française que tout le monde croyait envoûtée par les indignations vénéneuses du BDS (boycott d’Israël soutenu par Stéphane Hessel) a surpris. Mais c’est un fait ! C’est vrai que beaucoup de bonnes raisons jouxtent des slogans équivoques, et qu’il y aura toute une éducation à faire, ou à refaire – n’importe. Quelque chose est en train de se passer, parce qu’elle a compris, cette jeunesse, que c’était la dernière fois.

 

 

Comment la laisser seule ? C’est la dernière fois qu’elle peut manifester un peu ouvertement et avec une certaine force sa raison d’être, la dernière fois qu’il y a une jeunesse française dans ce pays qui est encore le sien, dont elle hérite et où elle se sent des droits aux côtés de ses aînés et même quelques devoirs pour façonner l’avenir. Dans cinq ans il n’y aura plus rien à faire, rien à dire : elle aura manqué le coche, et la communauté juive de France aussi.

La jeunesse aura définitivement changé de bord, c’est une question de renversement de pyramides selon l’analyse de tous, et d’abord celle du parti au pouvoir qui a tellement choqué : ayant perdu l’appui des classes populaires, il continue de miser sur le déracinement des peuples du sud, la subversion idéologique et la réécriture de l’histoire ; quand il ne soutient pas « la nouvelle propagande antijuive », il s’accommode des « nouvelles judéophobies » (Taguieff) ; et il dénie à ce qu’il appelle «la France moisie » – le judéochristianisme – de représenter l’avenir, parce que cette jeu- nesse de France-là lui échappe.

Vous, Juifs de France, soutenez-là, croyez en elle et même contre elle, joignez-y la vôtre ou ce qu’il en reste, ainsi elle apprendra à vos côtés ce que vous avez appris d’Israël, dans le seul pays d’Europe qui ne soit pas « Judenrein ». Faites-lui confiance, et soyez sa Jeanne d’Arc, « notre Judith » (Péguy), car il n’y a pas, il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais de nation française sans les Juifs, et sans ce que l’irreligieux Maurras appelait «le venin du Magnificat» :

 

Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.

Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides.

Il relève Israël, son serviteur, il se souvient de son amour, de la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais.

Or, comme l’écrivait Marc Bloch dans son Testament:

« …Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ? »

Comme les derniers papes modifièrent l’attitude de l’Église, les « nationaux » et les catholiques apprendront de vous-mêmes, avec vous la vocation oubliée de leur propre pays. Souvenez-vous ce qu’écrivait à ce sujet dans son hebdomadaire, La Nation Française, le philosophe et théoricien politique catholique Pierre Boutang au moment de la guerre des Six jours :

« L’homme européen ne se trouve pas éminemment en Europe, ou n’y est pas éveillé. Il est, paradoxe et scandale, en Israël ; c’est en Israël que l’Europe profonde sera battue, “tournée”, ou gardera, avec son honneur, le droit à durer » (1er juin 1967).

Oui c’est maintenant que la jeunesse de France se réveille et avec trois bons papes, elle est à deux doigts de comprendre aussi cela. À condition que vous preniez maintenant vos responsabilités et votre part de risque. On ne s’en tirera pas en laissant la météo hésitante de ces dernière semaines ou les tentatives d’intimidation du ministre de l’Intérieur décider de ce dernier printemps français. Ce sera, sinon, la politique du pire : au lieu de retirer la loi les socialistes introduiront l’enseignement de la théorie du genre à l’école tout en ouvrant le vote aux étrangers (à l’Europe) pour les municipales, etc. La mémoire ne mordra plus et le pays sera mûr pour être cueilli, comme au Trocadéro

 

 

 

 

 

C’est pourquoi on ne peut se limiter à vouloir empêcher cette loi destructrice d’être promulguée au mépris des lois non écrites. Le mouvement de refus a pris une telle ampleur qu’il est devenu l’expression de l’échec d’un gouvernement qui fait fausse route : la paix de l’ordre ne commence pas une fois qu’il est trop tard, quand face au bouleversement des principes fondamentaux les agents de l’État constatent leur manque d’emprise et basculent eux-mêmes dans la violence. C’est sur ce refus que s’appuie désormais toute opposition.

 

 

La France pourrait ainsi connaître face au danger une révolution (conservatrice, c’est le cas de le dire) analogue à celle que l’État d’Israël a vécue ces dernières décennies, et qui l’a rendu justement si difficile à comprendre pour nos concitoyens – ou s’enfoncer lentement. Plusieurs solutions sont possibles, mais je doute que François Hollande puisse se contenter de promulguer et même de retirer cette loi.

La mise en cause est plus profonde. Avec son procédé et sa carence il a créé une ligne de fracture telle qu’elle a opéré une division violente et un ultime réveil : « On ne lâche rien», dix ans après Les Territoires perdus de la République (le livre d’Emmanuel Brenner qui révéla le recul de l’école républicaine), c’est quand même un début. Pour la première fois le pays se reconnaît à la dernière extrémité, à tel point que même les affrontements d’il y a quinze jours ont représenté une sorte de test de forces rappelant l’existence d’une autre jeunesse plus virulente en France (comme en Suède), un peu moins bien élevée et plus ou moins bien tenue par les caïds de la drogue, les imams et ce fameux argent des Émirats.

Si les « débordements » consécutifs à la « victoire » d’un club de foot racheté par le Qatar sont inquiétants, ce n’est pas parce qu’ils exhibent la défaillance de la police, la confusion et le clientélisme d’État : mais tout cela montre que les rapports de forces sont en train de se réorganiser en France et préparent des confrontations plus dures à l’avenir. Car la nervosité du ministre de l’Intérieur montre que nous en sommes exactement ici : « D’abord ils vous ignorent, ensuite ils vous raillent, puis ils vous combattent… ».

Que se passera-t-il le 26 mai ? Il faut qu’il y ait de très nombreux manifestants donc que les mots d’ordre restent larges. Il y aura pourtant des anathèmes et des débordements et peut-être des incidents graves après la « dispersion». Mais il n’est pas possible de s’arrêter maintenant, même si le mouvement commence à se lézarder, et quelque chose émergera forcément de ce jour-là. Car une ligne est en train d’être tracée, de nouveaux acteurs par milliers entrent déjà dans le jeu d’une nouvelle politique avec des répercussions pour trente ans. Ils se trouvent – peut-être et pour la dernière fois — en mesure d’insuffler une nouvelle direction à l’histoire. Vous aussi descendez dans la rue.


Les Provinciales n°86 / responsable de la publication Olivier Véron / ISSN 1145-363X / www.lesprovinciales.fr