27 janvier 2022

Les origines sociopolitiques de la nouvelle diabolisation en France

La force du dernier livre de Pierre-André Taguieff, Du Diable en politique (CNRS éditions, 2014) tient au fait qu'il donne les éléments décisifs d'une analyse sociopolitique incontournable de la situation idéologico-politique française actuelle; non seulement du point de vue de l'observation et l'explication des traits idéologiques du courant dominant actuel qui diabolise tout ce qui n'est pas lui par les deux anathèmes célèbres de la "lepénisation des esprits" et de la "droitisation" qui en découlerait, mais, surtout, Pierre-André Taguieff saisit finement le pourtour et l'infrastructure de leurs vecteurs individuels et collectifs qui en font à la fois leur marque de fabrique et les moyens symboliques de légitimer leur existence sociale sécurisée financièrement par l'argent public pour la majorité d'entre-eux.

Ainsi, et pour la plupart, issus des couches intellectuelles de la techno-structure des sociétés industrielles avancées à régime dit "démocratique" et qui ont été endoctrinées depuis le Congrès de Tours, il s'avère que la dégénérescence du mouvement communiste effondré en 1989 duquel ils ont été forgés, loin de remettre en cause leurs fondements idéologiques (aucune critique solide n'émerge de leurs rangs tentant d'expliquer cet effondrement) a au contraire accentué leur effort de s'emparer de la société dans son entier, jusque dans son intimité, comme le formulait Claude Lefort dans son livre/Testament, La Complication (1999, p.73).

Dans ces conditions, il n'est guère étonnant qu'ils aillent non seulement jusqu'à construire un simulacre de réalité, village Potemkine, leur permettant de classer à "l'extrême droite" tous ceux qui voient pourtant clairs dans leur jeu de plus en plus totalitaire comme l'a bien vu Claude Lefort, mais, surtout, ils empêchent tout débat ; le moindre mot n'appartenant pas à leur syntaxe est par exemple immédiatement intégré dans un processus léniniste d'analyse de texte qui classe à droite si le mot employé est rejeté par le filtre dominant.

Plus encore, il suffit de poser la question "Quid de l'effondrement communiste ?" pour être automatiquement diabolisé comme étant celui qui ne croit même pas en l'idée du communisme comme l'a affirmé récemment leur nouveau guru Badiou, malgré la tentative d'un Daniel Bensaïd, l'un des leurs pourtant, a admettre la légitimité d'une telle interrogation.

Mais la tendance complotiste est dominante, en particulier celle qui se pare de scientificité en dominant l"Université française et ses principales revues, et qui bien entendu ne va pas par exemple officiellement déclarer que le 11 septembre est un complot militaro-industriel américano-sioniste mais qui va laisser sous-entendre que Ben Laden n'est qu'un "produit du Système" comme l'énonçait Derrida dans son livre conjoint fait avec Habermas ("Le Concept du 11 Septembre", je l'étudie dans La Philosophie cannibale).

Dans ces conditions, le débat, démocratique, ne peut même pas avoir lieu. C'est le triomphe de la conception léniniste/trotskiste contre celle de Rosa Luxembourg qui au moins admettait que la liberté d'expression était non seulement un acquis bourgeois mais progressiste et donc émancipateur. Il est vrai que Luxembourg restait marxienne alors que Lénine/trostski ont théorisé la Terreur robespierriste (par exemple dans Leur morale et la nôtre).

Comme le disait Raymond Aron dans L'Opium des intellectuels, "la plupart des intellectuels de gauche ont quitté le marxisme pour le stalinisme "…Il aurait pu dire le léninisme afin de ne pas faire de Staline un être venu de nulle part.

Lorsque par exemple Pierre-André Taguieff s'était essayé à critiquer sur son compte Facebook le simplisme d'un Hessel qui en venait dans son célèbre pamphlet à consacrer les 3/4 de celui-ci à une critique acerbe d'Israël, considérant même, dans un interview, l'occupation de celui-ci comme étant encore plus oppressante que l'occupation nazie, l'analyse critique de Taguieff fut immédiatement dénoncée comme faisant partie de cette "droitisation" décriée qui a aussi comme nom le "sionisme" affilié par ce courant à "racisme" et à "extrême droite". 

C'est que ce courant post stalinien ou néoléniniste (ainsi Derrida se réclamait non seulement d'un retour à Lénine comme Althusser mais appelait à "aller plus loin", par exemple dans " Positions") aborde le monde avec des idées slogans qu'il considère non seulement comme des vérités scientifiques mais mieux encore comme étant les lois de la pensée elle-même (conformément à la doctrine hégélienne telle qu'elle a été trafiquée détournée par Lénine): ainsi s'élever contre elles revient tout bonnement à basculer dans l'irrationnel, la "phobie" au mieux, l'animalité de l'immonde au pis celle du diable et de ses démons, bêtes sauvages qui "rôdent" (comme le montre longuement et avec précision Taguieff dans son livre, par exemple p.90) et qu'il s'agit de traquer sans se soucier de la véracité de leurs dires car même si ces bêtes "sauvages" disent que " le ciel est bleu" elles le font par ruse, complot qu'il s'agit de dénoncer partout et surtout sans attendre un ordre centralisé. 

Le discours totalitaire (car c'est de cela qu'il s'agit) provient d'un monde clos. Le propos de "l'autre", même s'il parle donc de ciel bleu (au lieu du "bleu du ciel"…) n'est qu'un indice de plus de la présence non pas de mon autre mais d'un autre, tout à fait étranger, c'est la "bête immonde" (renard enragé s'affairant dans le poulailler chasse gardée), c'est tout simplement "le" fascisme censé toujours "renaître" si l'on n'y prend pas garde en "l'écrasant dans l'oeuf" en pourchassant donc jusque dans les pensées les plus intimes tous ceux qui ont la prétention de souligner que, tout de même, 2+2 ne font pas 5 mais 4.

Sauf que cette affirmation sera la preuve par excellence du degré de contamination qui ne peut être empêchée que par l'extermination. À commencer dans les médias, l'Université, l'appareil d'État, outils organiques qu'ils s'approprient au nom du service public mobilisés pour cette lutte implacable contre l'hydre néo-libérale et sioniste", le tout avec toutes les nuances nécessaires pour ne pas effrayer le bobo ; discours soit dit en passant de plus en plus partagés par les réels fascistes qui n'en demandaient pas tant de voir ainsi leurs thèses complotistes classiques devenir le fondement doctrinal de tout le courant néo-léniniste. La seule différence, étant la caractéristique de cet autre honni.

Pour le courant néo-léniniste c'est bien sûr le bourgeois conservateur américano-sioniste, le patron spoliateur, tandis que l'immigré sera vu par essence comme le rédempteur, même s'il est seulement perçu comme un ventre qui accouchera d'enfants qu'il est désormais indécent d'avoir alors que la Terre se meurt (mais une exception sera faite pour les couples homosexuels).

Le fait que l'immigré veuille vivre dans sa propre culture, même si elle est incompatible avec les droits humains et stigmatise l'autochtone dit de "souche" ou le juif, cette contradiction sera écartée avec mépris insistant sur le nombre de générations qui lissera le tout alors que le contraire s'est en fait réalisé, du moins dans certains endroits ; et ce sont précisément ces hiatus dont s'empare le courant national-étatiste pour marquer une différence, quoique de plus en plus ténue (il n'a même pas manifesté contre le mariage homosexuel) avec le courant néo-léniniste tout aussi étatiste et anti-libéral que lui. Le courant national étatiste étant par exemple pro palestinien, dans sa grande majorité.

A vrai dire le néo-léniniste aura bien plus en ligne de mire quelqu'un qu'il ne peut pas décemment cataloguer de fasciste, comme Taguieff, parce que le masque démocrate du néoléniniste dit "antifasciste" aura de plus en plus de mal à cacher sa pratique totalitaire d'exclusion qui ne peut donc tolérer qu'on l'examine à son tour alors qu'il se veut le seul examinateur.

Taguieff, dans ce livre, montre bien que la caractéristique principale de ce courant pseudo anti-fasciste consiste à voir l'autre comme l'ennemi à abattre et non pas comme un adversaire à combattre dans le cadre régulé de la démocratie républicaine ou libérale, peu importe. Là est essentiel de la diabolisation, en son coeur même.

Lucien SA Oulahbib

https://en.wikipedia.org/wiki/Lucien-Samir_Oulahbib

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