21 octobre 2020

Quand le Pape François contredit la pensée de St François d’Assise

Dans sa dernière lettre “encyclique” le Pape François s’appuie sur François d’Assise en particulier dans ce paragraphe (3) intitulé : “Sans frontières” (qui n’est pas sans rappeler le “no border” de certaines associations…) en vue de tenter de penser une “fraternité humaine”, au-delà des nations en quelque sorte, ce qui ne se peut, du moins tel quel, puisque par exemple et déjà la Déclaration des Droits de l’Homme est aussi celle  du Citoyen d’une part, et que, d’autre part, cette “fraternité” n’exclut pas la confrontation, l’altérité, comme le montre précisément St François d’Assise ce qui va être vu maintenant.

Mais citons tout d’abord les propos du Pape François avant de se référer au texte même du Saint qui ne confirme pas vraiment l’interprétation du Pape ( celui-ci rappelons-le n’étant “infaillible” que lorsqu’il relate, strictement, le Dogme de la Révélation (la Sainte Trinité et l’Assomption de Marie) pas plus, et cela doit se faire “ex cathedra“...)

Voici donc le propos du Pape François :

” (…) 3. Il y a un épisode de sa vie qui nous révèle son cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion. C’est sa visite au Sultan Malik-el-Kamil, en Égypte, visite qui lui a coûté de gros efforts du fait de sa pauvreté, de ses
ressources maigres, de la distance et des différences de langue, de culture et de religion. Ce voyage, en ce moment historique marqué par les croisades, révélait encore davantage la grandeur de l’amour qu’il voulait témoigner, désireux d’étreindre tous les hommes. La fidélité à
son Seigneur était proportionnelle à son amour pour ses frères et sœurs.
Bien que conscient des difficultés et des dangers, saint François est allé à la rencontre du Sultan en adoptant la même attitude qu’il demandait à ses disciples, à savoir, sans nier leur identité, quand ils sont « parmi les sarrasins et autres infidèles … de ne faire ni disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu ».[3] Dans ce contexte, c’était une recommandation extraordinaire. Nous sommes impressionnés, huit-cents ans après, que François invite à éviter toute forme d’agression ou de conflit et également à vivre une ‘‘soumission’’ humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi. (…) “

Lisons maintenant ce qui est “dit” d’authentifié sur le Saint afin de s’en servir comme prisme : dans un livre publié par les Éditions franciscaines (Paris, 1968) et intitulé ” Saint François d’Assise. Documents. Écrits et premières biographies” et particulièrement au “chapitre 24” des “Fioretti” le titre est déjà le suivant:

“Comment Saint François convertit à la fois le sultan de Babylone et la courtisane qui l’incitait lui-même à pécher (note 1)

Abordons tout d’abord cette “note 1” (p.1243 du livre) car elle fait référence précisément à ce sultan d’Egypte (celui de Babylone viendra après) dont parle le Pape François, commençons par elle car son contenu  établit le but même du “voyage” de Saint François en Egypte: celui d’une…”croisade” en son sens étymologique précisé par Voltaire :  « tentative pour diriger l’opinion en faveur ou contre quelque chose»… : l’on y apprend en effet que (Actus, 27) cette “croisade de saint François en Egypte” avait en vue de “convertir les Musulmans” et non pas juste de “fraterniser”; par ailleurs loin de se “soumettre” (comme l’exhorte le Pape) il s’avère que lorsque St François fut en présence de ce Sultan en question,  Malek el Khamil (qui le reçut bien) “il prêcha plusieurs fois“, ce qui veut tout dire, et le Sultan loin de s’en offusquer lui “aurait dit” (selon “Jacques de Vitry“) ” en le faisant reconduire au camp des chrétiens: ” Prie pour moi afin que Dieu daigne me révéler qu’elle est la loi et la foi qui lui plaît le plus.”

Ainsi ce Sultan cherche la vérité elle-même et est donc prêt à écouter non pas seulement ce qui rassemble (œcuménisme) mais aussi ce qui le différencie précisément avec St François et qui en sa présence aura sans doute plaidé la Révélation ne serait-ce, peut-être, que cette “Admonition” (p.37 du livre ci-dessus, elle se trouve aussi en ligne ici):

” Le Seigneur Jésus a dit à ses disciples:  Je suis la voie, la vérité et la vie (Jn 14 6-9). On ne va au Père que par moi (Cf He 10 19-21).  (…) Philippe lui dit : Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. Jésus lui répondit : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ? (CF Jn 1 18) Philippe, qui me voit voit aussi mon Père (…). Il en va de même pour le Fils : en tant qu’il est égal au Père, on ne peut le voir autrement que le Père, autrement que par l’esprit. C’est pourquoi furent damnés tous ceux qui autrefois n’ont vu dans le Seigneur Jésus-Christ que son humanité, sans voir ni croire, selon l’esprit et selon Dieu, qu’Il est le vrai Fils de Dieu.”

De même, le Sultan de Babylone est lui aussi à la recherche d’une telle altérité, citons le chapitre 24 (accessible en ligne mais sans les notes du livre cité ci-dessus):

“Saint François, poussé par le zèle de la foi du Christ et le désir du martyre, alla une fois outre-mer avec douze de ses saints compagnons, pour se rendre tout droit près du sultan de Babylone. Et arrivant dans une contrée des Sarrasins, où les passages étaient gardés par certains hommes si cruels, qu’aucun des chrétiens qui vint à y passer ne pouvait échapper à la mort, il plut à Dieu qu’ils ne furent pas mis à mort, mais pris, battus et liés et menés devant le Sultan. Et étant devant lui, saint François, instruit par l’Esprit-Saint, prêcha si divinement la foi du Christ que pour elle aussi, il voulait entrer dans le feu. Aussi, le Sultan commença-t-il à avoir une grande dévotion pour lui, tant pour la constance de sa foi, que pour le mépris du monde qu’il voyait en lui; parce que, bien qu’étant très pauvre, il ne voulait recevoir aucun don de lui; et aussi pour la ferveur du martyre qu’il voyait en lui. Et pour cela, le Sultan l’écoutait volontiers, le pria de revenir le voir, souventefois, lui accordant à lui et à ses compagnons de pouvoir prêcher librement partout où il leur plairait. Et il leur donna un signe par lequel ils ne pouvaient être offensés de personne. Ayant donc reçu cette liberté, saint François choisit ses compagnons et les envoya deux à deux, dans les diverses régions des Sarrasins pour y prêcher la foi du Christ (…)
A la fin, saint François, voyant qu’il ne pourrait faire plus de fruits dans ces régions, se disposa, par révélation divine, à retourner parmi les fidèles avec tous ses compagnons; et les ayant réunis tous ensemble, il retourna vers le Sultan et prit congé de lui. Alors le Sultan lui dit: “François, je me convertirai volontiers à la foi du Christ, mais je crains de le faire maintenant, parce que si les gens d’ici le savaient, ils me tueraient avec toi et tous tes compagnons. Et comme tu peux faire encore beaucoup de bien, et que j’ai à expédier certaines affaires de très grande importance, je ne veux pas maintenant pousser à ta mort et à la mienne; mais enseigne-moi pour que je puisse me sauver et je suis prêt à faire ce que tu m’imposeras”. Saint François dit alors: “Seigneur, je vais maintenant vous quitter; mais ensuite quand je serai retourné dans mon pays, et que je serai allé au ciel par la grâce de Dieu, après ma mort, je t’enverrai, selon qu’il plaira à Dieu, deux de mes frères de qui tu recevras le baptême du Christ et tu seras sauvé, comme me l’a révélé mon Seigneur Jésus-Christ. Et toi, pendant ce temps, dégage-toi de tout embarras, afin que, quand viendra à toi la grâce de Dieu, elle te trouve préparé à la foi et à la dévotion”. Le Sultan promit de le faire, et il le fit.
Cela fait, saint François s’en retourna avec le vénérable collège de ses saints compagnons et quelques années plus tard saint François, par la mort corporelle, rendit son âme à Dieu. Et le Sultan, étant tombé malade, attendit la promesse de saint François et fit mettre des gardes à certains passages, ordonnant que si deux frères, en habit de saint François, venaient à s’y montrer, ils fussent de suite menés vers lui. En ce même temps, saint François apparut à deux frères et leur commanda d’aller sans retard près du Sultan et de lui procurer son salut selon que lui-même le lui avait promis. Les frères se mirent à l’instant même en chemin, et passant la mer, ils furent par lesdits gardes menés près du Sultan. Et en les voyant, le Sultan eut une très grande joie et dit: “Maintenant je sais vraiment que Dieu a envoyé ses serviteurs vers moi pour mon salut, selon la promesse que, par révélation divine, me fit saint François”. Recevant donc desdits frères les enseignements de la foi du Christ et le saint baptême, ainsi régénéré dans le Christ, il mourut de cette maladie, et son âme fut sauvée par les mérites et les oeuvres de saint François.
A la louange du Christ. Amen. “

Ainsi le Sultan de Babylone, tout comme celui d’Egypte, cherche non pas à ce que l’autre, qui ne fait pas partie de sa foi,  fasse seulement que préserver son “identité” (comme l’indique le Pape), mais argumente de telle manière que vient se révéler à lui l’unicité de la vérité par le Christ, le fait que Christ s’avère être le passage nécessaire et obligé, c’est le “par” d’Augustin méditant sur Jean : De, Par, En : du Père, Par le Fils, en le Saint Esprit ; de l’Origine (et la Fin ou le Père) par le Verbe, la Parole la Direction (ou le Fils) en la Grâce, l’Harmonie, la Symbiose du Saint-Esprit. Marie étant, elle, celle qui permet d’être avec ce De Par En; puisqu’elle en fut la Mère terrestre puis céleste ;  d’où l’idée  de Rhombe (que je défendrais dans un prochain livre: “De Par En Avec“: Trinité comme Rhombe).

D’où la remarque finale : c’est moins en s’effaçant qu’en affirmant ce pourquoi elle a été faite que l’Église peut relever le défi de la Révélation; mais elle ne peut pas le faire en faisant fi de cette distinction émise par Christ entre “César et Dieu”: au sens non pas de refuser de se mêler de Politique, mais, semble-t-il, de croire qu’il suffirait d’en effacer la spécificité, de s’y substituer, pour résoudre les problèmes que pose une altérité non réduite à un assemblage d’opinions singulière mais se vivant, pleinement, comme une recherche, ensemble, de LA Vérité même qui, bien que relative à chaque fois, au sens de la chercher et de la redécouvrir de l’affiner dans chaque instant nouveau, n’en reste pas moins, de ce fait, également absolue puisque dans chaque situation nouvelle il faut retrouver le Fil(s)…

D’où alors le constat qu’il ne soit pas possible ainsi de prôner la “soumission” du Politique au Religieux sans se rendre compte que la présence de personnes ne partageant pas la Révélation Trinitaire (et Rhombique) bouleverse nécessairement les conditions mêmes de la Fraternité qui, elle, ne s’avère possible que dans l’Altérité au sens défini ici de “recherche de la vérité” c’est là l’idée même de Laïcité semble-t-il : chercher ensemble ce qui nous tient et retient (disait Camus). Prosaïquement dit : que l’Église somme l’ONU, l’UE d’agir en vue d’autrui est une chose, qu’elle en appelle au démantèlement des Nations (à leur “déconstruction”?)parce que leurs membranes ou frontières seraient par trop “égoïstes” en est une autre ; car ce n’est pas tenir compte des conditions politiques comme la corruption et, à la base, le refus de la liberté qui est au fondement même de la Révélation (Gen, II, v.19 : Adam créé le nom des animaux il ne les récite pas) qui font que ces absences là, ces “soumissions” là, produisent les raidissements actuels, les meurtres rituels, tel ce malheureux professeur d’histoire-géographie qui est mort en France en martyr (le vendredi 16 octobre 2020 paix à son âme) affirmant la nécessité de l’altérité vraie, lui, et ce dans la tolérance pourtant…

Lucien SA Oulahbib

https://en.wikipedia.org/wiki/Lucien-Samir_Oulahbib

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