Triste campagne

Les français sont-ils vraiment dupes ? Peuvent-ils croire que, au lendemain des élections, comme par la magie des urnes, deviendra possible ce qui ne le fut avant : l’on pourra multiplier les droits opposables et autres repas gratuits sans peine et sans douleur ? Jamais l’avertissement de Turgot ne fut plus d’actualité : « faut-il accoutumer les hommes à tout demander, à tout recevoir, à ne rien devoir d’eux-mêmes ? Cette espèce de mendicité qui s’étend dans toutes les conditions dégrade un peuple, et substitue à toutes les passions hautes un caractère de bassesse et d’intrigue » [1].

Les candidats critiquent facilement le comportement des entreprises dans un refrain anachronique qui surprend vu de l’étranger. On leur reprochera tous nos maux, sans même voir qu’elles tentent de s’adapter aux signaux que nous, consommateurs, salariés et actionnaires que nous sommes tous d’une manière ou d’une autre, leurs envoyons dans nos comportements quotidiens. Lorsque le groupe hôtelier Accor était présent aux Antilles françaises, on lui reprochait d’exploiter la main-d’œuvre locale et de dénaturer le territoire au nom des intérêts aveugles des groupes touristiques. Puis, il a suffit qu’il prenne la décision de quitter les Antilles – où il devient extraordinairement difficile de manager une entreprise touristique – et les syndicats de s’indigner du départ d’une entreprise qui abandonne ainsi ses salariés, condamnant au chômage des centaines de personnes [2].

La vie se charge toujours de nous apprendre que l’on ne peut être désillusionné que si l’on s’aveugle volontairement d’illusions. « Changer le monde », « changer la société », « changer l’homme », voilà la fibre qui anime la plupart de nos candidats qui s’improvisent volontiers en justicier. Mais ces campagnes sont destinées à conduire au pouvoir des individus qui vont alors tout faire pour y rester, c’est-à-dire ne rien faire qui puisse être impopulaire. Ces slogans, apparemment séduisants, deviennent rapidement dangereux lorsqu’ils sont motivés par la haine et l’ignorance de l’économie, de la réalité et, en fin de compte, de l’homme.

C’est bien le projet insensé de tout dictateur que de « produire un homme nouveau ». Ne pas accepter la nature humaine telle qu’elle est, c’est bien vouloir changer l’homme.

Si l’homme n’est ni ange, ni bête, ceux qui ont la prétention de le régenter sont rarement des anges. Qui peut connaître et imposer les recettes miracles d’un monde meilleur ? L’économie de marché n’est pas une utopie ; elle est un fait historique, social et naturel pour peu que l’on admette qu’il existe une nature humaine. L’économie de marché n’est imposée par personne mais elle se développe spontanément à partir du moment où la liberté individuelle est reconnue comme une caractéristique primordiale de la condition humaine et une condition de son épanouissement [3]. L’économie de marché est loin d’être la perfection car elle est humaine. Et tout œuvre humaine est perfectible.

Par contre, le modèle d’une économie planifiée et centralisée – ainsi que toutes ses variantes- reposent sur une fiction qu’il faut imposer aux hommes car il ne saurait se développer spontanément. Et il est un dogme que l’on ne saurait critiquer une fois en place. Pourtant, partout où ce modèle a été imposé et expérimenté, on a vu tyrannie, corruption et sous-développement détruire peu à peu des peuples transformés en cobayes avant de finir en martyrs.

[1] Turgot, Encyclopédie, Article « Fondation », 1757.

[2] Caccomo J.L., « Analyse économique du secteur touristique. Application aux Départements d’Outre-Mer« , in Levratto N., Comprendre les économies d’outre-mer, L’Harmattan, Paris 2007.

[3] Oulahbib L.S [2006], La condition néo-moderne. La liberté démocratique est-elle la forme la plus accomplie du Politique ? L’Harmattan, Paris.

Perpignan, le mardi 10 avril 2007

Jean-Louis Caccomo 10/4/2007

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