7 février 2023
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OUTRAGES ?

Le plus important n’est peut-être pas que je croie en Dieu mais que je sois quelqu’un en qui Dieu pourrait croire. Rav Pierre Elyakim Simsovic

Février 2006 :

L’affaire ressort désormais, ainsi que le titre un quotidien, de la polémique mondiale.
Au si proche et si lointain royaume du Danemark, une des démocraties occidentales les plus ouvertes qui soient, un journal a osé publier des dessins caricaturant la figure du prophète Mahomet.
Chacun,ici, a suivi les développements politiques et médiatiques de cette nouvelle tension entre deux conceptions du monde et de son rapport au religieux. Il est à noter d’ailleurs que ce débat là efface les clivages traditionnels. Développements en France, après le limogeage sans autre forme de procès du directeur de la publication de France-Soir, Jacques Lefranc, qui a laissé reproduire ces caricatures controversées dans une de ses éditions.

Développements d’importance, mais nous y reviendrons, dans la bande de Gaza, ceci quelques jours après le triomphe du Hamas, ou des hommes en armes ont fait le siège du bâtiment de l’Union européenne, et ou une grenade a été lancée aux abords du centre culturel français, sans aucun doute pour solde de tout compte des subsides déversés ces dernières années par cette instance, et sans doute en remerciement du soutien diplomatique apporté au plus fort de la seconde intifada.
D’aucuns, des esprits chagrins habités par l’amertume, diront que c’est là un juste retour des choses, et que la fable de l’arroseur arrosé connaît ici une seconde jeunesse. Nous aurions mauvaise conscience à contredire ce sens de la farce.

Mais revenons au fond, tel que celui-ci a été posé sous la plume du rédacteur en chef du quotidien jordanien Shihane, qui s’interrogeait, avant d’être limogé, en écrivant en substance : ‘’ Qu’est-ce qui porte le plus préjudice à l’Islam, des caricatures du prophète ou des attentats suicides et des égorgements d’otages commis en son nom ? ‘’

Ceci me semble la première question de bon sens à poser.

Assurément sommes-nous nombreux à questionner semblablement ce silence assourdissant qui prévalut hier, et prévaut encore, aujourd’hui, du monde arabo-musulman devant les crimes de toute nature. Crimes contre la pensée libre, contre la liberté d’être, crimes envers l’altérité, que celle-ci soit d’origine naturelle, religieuse, philosophique, ou artistique, commis au nom de l’Islam et au nom du prophète, par ce qu’il est convenu de désigner sous l’appellation incontrôlée de radicalité.
De même, et je ne cesserais jamais de souligner ce trait déviant, qu’est donc cette vertu unilatérale et autiste qui s’exalte frénétique et se propulse au devant des caméras de la TV globale afin de nous entraîner dans son spectacle mortifère, ceci, pour l’unique mauvaise raison du monde, la sacralisation de l’inerte et du défunt, sinon de l’idôlatrie ?

Inerte et défunt, le texte mort et figé à jamais dans son intemporalité. Texte récité, appris par cœur, mâché, remâché par des générations entières de croyants.

Il est des prisons plus fragiles.
Celle des bigots, de toutes origines, est de loin la plus féroce : la liberté s’estompe là ou débute la littéralité.

Si le droit à la satire s’arrête dès qu’il est une provocation, il appartient, dans nos sociétés régies par le droit civil , et par lui seul,aux tribunaux de se prononcer, dès qu’une plainte en bonne et due forme a été déposée, ainsi que l’UOIF en formule l’intention. Ce rappel, l’actuel Ministre de l’Intérieur et des cultes l’a très clairement formulé : ‘’ Lorsque la caricature va au-delà du raisonnable, ce sont les tribunaux qui en jugent, et pas les autorités religieuses, et pas plus les gouvernements des pays musulmans ‘’
Admettre l’inverse, et céder au chantage, ainsi que le propriétaire du quotidien France-Soir s’y est empressé, est un très mauvais signe adressé aux fondamentalistes, et s’il est un espace à protéger des agressions obscurantistes, c’est bien celui ou nous évoluons, qui permet l’expression des libertés : de conscience, de pensée, mais également, et sans doute, plus qu’ailleurs, de croyance. Ceci au nom du droit de l’individu à disposer de lui-même.

Et non je ne serais pas de ceux qui battent leur coulpe devant le spectacle du moyen-âge s’invitant au festin de la modernité, non pour l’irriguer, mais pour la contraindre.

L’outrage, puisqu’il est question ici de transgression, n’est pas tant dans le trait du dessin, quand bien même celui-ci serait grossier, ce qui au demeurant le propre d’une caricature, mais dans ces foules animées par le ressentiment et la haine, au nom du divin.
Et l’Histoire n’est pas si lointaine des autodafés, ou actes de foi, et des brûlements divers, des juifs, des hérétiques et du Talmud, pour que nous renoncions si vite à une victoire si chèrement acquise.
Je cloturerais l’exposé de cette première bonne question par une autre, adressée aux docteurs de la science musulmane et à leurs disciples : ou étiez-vous ?

Ou étiez-vous lors des outrages subis ces dernières années par la communauté juive ? En terre musulmane, diffusion massive du Protocole des sages de Sion, célèbre faux antisémite, caricatures reprenant sous les traits les plus insultants la figure du Juif, tel qu’appréhendé et pensé selon les invariants de l’antisémitisme historique, feuilletons de même nature nourrissant les fantasmes et armant le cerveau disponible à l’explosion extérieure des futurs Shahids.

Ou étiez-vous, fantômes ?

Ou êtes-vous, quand, en terre musulmane, les minorités religieuses, chrétiens coptes d’Egypte, Bahaïes d’Iran et autres schismatiques de toute nature, sont pourchassés, muselés, sous le joug ?

Et qui faut-il entendre désormais ?

Est-ce Mohammed Bayeri, l’assassin du cinéaste Theo Van Gogh, déclarant lors du procès de la cellule Hofstad, le jeudi 02 février :

‘’ Ceux qui affirment que Mahomet était pacifiste sont des menteurs et des incultes…il a usé de la violence et l’a prêchée. ‘’ ou encore, justifiant les actes de violence des radicaux aux Pays –Bas par le fait que ce pays aurait rompu son contrat avec l’Islam en envoyant des troupes en Irak : ‘’ Une attaque contre un musulman est une attaque contre tous les musulmans, une attaque contre un non-musulman au nom de l’Islam est une attaque de défense au nom de tous. ‘’

Ou bien est-ce les musulmans dits modérés, trop occupés à falsifier le réel et la perception que l’on peut en avoir, pour oser le nécessaire et indispensable travail intérieur qui leur incombe ?

La seconde bonne question à ce qui désormais prend l’apparence d’une crise internationale serait : pourquoi cette mobilisation effrénée? Et surtout, pourquoi maintenant ?
La réponse pourrait se trouver dans deux dossiers brûlants. L’un appert au régime islamiste iranien et son intention de se doter de l’arme nucléaire. L’autre, de l’accession du Hamas, à une majorité écrasante, au parlement palestinien, et des exigences formulées par les Etats-Unis et l’Union européenne conditionnant la pérennité de leur soutien économique à la reconnaissance de l’Etat d’Israël et à l’abandon du terrorisme.
A ces deux exigences, le monde islamique a-t-il senti que le moment était urgent de dresser un contre feu stratégique ?
N’en doutons pas, les chancelleries occidentales, hors champ des caméras, s’emploieront à apprivoiser les flammes de cette colère légitimée.

Au fond, l’outrage le plus important aux yeux des autorités musulmane n’est pas que l’on ait caricaturé le prophète, mais que l’Occident se permette de poser encore des conditions, en particulier quand est en jeu l’existence même de l’Etat d’Israël.
En adoptant encore une fois la position de victime, son intention est bien d’évacuer de la mémoire des vivants les dérives totalitaires qui le traversent et sa potentialité guerrière.

Pour étayer cette thèse, la chronologie de cet évènement mérite d’être rapportée : le 30 septembre 2005, un journal danois, le Jullards Posten, avait publié ces caricatures de Mahomet dans le but d’accompagner un article sur un ouvrage traitant du prophète.
Ces douze dessins ont été repris le 10 janvier dernier par l’hebdomadaire norvégien Magazinet.

La montée en puissance de l’indignation des masses musulmanes, ces derniers jours, correspond à une échéance.
Quelle serait-elle, sinon celle du calendrier ?

*


“…Avec les faux devoirs disparaissent tous les délits religieux, tous ceux connus sous les noms vagues et indéfinis d’impiété, de sacrilège, de blasphème, d’athéisme , tous ceux, en un mot, qu’Athènes punit avec tant d’injustice dans Alcibiade et la France dans l’infortuné La Barre. S’il y a quelque chose d’extravagant dans le monde, c’est de voir des hommes, qui ne connaissent leur dieu et ce que peut exiger ce Dieu que d’après leurs idées bornées, vouloir néanmoins décider sur la nature de ce qui contente ou de ce qui fâche ce ridicule fantôme de leur imagination. Ce ne serait donc point à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais qu’on se bornât ; je désirerais qu’on fût libre de se rire ou de se moquer de tous…”

Marquis de Sade – Extrait la Philosophie dans le boudoir

Que le lecteur veuille bien pardonner, ici, cet extrait assez dense, mais l’affaire dite des caricatures, est, l’on en conviendra vu l’ampleur prise ces derniers jours, d’importance.
Je serais tenté d’émettre l’avis que, de son issue juridique, puisque dans nos sociétés laïques c’est au droit civil de poser les limites à la liberté d’expression, dépend notre faculté de publier demain tout texte, dessin, ou toute autre œuvre critique ambitionnant de prolonger la libre pensée qui établit il y a plus de deux siècles, en France, et ailleurs, le droit souverain de l’individu à disposer de lui-même. Cette liberté qui nous est donnée, du libre examen, ne saurait être perçue comme un caprice d’enfants gâtés, et il sera utile de rappeler que c’est dans le respect de cet exercice que nos sociétés ont pu, ici, faire reculer les forces rétrogrades de l’église, lorsque celle-ci s’arrogeait le droit de gouverner nos consciences, et pourront, demain, là-bas, aider au nécessaire et indispensable travail intérieur au sein des sociétés musulmanes. Au Tariq Ramadan qui s’égarerait ici, et qui verrait dans cette intention l’ombre cachée du colonisateur qui sommeille, c’est bien connu, en chacun de nous, je rétorquerais que je ne m’interdis pas ce qu’il préconise pour sa chapelle, et que l’irrigation peut aussi provenir de l’Occident.

Mais revenons à nos brebis égarées. Si j’ai choisi cet extrait du divin Marquis, qui n’écrivit pas que des pages licencieuses, c’est sans doute, alors que des voix politiques proclament, que dis-je, implorent, l’apaisement, afin de faire acte d’irrévérence, et témoigner au lecteur non acquis à ces convictions, que notre Histoire su trouver, il y a deux siècles, des plumes assez alertes et trempées dans l’expérience du despotisme religieux et du règne de l’absolu, pour, en s’en délivrant , dresser ce procès là.
Comprenons-nous bien, je ne prétends pas à la Vérité, mais à la Raison.
Nulle intention d’interdire ici tel ou tel autre dogme, du moment que celui-ci se cantonne à son expression privée et à l’exercice de son culte dans les temples qui lui sont dédiés.
La foi est liberté aussi, et je ne m’arrogerais pas le droit de juger, qui du croyant ou de l’incroyant, celui qui est dans le vrai de celui qui ne l’est pas.

A contrario je m’élève, je m‘insurge, j’exerce le premier de mes devoirs, la résistance à l’oppression, vis-à-vis des tentations trop nombreuses des dévots à vouloir imposer à la société dans laquelle j’évolue, société qui à sa façon, est et doit demeurer un sanctuaire laïc, son ordre moral régressif, sa pensée magique, sa censure.

Dernier avatar de cette pathologie obscurantiste, l’Islam dit radical. Mais dans cette affaire, et, paradoxe, plus en Europe qu’au cœur même des sociétés arabo musulmanes , ou certains journalistes paient de leur liberté l’obéissance au devoir de conscience qui les a guidé, la frontière entre musulmans dits modérés et radicaux s’est très subtilement modifiée.
Sans aucun doute, deux volets d’une même stratégie épousant un semblable objectif, restreindre nos libertés publiques, sont-elles à l’œuvre, mais il sera temps bientôt de les lire plus en profondeur.

Pour l’heure me parait plus conséquent de souligner certaines des prises de position politiques de haut niveau.

A tout seigneur, tout honneur, avant même que la chose ne soit jugée, en droit, et uniquement selon les règles de droit régissant notre rapport au monde, celui-ci fut il religieux, le Président de la République s’est il permis, au nom d’un esprit de responsabilité qui semble fort échapper aux fondamentalistes incendiaires, de stigmatiser l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, pour avoir reproduit les caricatures controversées.

Le constat doit être dressé : ici, c’est bien la rue musulmane, dans sa pire expression, qui dicte cette posture dite d’apaisement.
En cela, je m’insurge, Monsieur le Président, s’il est vrai que vous êtes le représentant de tous les français, de toutes origines, de toutes confessions ou non confessions, vous êtes d’abord et avant toute chose le garant de nos institutions, dans leur essence constitutive, tributaires de l’Etat de droit et de lui seul.
Tant que la chose n’est pas jugée, rien ne vous autorise, sinon la crainte, sinon la faiblesse, à dévoyer ce devoir là.
Par ailleurs, dans votre recherche d’équilibre nous avons bien remarqué le parallèle établi dans vos propos entre les caricatures du prophète et le concours lancé par la république islamique d’Iran sur le thème de la Shoah.
Oserais-je vous signifier qu’établir ce parallèle, c’est déjà le reconnaître ?
Que le reconnaître c’est conférer semblable valeur sur le fond à ce qui assurément, ne peut qu’être distingué, distancié, séparé ?
De quoi parlons-nous ?

Les caricatures du prophète visent une figure sacrée, au sens religieux du terme, et l’Occident issu des Lumières est riche de précédents écarts manifestes et revendiqués comme tels, en résistance aux dogmes.
L’Orient lui-même, en terre d’Islam, a été fécondé, tout au long des siècles par une dissidence hélas trop peu connue, trop peu promue, et qui a , il est vrai, très chèrement payé cet exercice du libre arbitre et de la contestation du credo islamique.

La Shoah est un fait historique, qui ne revêt pas le caractère sacré ci-dessus exposé, mais représente pour le peuple juif, dans toutes ses composantes, le rappel de sa souffrance ultime.
La nature des deux n’est pas du même ordre, et je ne saurais vous rejoindre, Monsieur le Président, dans cette mauvaise habitude de renvoyer dos à dos des problématiques que tout distingue.

Le caractère négationniste de ces caricatures à venir ne peut être nié, provenant d’un régime ayant émis récemment des déclarations analogues, et pour ma part, je ne saurais que féliciter l’hebdomadaire Charlie hebdo dans son intention de publier ces caricatures, non pour exaucer les vœux mortifères des échauffés du bulbe iraniens, mais pour faire leur procès public, et pour leur faire honte.

Avec la honte commence le naufrage.

Puisse celui-ci advenir le plus tôt possible. La Terre et ses habitants ne s’en porteront que mieux.
A l’apaisement, il est temps de répondre par la rigueur.

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