8 décembre 2022
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La pauvreté de la mesure de la pauvreté

Cette question, abondamment reprise par les médias, renvoie à un concept de pauvreté monétaire relative qui serait moins trompeur si on l’avait appelé par son vrai nom d’indicateur d’inégalité de la répartition (nombre d’individus qui vivent avec un revenu inférieur à la moitié du revenu médian). Dans un pays donné, à chaque fois que le revenu médian s’élève, le nombre de «pauvres» peut augmenter mécaniquement si l’enrichissement profite moins aux ménages modestes qu’aux plus aisés. C’est ainsi que les périodes de forte croissance économique et de recul du chômage peuvent s’accompagner d’une montée de la pauvreté relative (les plus riches s’enrichissant plus que les autres) et inversement.

Contrairement aux idées reçues, le taux de pauvreté de l’ensemble des ménages a fortement baissé depuis 30 ans, passant de 15% à 6% des ménages entre 1970 et 2001. C’est surtout la situation des retraités qui s’est améliorée : grâce notamment au minimum vieillesse leur taux de pauvreté est passé de 27% à moins de 4%. Les prestations sociales permettent de diviser par deux le risque de pauvreté. Sont d’abord pauvres ceux qui ne peuvent prétendre aux minima sociaux. Vive l’État providence !

Nous avons, cependant, quatre bonnes raisons de dénoncer la pauvreté du concept de pauvreté monétaire :

1) Si l’on doublait d’un coup de baguette magique tous les revenus cela ne diminuerait en rien le nombre de pauvres ;
2) le choix du seuil de revenu inférieur à 50% du revenu médian est lui aussi lourd de conséquences sur la mesure : avec le seuil de 60% retenu par Eurostat le taux de pauvreté des individus en France double de 6% à 12% des ménages ;
3) selon le même critère il y avait moins de pauvres en Slovaquie au sortir du communisme qu’en France. Dans les sociétés plus égalitaires davantage d’individus sont regroupés autour de la médiane et il n’y a quasiment personne en dessous de la demi-médiane des revenus. Ce qui est heureux car le niveau de pauvreté absolue (fondé sur l’accès à un panier de biens jugés essentiels) de ces pays peut être supérieur. On peut donc avoir des pays où la pauvreté monétaire relative est quasi inexistante en raison d’une pauvreté absolue partagée par beaucoup ;
4) le seuil de pauvreté se situe aujourd’hui en France aux environs de 650 euros par unité de consommation, soit autour de 1 400 euros par mois pour un couple ayant deux enfants de moins de 14 ans. Cet indicateur est très sensible aux effets de seuil : le nombre d’enfants pauvres (1 million au seuil de 650 euros) oscille de 300 000 individus à 1,7 million suivant que l’on diminue ou que l’on augmente de 60 € le seuil de pauvreté.

Les analystes de l’Insee (sous la direction de Daniel Verger) viennent de publier dans la revue Économie et Statistique (N°s 383 à 385, 2005) une remarquable synthèse critique sur les approches de la pauvreté dont s’inspire cet article.

Il y a bien longtemps que les économistes ont remarqué que lorsque notre voisin s’achète une grosse voiture notre niveau de vie relatif baisse. La pauvreté est un phénomène multidimensionnel dont il existe plusieurs définitions monétaires (relative et absolue), non monétaire (en termes de conditions d’existence et de pauvreté subjective ou ressentie).

La pauvreté des conditions de vie tient compte du logement, de l’environnement et de l’accès aux services collectifs, elle intègre aussi la pauvreté des liens sociaux. Relevons que 98% des ménages disposent d’un bain ou d’une douche et d’un téléphone et que si 12% considèrent leur logement comme trop petit, ils sont plus nombreux (20%) à se plaindre du vandalisme, et presque autant à subir un environnement extérieur pollué et bruyant. Quant à la pauvreté ressentie elle concerne ceux qui dépensent plus qu’ils ne gagnent. Il n’y a que 4% des ménages qui déclarent avoir du mal à se chauffer correctement et 6% qui ne parviennent pas à manger de la viande, du poulet ou du poisson tous les deux jours.

Au total il y a moins d’un quart des ménages (22%) qui sont concernés par l’un des trois critères de pauvreté. Mais cette information doit être relativisée : seulement 1% des ménages sont concernés par les trois symptômes et 5% par deux. Comme l’écrivent joliment les analystes de l’Insee : «On pourrait se hasarder à dire qu’être pauvre sous un seul angle dénote soit une erreur de mesure soit une fragilité et qu’il faut plusieurs formes de pauvreté pour être vraiment qualifié de pauvre.»

Les doutes ne diminuent pas quand on relève que chaque année la population pauvre se renouvellerait d’environ un tiers. Il faut aussi poser la question de la part de pauvreté qui revient à l’ascèse choisie : «On peut se demander si les pauvres par choix doivent être comptabilisés au sein des populations que la société se doit de prendre en charge.»

Un autre enseignement inédit tiré du rapport de l’Insee, il met en évidence trois causes qui se situent plus en amont que les autres : la santé, la pauvreté relationnelle et la pauvreté subjective, elle-même liée au comportement conduisant à vouloir vivre au-dessus de ses moyens. Les autres formes de pauvreté (conditions de vie, monétaire et accès à l’emploi) se situent en aval comme des conséquences. Pour échapper à la pauvreté multidimensionnelle, rien de tel que d’être en bonne santé, d’avoir une vie sociale intense, de bien gérer son budget et d’avoir un emploi qualifié. À l’inverse, un pépin de santé combiné avec la solitude, des dettes et la perte d’emploi conduisent facilement à l’exclusion. Le profil type du SDF est celui d’un homme seul sans qualification qui se retrouve à la rue suite à une rupture familiale ou à une perte d’emploi accompagnée de troubles de santé. Retenons le message, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion passe certainement par l’emploi, mais l’employabilité dépend aussi de l’état de santé physique et psychique des individus. Rien de pire pour le moral que la brisure des liens sociaux et familiaux et rien de tel pour s’en sortir que le pare-chocs social de la famille et des amis.

Michel Godet est Professeur au Cnam, auteur du Choc de 2006, Odile Jacob, nouvelle édition poche 2006.

Opinion paru dans Le Figaro du 8 juin 2006


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