29 octobre 2020
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Le simplisme anti-libéral du journal Le Monde


Cher M. Solé,

J’ai craint, à lire “France solidaire et France libérale“de M. Jean-Louis Andréani, (Le Monde daté du 15 juin 2006), que l’auteur ne donne une fausse impression de propos qu’il a extraits d’un de mes articles, publié en 1987, sur la différence entre le pouvoir politique et le pouvoir économique, ainsi que des réflexions récentes de M. Georges Lane sur la relation actuelle du socialisme vis-à-vis du déterminisme dont ses normes dépendent, alors que les scientifiques n’y croient plus.

L’auteur est entièrement passé à côté de ce qu’entendaient démontrer l’un comme l’autre texte, à tel point que je doute vraiment qu’il ait pris la peine de les lire, et c’est ainsi que, si les citations qu’il en tire ne sont pas falsifiées, il les présente dans le cadre d’une fausse alternative où il leur fait dire ce qu’elles n’ont jamais voulu dire.

Il y raisonne en effet comme tous nos hommes politiques, qui ne semblent pas pouvoir imaginer d’autre “solidarité” que celle qu’ils organisent et qu’ils imposent. Cela le conduit à nous prêter des opinions contraires aux nôtres, en particulier que nous ne reconnaîtrions ni solidarité ni bien commun entre les membres de la société.

Or, le libéralisme ne consiste pas à affirmer que ceux-ci n’existent pas, mais qu’ils ne peuvent pas naître de la violation des Droits individuels.
Nous représentons donc un troisième terme à l’alternative de M. Andréani, solution qui se fonde sur la solidarité et l’organisation volontaires, non forcées, et sur un bien commun défini par le fait que tout le monde peut le reconnaître comme tel au lieu qu’il soit un concept flou et un prétexte automatique que les puissants brandissent pour s’imposer aux faibles.

Comme il paraît que votre journal prévoit, au delà de ce que la légalité appelle “droit de réponse”, de donner la parole à ceux qui souhaiteraient corriger une fausse information ou une fausse impression, je me permets de vous faire parvenir ces quelques considérations, dans l’espoir que vous puissiez en porter au moins l’essentiel à la connaissance de vos lecteurs.

En vous remerciant d’avance,

François Guillaumat

Les quatre leçons de Serge Gainsbourg


Introduction à la solidarité libérale

Je peux au moins me réjouir que l’article de M. Andréani, avec ses mots de socialiste qui se pense démocrate, nous présente, Georges Lane et moi, comme représentatifs d’un libéralisme cohérent, d’autant plus que son auteur ne semble pas avoir une connaissance approfondie de la question. En effet,

le libéralisme n’est pas “dominant” en France, il y est proscrit : l’État n’y permet évidemment pas à ses partisans de vivre suivant leurs convictions, et ses monopoles, notamment universitaire, y sont faits pour les empêcher de parler.

Le libéralisme n’est pas une doctrine économique inventée au XVIII° siècle par Adam Smith fonctionnaire des douanes, mais la morale sociale du Décalogue (“tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, tu ne désireras pas injustement le bien d’autrui, etc”.) que tout le monde reconnaît dans sa vie quotidienne, et une tradition politique dont les premiers écrits remontent au moins à Lao Tseu.

Cette tradition politique libérale n’oppose pas la défense des Droits individuels à un ou plusieurs biens communs qu’elle rejetterait: elle la tient au contraire, à partir des derniers Scolastiques, pour leur condition nécessaire : c’est ainsi que la véritable solidarité est libérale et non étatiste.

“les intérêts personnels poursuivis par les êtres humains dans le respect des lois naturelles de la propriété et de la responsabilité de chacun, sont harmonieux et […] leur ensemble constitue […] l’intérêt général réel de la société”

(Georges Lane, “Infradéterministe ou ultralibéral”, deux paragraphes en-dessous de celui que cite M Andréani ).

La Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen du 26 août 1789
reflète, imparfaitement, ces conclusions établies plus d’un siècle auparavant, même si ces Droits, la Révolution française les a surtout massivement violés.

Et s’il est vrai que la “solidarité” des étatistes divise la société en deux camps, il n’y en a pas un qui serait “solidaire” et l’autre pas, et ils ne sont – malheureusement – pas séparés : il y a un camp qui s’impose par la force à l’autre, lequel voudrait bien échapper à ses confiscations, interdictions, et vexations destructrices, et ne le peut pas sans fuir le pays.

Ne pouvant pas imaginer que les fausses représentations de M. Andréani soient délibérées, j’y vois plutôt un reflet malencontreux de ce discours orwellien des étatistes contemporains qui font tout pour qu’on ne puisse pas imaginer la solidarité sociale en-dehors de leur redistribution politique. C’est pourquoi il peut paraître utile de montrer comment cette redistribution détruit, alors que le libéralisme réalise le bien commun et la solidarité sociale.

Serge Gainsbourg


Le 11 mars 1984 à TF1, sur le plateau de l’émission 7 sur 7, devant les journalistes Erik Gilbert et Jean-Louis Burgat et quelques millions de téléspectateurs, Serge Gainsbourg brûle aux trois quarts un billet de 500 Francs pour montrer ce qui lui reste après que le “racket des impôts” est passé, en commentant ainsi :

“faut pas déconner (…) c’est pas pour les pauvres, c’est pour le nucléaire”.

En 1985, lors du « Jeu de la vérité » il signera un chèque de 100 000 francs au profit de Médecins sans frontières.

De ces deux gestes, qu’il renouvellera par la suite, nous pouvons tirer quatre leçons :

La première leçon est qu’on ne peut pas empêcher ceux à qui on prend les trois quarts des fruits de leur travail – et cela arrive très vite : quel est le smicard qui sait que la Sécurité sociale lui prend déjà la moitié de son salaire ? de se juger opprimés, et asservis, par un Etat qui, avec ses impôts qui ne visent qu’eux – les impôts de la haine – en fait des Untermenschen de la République. Qu’une société politique qui persécute une minorité, et la diffame, en raison même du fait qu’elle produit plus que les autres, ne peut pas prétendre servir un quelconque bien commun. Pour qu’un bien soit véritablement commun, chacun doit pouvoir y reconnaître son bien propre, et il ne peut plus l’être, commun, à partir du moment où les uns nient le Droit, c’est-à-dire l’humanité commune des autres, sous prétexte de le réaliser.

La deuxième leçon est que, même alors que l’Etat vous asservit aux trois quarts sous prétexte de “solidarité sociale”, il ne réussit pas à vous rendre indifférent au bien d’autrui ; que la “solidarité” forcée ne tue pas la solidarité naturelle, malgré tout ce qu’elle fait pour la priver de ses moyens.

La troisième leçon – “faut pas déconner” c’est pas pour les pauvres, c’est pour le nucléaire”- est que par définition ce sont les puissants qui imposent la redistribution politique, et c’est aux faibles qu’ils l’infligent ; et que l’on croirait moins à ses vertus “solidaires” si l’on gardait ces axiomes-là à l’esprit.

Dans “Voleurs de pauvres” j’ai énuméré quelques politiques dont l’opinion croit qu’elles profitent aux pauvres alors qu’elles leur nuisent : salaire minimum, logements sociaux, garanties de prix agricoles, subventions aux transports, retraite par répartition, subventions à la culture, “gratuité” de l’enseignement, impôts sur les sociétés et plus généralement impôts contre l’épargne.
J’y décrivais les principes et les premiers procédés de l’illusion fiscale, expliquant pourquoi les hommes publics n’ont aucune idée des effets réels de la redistribution politique et aucun intérêt à les connaître : a fortiori, l’opinion. Sur ce sujet, je publierai bientôt L’illusion fiscale, où j’expose le résultat actuel de mes recherches.

Parmi les effets de cette illusion fiscale figure le fait qu’on n’a pas encore tiré la quatrième leçon, qui est que Serge Gainsbourg aurait bien pu brûler la totalité du billet, et pour illustrer non pas ce que la redistribution politique lui laisse de son argent, mais ce qu’elle en fait.

En effet, les puissants n’y sont solidaires – entre eux – que pour prendre aux faibles. En revanche, pour partager ce qu’ils leur auront pris, ils se disputeront forcément ; dans “La Loi de Bitur-Camember”, nous affirmons qu’un raisonnement économique correctement mené – tenant compte de toutes les tendances vers l’équilibre – doit conclure qu’ils dissiperont l’équivalent de la richesse redistribuée au cours des efforts faits pour s’en emparer.

Les lois universelles de la concurrence font donc disparaître les profits de la redistribution politique, que cela amène à détruire l’équivalent de ce dont elle s’empare.
C’est parce que cela devient trop visible que les nostalgiques du Front populaire, où l’illusion pouvait encore demeurer à ce sujet, ne croient plus aux lendemains qui chantent.

Face aux vaines destructions de la fausse solidarité forcée, demeurent les vraies solidarités, lesquelles constituent la société civile.

Dans la réalité, on est solidaire lorsqu’on a des intérêts communs. Et cette solidarité-là est inhérente à la nature humaine, parce que nous ne pouvons éviter d’affronter ensemble toutes sortes de défis, qu’on nous les impose ou que nous ayons choisi d’y participer.

La solidarité par la nature


Aucun être humain ne peut naître ni survivre si au moins une personne n’identifie pas son bien propre avec le sien. L’humanité n’existerait pas sans cette solidarité, où chacun donne et reçoit à son tour en vertu des engagements et des affections qui constituent la famille, dont chacun reconnaît le maintien comme un véritable bien commun, à la fois parce qu’il en dépend, et parce qu’elle sert authentiquement chacun de ses membres singuliers, seuls êtres pour lesquels la notion de “bien” puisse avoir un sens.

Une autre forme de solidarité naturelle, celle-là imposée par les circonstances, lorsque le groupe fait face à un danger commun : chacun sait que la préservation de ses biens, voire de sa vie, dépend des engagements que chacun a pris pour la sauvegarde commune. Les experts militaires ne doutent pas que cette solidarité-là est inscrite dans les gènes, quand ils voient la force des obligations que ressent vis-à-vis des autres chaque membre d’un groupe de combat.

La solidarité par la raison


Quiconque voit ses semblables dans le besoin est capable de s’imaginer à leur place, voire de comprendre qu’il pourrait bien un jour s’y retrouver ; c’est une raison de plus pour que, dans les groupes plus larges, des pratiques d’entraide se développent, qui peuvent à la longue se transformer en institutions traditionnelles : le Docteur Patrice Planté citait récemment les Hospices de Beaune comme témoignage de cette entraide efficace et raffinée, et qui présente en outre cet autre aspect fréquent, qu’on retrouve dans les églises, de la solidarité sociale comme aspect annexe d’une production principale.

Cependant, on peut juger nécessaire de former des solidarités plus vastes encore, face à des défis de plus grande ampleur. C’est alors que se développent les contrats, engagements plus ou moins longs, plus ou moins formels, où chacun s’engage à fournir un service, et assumer avec lui une partie des aléas d’une organisation commune créée à cette fin.

Ces innovations introduisent dans la solidarité un changement moral dans la mesure où, même s’il les inspire aussi, le sentiment y est moins nécessaire pour que cette solidarité existe : on aide les autres parce qu’on s’y est engagé, parce que c’est leur Droit, et parce qu’on reconnaît que c’est l’intérêt de tous.

La solidarité par le marché


On pense naturellement, parce que c’est là que c’est le plus clair, aux sociétés d’assurance mutuelle, organisées à partir du XVIII° siècle pour mettre en oeuvre de nouvelles techniques de définition, de diversification et de réappropriation des risques.
On sait moins que les marchés organisés, dits “spéculatifs”, jouent le même rôle : en découpant et en recomposant les droits de propriété, ils mettent au point des contrats ajustés aux besoins de chacun, en lui permettant de diversifier son risque, de l’échanger et de le gérer indépendamment de l’épargne.

On reconnaît encore moins que ce sont tous les marchés qui établissent cette solidarité entre les hommes, en les confrontant à une rareté commune, parce qu’ils mutualisent les aléas auxquels ils sont exposés.

Turgot, avec Cantillon le plus grand économiste du XVIII° siècle, avait bien compris que c’est en établissant la liberté du commerce et du stockage des grains qu’on ferait disparaître les pénuries et les disparités de prix dans l’espace et le temps, et avec elles la faim des hommes : car le spéculateur ne peut gagner que s’il achète où et quand le grain est abondant et bon marché, et vend où et quand il est rare et cher, et il n’a intérêt à s’arrêter que si les différences de prix ne reflètent plus que les coûts de transport et de stockage.

Turgot s’était heurté à l’époque à l’égoïsme criminel et stupide des monopoleurs en matière de grains ; le même égoïsme est à l’oeuvre aujourd’hui, notamment en matière d’emploi, et son masque est la “solidarité sociale” étatiste.

Les 35 heures ou la fausse solidarité à la place de la vraie


Pour que ceux qui ont un emploi se poussent assez pour admettre les chômeurs en leur sein, il leur suffirait de reconnaître qu’en tant que membres, comme eux, de l’espèce humaine, ils ont le droit de proposer leurs services sans en demander la permission. Ils trouveraient alors un emploi au prix d’une légère baisse générale des salaires, que l’approfondissement des échanges et autres progrès de la productivité inverseraient rapidement.

Mais les étatistes ne veulent en aucun cas que l’on découvre une “solidarité sociale” qui passe par la liberté personnelle, et qui réussirait parce qu’elle les aurait déclarés, eux, inutiles et mêmes nuisibles : alors, à partir d’une glose arithmétique indigente sur des statistiques, ils ont imposé à la place un prétendu “partage du travail” qui n’a fait qu’aggraver les choses, en affaiblissant le zèle des cadres et le revenu des bas salaires, c’est-à-dire la richesse totale dont dépendent les vrais emplois.

Des tiers-mondistes démasquent une fausse solidarité et découvrent la vraie


En revanche, un des événements les plus encourageants de ces dernières années est que de nombreux tiers-mondistes se sont rendus compte que le protectionnisme des pays riches, imposé sous prétexte de protéger les “intérêts nationaux” (tous les partis tiennent à leurs fausses solidarités infligées par la force) interdisait aux pauvres de gagner leur vie : ils se sont mis à le dénoncer, et l’on voit des pays pauvres s’enrichir, parce que la libre concurrence a rendu les riches solidaires des pauvres par la reconnaissance mutuelle de leurs Droits.
Ce progrès semble bien parti, il se fait par à-coups, et d’autant plus difficilement dans les pays où les étatistes s’accrochent à leur pseudo-solidarité imposée, et accusent cette nouvelle et vraie solidarité de provoquer des pertes dont eux-mêmes sont la cause.
En fait, l’enrichissement y est mutuel, aussi sûrement et certainement que la pseudo-“solidarité” forcée ne profite en fait à personne.

Si les tiers-mondistes, qui ont compté quelques fanatiques dans leurs rangs, finissent par découvrir la solidarité vraie, celle qui passe par la reconnaissance mutuelle des Droits, ne peut-on pas espérer que d’autres le fassent à leur tour ?
François Guillaumat

*

Réponse à « France solidaire et France libérale »

par Drieu Godefridi


A ceux d’entre nous qui l’avaient lu à une autre époque, ou sur d’autres sujets, Philippe Nemo, spécialiste des médias en plus d’être l’historien des idées que l’on sait, avait récemment révélé que ses subventions déguisées et son recrutement idéologique avaient fini par peupler le journal Le Monde de journalistes paresseux et incultes. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’ils vivent dans un univers parallèle.

C’est ainsi que, dans Le Monde daté du 15 juin 2006 , l’éditorial d’un certain Jean-Louis Andréani décrit une France “dominée par les idées libérales” – c’est-à-dire sans doute une France où l’Etat, par exemple, aurait cessé d’appauvrir les pauvres ou de censurer les libéraux, et où, comme dans les pays démocratiques, une sauvegarde constitutionnelle contre le “conflit d’intérêts” interdirait aux fonctionnaires de faire de la politique, etc. Cet article exprime par ailleurs une ignorance de l’économie et de l’histoire qui ont trouvé, et trouveront, des réfutations adéquates.
Entre-temps, Drieu Godefridi, directeur de l’Institut Hayek, très tôt associé à l’Institut Turgot, n’ayant pas trouvé le miroir qu’il fallait traverser pour accéder à la France “libérale” de M. Andréani, décrit celle qu’il a cru pouvoir observer de Bruxelles.

Cher Jean-Louis Andreani,


J‘ai lu avec intérêt votre papier « France solidaire et France libérale » dans Le Monde du 16 juin 2006.

En tant que responsable de l’institut Hayek, que vous avez la gentillesse de placer à l’avant-garde du combat pour le libéralisme, je voudrais réagir.

Je partage votre constat sur la déliquescence de la société française : absence de projet collectif, angoisse sociale, solidarité en lambeaux, etc. Rien de très original : des libéraux aux communistes, en passant par les « Guignols de l’info », tout le monde est d’accord : la France va mal.

J’ai un peu plus de difficulté, vous l’aurez deviné, avec votre analyse des causes de la descente aux enfers, que vous imputez à la « victoire des idées néolibérales, à partir des années 1980 ». C’est une thèse intéressante, et qu’il n’est pas rare de lire.
Elle n’en est pas moins désopilante : la « victoire des idées néolibérales » en France serait ainsi concomitante de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Taxer les politiques socialo-communistes de libérales, n’est-ce pas récrire l’histoire ? Vint ensuite Jacques Chirac. De l’avis de tous ceux qui se sont intéressés à son long parcours, M. Chirac a défendu toutes les opinions et politiques possibles, sauf une : il n’a jamais été libéral. N’est-ce pas lui qui, récemment encore, vouait aux mêmes gémonies le communisme et le libéralisme ?

Il n’y a tellement pas eu de victoire des idées libérales en France que – vous l’aurez sans doute observé – lors de la récente campagne référendaire sur le projet de traité constitutionnel européen, les partisans du « non » n’ont cessé de communier dans un même credo : l’abomination de cet « ultra-libéralisme » qui, à les en croire, maintiendrait la France au fond du cul-de-basse-fosse économique et social où elle semble devoir croupir pour l’éternité et dont le projet européen ne serait qu’une figure.

D‘ Olivier Besancenot à Jean-Marie Le Pen, en passant par MM. Fabius, Mélenchon, Emmanuelli ou Chevènement, sans oublier Villiers et les communistes, il n’y a pas un seul partisan du non qui ne se soit empressé de porter le projet sur l’autel sacrificiel du dieu Antilibéral, au pied duquel, le fait mérite d’être relevé, les « nonistes » retrouvaient d’ailleurs leurs adversaires partisans du « oui » tentant quant à eux de convaincre les Français que la constitution européenne était le meilleur rempart contre le libéralisme. Tout cela lors même que le projet européen est, par essence, favorable aux échanges économiques : c’est assez dire que le débat était quelque peu surréaliste.

Comme je l’écrivais dans Les Echos au lendemain de la victoire du « non », cette communion fraternelle des « nonistes » et des « ouistes » dans l’anti-libéralisme frénétique est révélatrice de l’invraisemblable ivresse idéologique des élites françaises. Quand vous déplorez, par exemple, que « seul le marché gouverne l’accès au logement », ce n’est pas sérieux. Faut-il rappeler que les banlieues françaises, désormais célèbres dans le monde entier, sont hérissées de ces logements sociaux qui firent, longtemps, la fierté de la gauche ?

Se figurer que la France doit ses 10% de chômeurs (un jeune sur quatre), sa croissance cadavérique, l’échec lamentable de toutes ses « politiques de l’emploi » (un oxymore), la multiplication des zones de non-droit, l’hyperinflation de son appareil étatique et l’hypertaxation qui en est le corollaire nécessaire, la déliquescence de son enseignement et le caractère irréformable de tout ce qui touche aux droits acquis à un excès de libéralisme relève de la plaisanterie ou de la psychiatrie.
Sans en référer immédiatement à l’exemple du grand Satan américain (qui comme le savent tous les Français, fait payer ses succès économiques à des millions d’Américains qui vivent entre la famine et la prison), traversons la Manche, constatons des données que même le radical-socialiste Jacques Chirac ne peut nier (4%, de chômage et de croissance) et posons la question : les Britanniques doivent-ils ces succès à plus, ou à moins de libéralisme ?

Observez qu’en-dehors des frontières, jamais personne n’a eu l’idée saugrenue de qualifier la France de « libérale ». Libérale, la France meurt de ne l’être pas.

Que proposent les libéraux ? De mesurer les politiques menées depuis trente ans à l’aune de leurs résultats, et non du tourbillon de bonnes intentions qui a présidé à leur mise en oeuvre. Les politiques de l’emploi, j’en parlais, difficile de contester qu’avec trois millions de chômeurs, l’échec est cuisant. Les politiques de relance, d’ « accompagnement de la croissance », etc., jugez-en : depuis une vingtaine d’années, la croissance économique française est de moitié inférieure à la croissance américaine. A ce rythme-là, le niveau de vie des ménages américains sera bientôt le double des ménages français. Les exemples sont nombreux. Mentionnons l’école, cette autre « institution républicaine » chère à la gauche : les classements internationaux (PISA, notamment) indiquent que le niveau d’instruction des jeunes Français ne cesse de régresser. L’université française s’affaisse, les universités anglo-saxonnes triomphent. Les cerveaux s’exilent. En fait, c’est toute une génération qui s’exile : un million de Français, en quelques années.

De ces échecs multiples et répétés, ne faut-il pas tenter de tirer les leçons ? D’autant que ces politiques ont un coût, double : d’abord, des taux d’imposition punitifs (la France est le deuxième pays le plus taxé au monde, encore une marque de ce curieux libéralisme mitterrando-chiraquien). Ensuite, cette ponction impitoyable des travailleurs et des entreprises détourne des circuits économiques autant de capitaux qui, sans cela, eussent été investis dans la production de richesses, de croissance, donc d’emploi. Les pays à forte croissance sont faiblement imposés.

En somme, la France a de facto renoncé à la croissance économique pour mener de coûteuses politiques sociales qui sont autant de désastres. Un joli marché de dupes. Pourquoi ne pas essayer autre chose ? Pourquoi ne pas redonner un peu de liberté et de responsabilité aux citoyens, aux travailleurs et aux entreprises, en les taxant moins, en les règlementant de manière plus souple et intelligente ? Pourquoi ne pas essayer de simplifier les réglementations existantes (comme l’ont fait par exemple, et avec succès, les socialistes néo-zélandais dans les années quatre-vingt) ? Bien sûr aucun système n’est parfait. Mais quand un système produit le contraire de ce pourquoi il a été institué, n’est-il pas temps de le remettre en cause ?

Il y a urgence : non content d’échouer dans la plupart de ses politiques depuis trente ans (école, emploi, croissance, …), l’Etat français renonce de plus en plus nettement à remplir ses missions fondamentales : la protection de la personne et des biens, le respect du droit. Lorsque le gouvernement régale ses clientèles d’avantages légaux et pécuniaires, il se réveille bientôt avec tous les jours un nouvel intérêt catégoriel à sa porte. Si on a donné au premier, difficile de ne pas donner au second. Qu’il refuse et la « rue » se déchaîne ; une violence à laquelle l’Etat n’a plus la force morale de résister. Depuis vingt ans – le début de cet ère « libérale » que vous dénoncez – le gouvernement français n’a pas su maintenir une seule grande réforme face aux menaces et à la violence syndicales. Est-ce normal dans une démocratie ?

Ne prenons qu’un exemple : la récente affaire de la SNCM. Refusant d’assumer ses responsabilités de patron, l’Etat français a géré la SNCM (Société nationale Corse-Méditerranée) à coups de subventions – trente mille euros par salarié, par an – conduisant ainsi la compagnie à une situation de faillite virtuelle. Première lâcheté.

La mission de « service public » de la SNCM étant désormais assurée, mieux et moins cher, par deux opérateurs privés, rien ne justifiait de sauver la SNCM de la faillite. Rien, sinon la peur du « conflit social ». Résultat : l’Etat y est à nouveau allé de « sa » poche, à concurrence de plus de cent millions d’euros cette fois, en violation manifeste des règles européennes. Deuxième lâcheté.

Mais tout cela n’a pas suffit. Les syndicalistes français vivent dans une réalité parallèle, une réalité où la loi n’existe pas. Le repreneur choisi par l’Etat ne leur convenant pas, les syndicalistes de la CGT et du STC entamèrent aussitôt un mouvement de grève qui prit rapidement un tour insurrectionnel (séquestrations, destructions de biens, blocus des ports, …). Résultat : l’Etat cèda une nouvelle fois, en faisant entrer dans le capital de la SNCM l’entreprise que les syndicats exigeaient d’y trouver, et en restant actionnaire à concurrence de 25%. Troisième lâcheté.

Même cela n’a pas suffit. Ayant eu l’outrecuidance d’interpeller quatre syndicalistes coupables de crime aux yeux de la loi, l’Etat se vit confronté à une flambée de violence dépassant largement le cadre de la SNCM, paralysant l’économie corse, menaçant l’approvisionnement de l’île et de la région PACA et se donnant les couleurs de la guerilla urbaine. Nouvelle capitulation de l’Etat français.

Sans doute voyez-vous dans ce combat la victoire de l’ « intérêt général ». Pas moi. J’y vois le symptôme de la poltronisation d’un Etat aux abois face à des privilèges exorbitants et des méthodes syndicales criminelles que rien ne justifie.

La faillite à laquelle nous assistons est, en réalité, celle de la social-démocratie à la française.
Une faillite morale, économique, familiale, sociale. Qu’un coup de chaud balaie la France, et des milliers de personnes âgées meurent, seules, orphelines des solidarités familiales traditionnelles qui n’ont été remplacées que par du vent, des promesses, des « programmes ». La génération mai 68 a détruit, beaucoup, mais elle n’a finalement rien su construire. Le déni de réalité n’y changera rien.

Les deux tâches fondamentales du prochain gouvernement seront :

(1) de ramener le syndicalisme français dans le giron de la légalité et de restaurer l’autorité de l’Etat dans les attributions qui sont sa raison d’être, et
(2) de laisser aux entreprises les moyens d’une franche croissance. La croissance économique n’est pas tout, mais elle conditionne tout le reste.

Ouvrez les yeux, monsieur Andreani. Quittez votre haine du libéralisme, le temps, au moins, d’essayer de le comprendre. Je vous suggère deux lectures qui ne pourront qu’enrichir votre Weltanschauung :

La route de la servitude , par F.A. Hayek,

et
Le droit naturel, ses amis et ses ennemis, par Patrick Simon.

Je serais heureux de vous rencontrer à votre meilleure convenance pour en discuter, ou d’en débattre publiquement avec vous.

Votre bien dévoué,

Drieu Godefridi, Institut Hayek

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