1 décembre 2021
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US ET ABUS DU MULTICULTURALISME – Les cultures, comme des navires dans la nuit

Le multiculturalisme est une exigence majeure du monde contemporain. On l’invoque volontiers lorsqu’on met en place des mesures sociales, culturelles et politiques, notamment en Europe occidentale et en Amérique. Cela n’a rien de surprenant puisque, du fait de l’accroissement des échanges et des contacts à l’échelle planétaire et en particulier des flux migratoires intensifs, les diverses pratiques des différentes cultures se côtoient désormais.

Le commandement “Tu aimeras ton prochain” a sans doute commencé à être accepté de tous à une époque où “les prochains” – ou les voisins – menaient plus ou moins le même mode de vie (“Nous reprendrons cette conversation dimanche prochain, pendant la pause de l’organiste”) ; aujourd’hui, en revanche, cette exhortation impose aux individus de s’intéresser aux us et coutumes très différents des gens qui vivent à leurs côtés. Ce n’est pas là chose facile, comme en témoigne le trouble qu’ont semé les caricatures du prophète Mahomet et la furie qu’elles ont déchaînée. Pourtant, étant donné le caractère mondialisé du monde contemporain, nous ne pouvons pas nous offrir le luxe d’ignorer les problèmes épineux que soulève le multiculturalisme.

L’une des questions capitales porte sur la façon dont les êtres humains sont perçus. Faut-il les classer en fonction de traditions dont ils ont hérité – à commencer par la religion, qui vient de la communauté dans laquelle ils sont nés – et donner automatiquement à cette identité qu’ils n’ont pas choisie la prééminence par rapport à d’autres affiliations qui peuvent avoir trait, entre autres liens sociaux, à la politique, à la profession, à l’appartenance de classe ou de genre, à la langue, à la littérature ou aux engagements sociaux ? Ou bien faut-il les considérer comme des individus entretenant de nombreuses affiliations et auxquels il revient d’établir eux-mêmes leur ordre de priorités (en assumant la responsabilité inhérente à ce choix raisonné) ? De même, sur quels critères devons-nous évaluer le bien-fondé du multiculturalisme ? Devons-nous simplement “laisser tranquilles” les gens issus de milieux culturels différents ou bien soutenir activement leur capacité à effectuer des choix raisonnés, en leur offrant des opportunités sociales d’éducation et de participation à la société civile ? Pour apprécier le multiculturalisme à sa juste valeur, nous ne pouvons faire l’économie de ces questions fondamentales.

Dans le débat sur la théorie et la pratique du multiculturalisme, l’expérience britannique fournit un éclairage particulièrement intéressant. Le Royaume-Uni a en effet été le fer de lance de la défense d’un multiculturalisme intégrateur, dont les réussites et les difficultés peuvent être utiles à d’autres pays d’Europe et aux Etats-Unis. Il a connu en 1981 des émeutes raciales, à Londres et à Liverpool, qui, sans avoir atteint l’ampleur de celles qui ont embrasé la France à l’automne 2005, ont débouché sur un regain d’initiatives en faveur de l’intégration. Depuis un quart de siècle, la situation est relativement stable et raisonnablement calme. Au Royaume-Uni, le processus d’intégration a été largement favorisé par le fait que tous les résidants originaires des pays du Commonwealth (d’où viennent la plupart des immigrés non blancs) ont automatiquement le droit de vote, et ce sans même avoir la citoyenneté britannique.

L’intégration a également été appuyée par l’accès non discriminatoire des immigrés aux soins, à l’éducation et aux programmes de protection sociale. Ce qui n’a pourtant pas empêché le Royaume-Uni de subir l’hostilité d’un groupe d’immigrés et de voir apparaître sur son sol un terrorisme purement local, lors des attentats kamikazes extrêmement meurtriers de juillet 2005, commis par une poignée de jeunes musulmans issus de familles immigrées – nés, élevés et éduqués en Grande-Bretagne.

Les débats sur les initiatives multiculturalistes britanniques ont donc une portée plus vaste que ne pourraient le laisser penser les limites du sujet. Six semaines après les attentats de juillet 2005, quand Le Monde a publié un article critique intitulé “Le modèle multiculturel britannique en crise”, James A. Goldstone, directeur de la très libérale association Open Society – Justice Initiative in America, a repris la balle au bond, qualifiant l’article du Monde de “catastrophiste”. “N’exploitez pas la menace très réelle du terrorisme pour justifier que l’on oublie plus d’un quart de siècle d’apports britanniques en matière de relations raciales”, répondit-il.

Selon moi, la véritable question n’est pas de savoir si “le multiculturalisme est allé trop loin” (pour reprendre la façon dont Goldstone résume un axe de la critique), mais quelle forme particulière le multiculturalisme devrait adopter. N’est-il rien d’autre que la tolérance à l’égard de la diversité des cultures ? Qui choisit les pratiques culturelles ? Sont-elles imposées à de jeunes enfants au nom de la “culture communautaire” ou bien sont-elles librement choisies par des individus qui ont les moyens d’être informés des alternatives et d’y réfléchir ? De quels moyens disposent les membres de différentes communautés, à l’école comme dans la société au sens large, pour être informés des convictions religieuses ou laïques de gens issus de différentes régions du monde, et pour être à même de réfléchir aux choix que les êtres humains doivent effectuer, fût-ce implicitement ?

Un point crucial tient à la distinction entre le multiculturalisme et ce que l’on peut appeler le “monoculturalisme pluriel”. L’existence d’une diversité des cultures, qui peuvent se croiser comme des navires dans la nuit, constitue-t-elle un exemple réussi de multiculturalisme ? Dans la mesure où, en matière d’identité, la Grande-Bretagne est actuellement déchirée entre échanges et isolement, cette distinction revêt une importance vitale (et est étroitement liée au problème du terrorisme et de la violence).

Pour prendre un paradoxe culinaire, rappelons que la cuisine indienne et la cuisine britannique peuvent toutes deux légitimement se réclamer du multiculturalisme : l’Inde ne connaissait pas le piment fort avant que les Portugais ne l’importent d’Amérique ; aujourd’hui, cette épice entre dans la préparation d’un large éventail de plats indiens et est l’ingrédient principal de la plupart des currys. Il entre en quantité généreuse dans la composition du très piquant vindaloo, dont le nom même évoque le souvenir des immigrés qui mélangeaient le vin aux pommes de terre. Les tandooris ont certes été perfectionnés en Inde, mais ils n’en sont pas moins originaires d’Asie occidentale. Quant à la poudre de curry, c’est une invention purement anglaise, inconnue en Inde avant lord Clive et concoctée, j’imagine, dans les mess de l’armée britannique. Les grands restaurants indiens de Londres proposent par ailleurs depuis peu des variantes inédites de la cuisine du sous-continent.

En revanche, lorsque deux styles ou traditions se côtoient sans jamais se rejoindre, nous sommes en présence de monoculturalisme pluriel. Et, précisément, les voix qui s’élèvent si fréquemment de nos jours pour défendre le multiculturalisme ne font bien souvent rien d’autre que revendiquer un monoculturalisme pluriel. Si une jeune fille issue d’une famille immigrée conservatrice veut sortir avec un garçon anglais, il s’agit indubitablement d’une initiative multiculturelle. Si, en revanche, ses tuteurs tentent de l’en empêcher (ce qui arrive assez souvent), nous sortons du multiculturalisme puisque le but est de maintenir les cultures séparées. Or c’est bien pour soutenir l’interdit des parents, qui participe du monoculturalisme pluriel, que les “multiculturalistes” se font entendre avec force, au prétexte qu’il est essentiel de respecter les cultures traditionnelles – comme si la liberté culturelle de la jeune femme n’avait aucune espèce d’importance et comme si les différentes cultures devaient être cantonnées dans des compartiments étanches.

Deuxième question : si la religion ou l’appartenance ethnique peuvent constituer des facteurs identitaires clés pour les individus (surtout s’ils peuvent choisir librement de suivre ou de rejeter des traditions héritées ou attribuées), ces individus ont tout autant de raisons de valoriser d’autres liens ou affinités. Sauf à s’en tenir à une définition pour le moins étrange du concept, le multiculturalisme ne peut pas l’emporter sur le droit d’un individu à participer à la société civile ou à la politique nationale, ou bien à mener une vie sociale non conformiste. Quelle que soit l’importance que revêt le multiculturalisme, il ne peut en aucune façon mener à systématiquement privilégier les diktats des cultures traditionnelles par rapport à tout le reste.

Les habitants de la planète ne peuvent pas être perçus exclusivement à travers le prisme de leur appartenance religieuse – comme une fédération mondiale de religions. Pour des raisons similaires, une Grande-Bretagne multiethnique ne peut pas être vue comme un assortiment de communautés ethniques. Etrangement, cette conception “fédérative” a rallié de nombreux suffrages. Et, malgré les implications tyranniques qu’il y a à enfermer des individus dans les compartiments rigides de “communautés” données, cette conception est souvent interprétée comme une défense de la liberté individuelle. Certains voient même l’avenir de la Grande-Bretagne multiethnique comme une “fédération plus ou moins lâche de cultures”, dont la cohésion serait assurée par un ensemble communs d’intérêts et d’affinités et par un sentiment d’appartenir à une collectivité.

Reste à savoir si la culture ou la famille d’origine d’un individu doivent dicter sa relation au Royaume-Uni. L’individu peut décider de lui-même de se chercher des affinités avec plusieurs de ces cultures prédéfinies ou, ce qui serait tout aussi plausible, avec aucune. Il peut également décider que son identité ethnique ou culturelle est moins significative pour lui que, par exemple, ses convictions politiques, ses engagements professionnels ou ses goûts littéraires. C’est un choix qui lui incombe.

Le multiculturalisme, s’il était seulement compris comme une injonction à définir l’identité d’un individu en fonction de sa communauté ou de sa religion, au mépris de toutes ses autres affiliations possibles et en privilégiant automatiquement cette religion ou tradition héritée, par rapport à la réflexion et au choix personnels, pourrait poser de graves problèmes dans ses prétentions morales et sociales. Cette approche du multiculturalisme est pourtant devenue un critère de premier ordre dans un certain nombre d’initiatives prises ces dernières années par les autorités britanniques.

La politique publique consistant à promouvoir activement de nouvelles “écoles confessionnelles” récemment mises en place pour les enfants musulmans, hindous et sikhs (en plus des écoles chrétiennes, qui existaient déjà) illustre cette approche. Cette politique pose problème au plan pédagogique et encourage une perception fragmentaire de ce qu’implique le fait de vivre dans une Grande-Bretagne “déségrégationnée”. Or l’éducation ne se limite pas à plonger les enfants, même les très jeunes, en immersion totale dans un vieil ethos hérité ; elle vise également à les aider à développer leur capacité de réflexion face à des décisions inédites que, devenus adultes, ils devront nécessairement prendre.

Si l’un des aspects problématiques des écoles confessionnelles tient au principe très discutable de privilégier une foi irrationnelle par rapport au raisonnement, un autre aspect capital concerne la classification des individus en fonction de la religion plutôt que d’autres critères. Les priorités et les actes d’un individu ne sont pas simplement influencés par la religion, mais aussi par toutes ses affinités et ses liens. La scission du Bangladesh et du Pakistan a été motivée par des questions de langue et de littérature, ainsi que par des priorités politiques, mais en aucune manière par la religion, qui était commune aux deux parties du Pakistan divisé. Ignorer tout en dehors de la foi revient à faire litière de la réalité des préoccupations qui ont engagé les individus à affirmer des identités dépassant largement la religion.

La communauté bangladaise, particulièrement importante au Royaume-Uni, est assimilée à une énorme masse composée de coreligionnaires, sans que l’on tienne le moins du monde compte de sa culture et de ses priorités. Voilà qui n’est certes pas pour déplaire aux imams musulmans et aux chefs religieux, mais qui ne saurait rendre justice à l’extraordinaire culture de ce pays et qui réduit tragiquement la grande diversité d’identités des Bangladais. Cela revient également à choisir d’ignorer purement et simplement l’histoire de la formation du Bangladesh lui-même. Or il se trouve qu’à l’intérieur du pays il y a actuellement de fortes dissensions politiques entre les laïcs et leurs détracteurs (parmi lesquels les extrémistes religieux), et l’on comprend mal pourquoi la politique officielle britannique serait plus en phase avec les seconds qu’avec les premiers.

La question ne se borne ni à la scolarisation ni aux musulmans. La tendance à faire des chefs religieux hindous ou sikhs les porte-parole de la population britannique hindoue ou sikhe procède de la même logique. Au lieu d’encourager les citoyens britanniques d’origines diverses à entretenir des contacts entre eux au sein de la société civile et à participer à la politique en tant que citoyens, on les invite à agir “par l’intermédiaire” de leur “propre communauté”. Le gouvernement britannique cherche à empêcher les dirigeants religieux d’inciter à la haine dans leurs prêches, ce qui est légitime, mais le problème va plus loin : il s’agit de savoir si les citoyens d’origine immigrée doivent se considérer en premier lieu comme des membres de communautés particulières et d’ethnicités religieuses particulières, et ne se sentir britanniques qu’à travers cette appartenance, dans une supposée fédération de communautés. On conçoit aisément que cette vision fractionnée rendrait n’importe quel pays plus vulnérable à une culture de la violence sectaire et aux incitations.

Il est donc urgent d’éviter (si notre analyse est juste) la confusion entre, d’un côté, un multiculturalisme allant de pair avec la liberté culturelle et, d’un autre côté, le monoculturalisme pluriel, qui va de pair avec un séparatisme fondé sur des convictions religieuses. Une nation ne peut être envisagée comme un ensemble de segments étanches.

Amartya Sen
The New Republic

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Libéral et progressiste


“Les pauvres du monde entier n’ont pas de porte-parole plus inspiré et plus convaincant parmi les économistes”, a dit de lui le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Et il a ajouté : “Notre qualité de vie ne se mesure pas à notre richesse, mais à notre liberté : cette idée révolutionne la théorie de la pratique.” Si Amartya Sen a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, c’est bien sûr pour ses nombreux travaux sur l’inégalité et aussi pour avoir montré la force de la liberté dans le développement économique. “Il n’y a jamais eu de famine dans un pays doté d’une forme de gouvernement démocratique et disposant d’une presse relativement libre”, déclare Amartya Sen.

Né en 1933 au Bengale, cet Indien a eu l’occasion, avant de s’établir en Angleterre puis d’enseigner aux Etats-Unis, d’observer le fonctionnement de la plus grande démocratie du monde. Amartya Sen a notamment imaginé différents indicateurs de pauvreté, tels l’indice de pauvreté humaine (IPH) et l’indice de développement humain (IDJ), qui sont désormais présents chaque année dans le rapport mondial du PNUD. On peut lire de lui en français L’économie est une science morale (éd. La Découverte, 2004) ou Repenser l’inégalité (éd. du Seuil, 2000). Son nouvel ouvrage, Identity and Violence : the Illusion of Destiny (Identité et violence : l’illusion du destin), sort ce printemps en anglais aux éditions W.W. Norton. Comme dans le texte que nous publions, il y dénonce les pièges des identités figées qui ne prendraient pas en compte la liberté des individus.

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