8 décembre 2022

Les dérives de l’argumentation sociologiste s’amplifient (archives)

Le fait que quelques voitures brûlaient dans tout le pays (et non pas 700 à 900 par jour…) ne voulait pas dire que tout l’Irak était à feu et à sang, même si, en effet, les “bandes organisées” en Irak et surtout à Bagdad sont autrement plus létales que celles sévissant en France. Sauf que, en France, en particulier pour le Monde, ou pour le sociologue Michel Wieviorka, le terme de “bande organisée” n’existe pas. Tout est spontané, produit du racisme, de l’échec du modèle d’intégration republicain (Le Figaro du 3 novembre 2005). Et Wieviorka non seulement persiste et signe (samedi 5 novembre sur la 3 à 12h30) mais s’enhardit en mettant au défi quiconque de lui prouver l’existence d’une telle “organisation”.

Ne lui parlons pas d’économie parallèle etc, il nous regarderait sûrement comme si nous étions des extra-terrestres. Il suffisait pourtant de regarder quelques minutes plus tard l’émission du médiateur de France 2 pour apprendre de la bouche du journaliste ayant eu sa voiture brûler et sa caméra fauchée que ce dernier fait s’est déroulé lorsque son équipe a voulu aller directement au contact des habitants, sans passer par la protection des policiers. Or, que s’est-il passé à ce moment là ? Une bande s’est précipitée pour empêcher le dialogue. Pourtant, s’il s’agissait d’éléments uniquement spontanés venant hurler le mal être, il est clair qu’ils auraient rejoint les habitants pour vociférer leur souffrance. Il n’en a rien été. Les habitants ont été empêché de parler.

Deux réflexions peuvent s’élaborer à ce stade.

Premièrement, dans certains endroits (et de nombreux témoignages le disent, dans le Point du 3 novembre 05 par exemple), la tension est permanente entre population et bandes, sans la présence d’aucune force de police à ce moment là: les habitants baissent les yeux lorsqu’ils croisent ces bandes, les femmes seules se font molester et traiter de salopes surtout lorsqu’elles sont d’origine nord africaines. Les bandes font la police, elles arrêtent le mouvement d’une personne, la “charrient”, l’humilient s’il y a lieu, ou le brisent comme ce père de famille qui eut le malheur de photographier un lampadaire… Il ne s’agit pas évidemment de faire un amalgame entre le noyau dur et les éléments périphériques qui viennent chercher un peu de #OOPS#, -(ces deux jeunes électrocutés en avaient peut-être dans leur poche avant de le jeter)-, partageant ainsi au détour d’une soirée (car les mafieux dansent, financent même des boites, des labels etc), une même façon d’humer l’air du temps. Mais il se trouve que certains de ces éléments peuvent faire bloc, d’une part parce qu’il existe un processus de ritualisation, d’adoubement, pour être coopté, et l’émeute réussie en sera la preuve.

D’autre part parce que ces bandes dégagent une telle impression de vie facile qu’il semble inconcevable de penser pour certains jeunes qu’ils vont “finir” conducteur de bus, employé municipal, assistant social, autant de métiers guère “bandants” pour employer un terme évidemment inconnu aux oreilles des bien pensants qui dominent l’analyse sociologique et la pensée politique depuis des décennies en France. Il semble bien en effet (et ce sera la seconde réflexion) qu’un sociologue comme Michel Wieviorka (qui prend de plus en plus la place d’un Alain Touraine) n’a jamais entendu prononcer les mots gang, mafia, groupe islamiste (pourtant Trappes, où un dépôt de bus a été rayé de la carte, est connu par les spécialistes de la chose). Or, quand bien même admettrait-on que les facteurs sociaux seraient, en “dernière instance”, déterminants, (ce qui est loin d’être le cas), il convient tout de même d’analyser la forme que prend la dite “exclusion”, bref d’étudier de quelle façon celle-ci se manifeste ici et maintenant. Comment s’organise-t-elle pour gérer sa situation ?… Peine perdue.

Michel Wieviorka (qui était contre la loi sur les signes religieux) va plaquer un apriori non démontré, le fait que cette violence aurait des origines purement socio-économiques et identitaires alors qu’il s’agit, certes, de facteurs à prendre en compte, mais qui n’expliquent pas, à eux seuls, et même principalement, pourquoi cette violence se concentre sur des objets et des institutions censés pourtant les aider dans leur vie quotidienne. Or, on ne peut comprendre ce phénomène, semble-t-il, si l’on ne repère pas au moins trois facteurs concomittants. Premièrement, mon observation m’a montré que certains jeunes issus de l’immigration nord africaine ont entendu leurs parents expliquer qu’il ne fallait pas qu’ils s’intègrent, qu’ils deviennent “Français”, en adoptant des moeurs (vis-à-vis des femmes, de l’équilibre dans le couple, du quotidien des travaux et des jours, des plaisirs et des peines) considérées non pas comme la résultante interactive de coutumes françaises et du monde techno-urbain, mais le seul produit de la culture française considérée comme chrétienne et donc anti-islamique.

Autrement dit, même si la première et seconde génération ne s’habillaient plus comme leurs aînés, l’espoir de revenir au pays était si fort que certains éléments distillaient chez leurs enfants la méfiance culturelle. Par exemple dans le refus de voir certaines de leurs coutumes contestées (comme les mariages forcés). Par la suite, la propagande arabo-islamiste nassérienne et anti-israélienne prétendant que l’Algérie était un grand pays “arabe” développé avant l’arrivée des Français (alors qu’elle était sous domination turque depuis plusieurs siècles et qu’elle est plutôt berbère) accentua la revendication stipulant qu’au fond la France aurait tout spolié. Confondant dans ce cas les problèmes internes au fait colonial lui-même (non spécifique à la France) et les réponses que voulaient lui apporter ceux qui prétendaient rattacher l’Afrique du Nord plutôt à l’Orient qu’à l’Occident alors qu’elle en fut le berceau (avec la Grèce et Rome).

Second facteur : devant une telle propagande (auquelle les Kabyles prirent part, par exemple Jean Amrouche, Krim Belkacem, Aït Ahmed…) allant jusqu’à prétendre maintenant que l’Europe aurait volé non seulement les biens mais jusqu’aux découvertes scientifiques, la philosophie, l’astrophysique, la médecine, (c’est par exemple le discours de l’Institut du Monde Arabe…financé par la France…), et devant le refus persistant de certains parents à s’intégrer culturellement en adoptant les moeurs universelles permettant un meilleur développement humain (même si en effet ces moeurs se modulent selon l’Histoire spécifique de chaque pays), il n’est pas étonnant que certains éléments de la troisième et aujourd’hui de la quatrième génération oscillent entre un retour aux codes vestimentaires des premiers Califats et l’adoption de certaines pratiques propres aux gangs et rappeurs américains.

Troisième facteur enfin : l’analyse sociologiste mettant seulement en avant les dimensions socio-économiques et intégratives en matière d’insertion ethnique, néglige d’une part d’analyser la spécificité même de la structure politico-institionnelle française qui voit encore les femmes et les jeunes, de “souche” pourtant, être écartés des postes à responsabilités. D’autre part, le manque de “job” n’exlique pas tout. Il y a par exemple plus de cinq cent mille emplois non pourvus en France. Or, les jeunes issus de l’immigration subissent le même syndrome que les autres jeunes, aux traits typiquement français: mépris de certains métiers de toute façon déconsidérés dans les cours d’Histoire, d’économie, de philosophie, certains enseignants clamant que le monde du travail c’est l’enfer “ultralibéral”, sans oublier de souligner et uniquement des ” dégats sociaux du néolibéralisme” pour parler comme Michel Wieviorka (toujours dans le Figaro du 3 novembre) qui montre bien par là la force de son objectivité scientifique…. Pas étonnant que dans ce cas ces jeunes soient plutôt attirés par les seules paillettes médiatiques et/ou les fonctions de l’économie souterraine, qui existe bel et bien, même si cette réalité, réelle, est niée et farouchement par la classe des bien pensants. Enfin, il est navrant que ce sociologisme sous-estime les blocages corporatistes des institutions qui rendent impossible une réelle politique de la ville puisque la coopération entre services est rendue impossible par peur de voir telle institution prendre le pas sur l’autre.

Ainsi, au lieu que, à l’instar d’une communauté de communes, tous les services tels que les mairies, les écoles, les organismes sociaux, et aussi les associations et les fondations, coopèrent, il se trouve que chacun, voyant, à terme, l’impasse des discussions sans lendemain pour faire quelque chose ensemble ira alors plutôt créer au bout du compte sa petite structure aux moyens nécessairement réduits. Tout en ne comprenant pas qu’il ne s’agit pas seulement d’octroyer une salle (inadéquate) le samedi soir, -encadrant l’ensemble par des employés municipaux soucieux de fermer les portes le plus tôt possible, mais de déléguer, de responsabiliser, les jeunes, sans pour autant faire du jeunisme ou aller uniquement, obligatoirement, dans le sens du poil des courants culturels dominants qui, souvent, servent plutôt de points de décomposition du moi au lieu d’encourager à sa construction critique.

Il n’est pas sûr par exemple que faire lire certains passages scatologiques se réclamant de Georges Bataille à une classe de seconde (comme je l’ai vu de mes propres yeux) soit la meilleure solution pour aider les jeunes à se créer des points de repère visant à la maîtrise de soi et au refus de l’expérimentation pour elle-même. Si ce sociologisme, et la fameuse politique de la ville, depuis trente ans au pouvoir, avaient raison, on n’en serait pas là aujourd’hui. Or, c’est cet entêtement à mettre en avant les mêmes arguments, tout en niant, farouchement encore une fois, la complexité du réel, qui, aujourd’hui, pose non seulement problème mais crée les conditions pour une réaction à côté de laquelle 2002 et le 29 mai n’auront été que les signes avant-coureurs.

En définitive, la classe politico-intellectuelle française s’enferme d’un côté dans l’idéologie et l’erreur d’analyse et s’y complaît, (il existe pourtant tant d’éminents spécialistes mais que l’on n’entend jamais en France), tout en titillant le corps social par des interdictions visant, soit- disant à le protéger, alors qu’il s’agit en réalité de continuer à le saigner comme la limitation excessive de la vitesse sur autoroute (5% des accidents, alors qu’elle est illimitée en Allemagne et a augmentée jusqu’à 150 en Italie) ou à le taxer jusqu’à plomber l’économie (tout en gaspillant l’argent récolté dans des politiques erronées…) allant jusqu’à infantiliser la population comme la hausse excessive du tabac qui alimente le marché noir (et les suicides de buralistes) et incite plutôt à fumer pour les (très) jeunes générations (en particulier les jeunes filles).

Le vase est empli à ras bord (à ras le bol) et les dernières gouttes (de nitro urbaine) le font non seulement déborder sous nos yeux mais, peu à peu, exploser puis imploser (dans les urnes), les naufragés s’accusant cependant mutuellement, au fur et à mesure qu’ils disparaissent dans les “glouglou” sans pardon de l’océan (désormais médiatique) du puits sans fond de ce qui fut l’Histoire de France.

6 novembre 2005

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