5 février 2023
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Solidarité avec le magazine marocain NICHANE

Une audience est fixée au 8 janvier pour statuer sur le sort du directeur de publication Driss Ksikes et de la journaliste Sanaa Al Aji, tous les deux poursuivis pour «atteinte à la religion islamique» et «publication et distribution d’écrits contraires à la morale et aux bonnes mœurs». Devançant la décision de justice, le Premier ministre Driss Jettou a annoncé ce mercredi 21 décembre l’interdiction «d’exposer sur la voie publique et de diffuser» l’hebdomadaire. Le chef de l’Exécutif justifie sa décision par les dispositions de l’article 66 du Code de la presse. L’article en question stipule que «le Premier ministre et les autorités administratives locales, dans les limites de leur compétence territoriale, peuvent interdire par arrêté motivé, l’exposition sur les voies publiques et dans tous les lieux ouverts au public, ainsi que la diffusion par quelque moyen que ce soit sur la voie publique, de toute publication contraire à la moralité publique ou nuisible à la jeunesse».

Cette décision se base également, selon Driss Jettou, sur «les dispositions constitutionnelles consacrant l’islam comme religion d’Etat et le rôle du roi, en sa qualité de Commandeur des croyants et Protecteur de la foi et de la religion» et prend en considération «l’atteinte aux sentiments du peuple». Une décision qui, curieusement, est intervenue douze jours après la publication du numéro objet de cette monumentale controverse. Quelles sont donc les véritables raisons qui ont poussé le gouvernement à prendre cette décision ? Et qui est véritablement derrière cette campagne contre Nichane ?

Les raisons de la colère


«Notre démarche journalistique par rapport à ce dossier reposait sur une approche anthropologique». C’est ainsi que Driss Ksikes, directeur de publication de l’hebdomadaire arabophone qualifie l’article consacré aux blagues au Maroc. Ce dernier avoue qu’à l’heure de la conception du dossier, il ne s’attendait absolument pas à ce retour de bâton. «Nous sommes dans une phase où nous essayons de comprendre qui nous sommes, explique-t-il. En tâchant de comprendre le discours oral du peuple, nous faisons œuvre utile pour mieux comprendre notre société». Dédramatisant, il souligne que ce ne sont que des blagues, triées qui plus est. Regrettant l’absurdité de la situation, Driss Ksikes rappelle qu’à travers ce dossier, la rédaction «n’a même pas cherché à exprimer une opinion, qui aurait pu être outrancière. On ne fait que refléter, insiste-t-il. Nous interdire est un déni du droit d’informer».

Le site islamiste khorafa.org est le premier à ouvrir le feu sur Nichane, le 16 décembre dernier. Khorafa est un site créé, il y a de cela une année, par des ex-membres d’Al Adl Wal Ihssane pour combattre la jamaâ et les visions de son cheikh. «Nous avons été les premiers à condamner ce crime horrible contre Allah, le prophète Mohammed et ses compagnons. Nous avons également invité les internautes à exprimer leurs opinions à travers un forum», raconte le modérateur du site Abdelfattah Rahmoune. Des centaines de réactions, marocaines et étrangères, vont alors envahir le site. Les plus virulentes, incitant notamment à la violence et au meurtre, vont être systématiquement écartées par Abdelfattah. Pourtant, six jours après le lancement de la page consacrée à Nichane, on pouvait y trouver les messages suivants : «celui qui se moque de la religion d’Allah est sans doute KAFIR (pécheur), et il faut lui arracher la tête», «mes frères, nous n’acceptons pas leurs excuses et ceux qui reviennent sur leur foi ne méritent qu’une chose, la mort». D’autres y insultent les journalistes de Nichane et de Tel Quel, les traitant de mécréants, d’athées, d’homosexuels et d’alcooliques.

Tous ont appelé à la condamnation et à l’interdiction du support, demandant aux autorités compétentes de prendre leurs responsabilités. Ces appels du site marocain vont être relayés par d’autres provenant de la péninsule arabique. En effet, le mardi 19 décembre, des parlementaires koweïtiens, représentés par le parlementaire Ahmed Achahoumi, adressent à l’ambassadeur du Maroc au Koweït un communiqué de protestation émanant de l’instance législative de l’Emirat, pointant du doigt le dossier de Nichane. Le site Islamway.com publie les noms des journalistes et leurs courriels et adresse une lettre au roi du Maroc, l’appelant à appliquer les préceptes de la chariaâ sur les journalistes de Nichane pour éviter la “fitna”.

Au Maroc, c’est à Kenitra que des manifestations contre la revue ont éclaté le lundi 18 décembre. Il s’agirait d’étudiants encadrés par des islamistes qui manifestent leur colère contre “Nichane”. Le lendemain, Rachid Niny, directeur de publication du quotidien “Al Massae” et chroniqueur vedette de la presse arabophone, mettra lui aussi son grain de sel. Dans sa colonne “Chouf tchouf” qu’il intitulera “Dahk lbassel” (L’humour lourd), Niny va appeler l’exécutif et le conseil des ouléma à “prendre leurs responsabilités”. Le même jour, le directeur de publication de Nichane est convoqué par la police judiciaire. La direction de l’hebdomadaire contacte alors un responsable de l’exécutif pour l’aviser de l’intention de présenter dès le numéro suivant des excuses “à ceux qui se sont sentis offensés”. Le lendemain, Driss Ksikes et Sanaa Al Aji sont encore une fois convoqués par la P.J. Et c’est My Tayeb Cherkaoui, directeur des affaires pénales et des grâces au sein du ministère de la justice, qui assurera les responsables de la revue que les poursuites par le parquet sont plutôt incertaines. Pourtant, le directeur de Nichane et la journaliste auteur du dossier vont être notifiés de l’acte d’accusation, d’«atteinte aux valeurs sacrées». Dans la même après-midi, le Premier ministre signe la mise à mort de l’hebdomadaire arabophone. Nichane publiera dans la soirée un communiqué où la rédaction précise : «que certains aient été heurtés suite à leur publication, nous en prenons acte, et leur présentons volontiers nos excuses. Notre intention n’était pas de heurter quiconque et évidemment pas d’attaquer l’islam, étant nous-mêmes musulmans».

Réactions en chaîne


Des excuses qui ne sont certainement pas du goût de tout le monde. Mohamed Yatim, député du PJD et secrétaire général de l’Union nationale marocaine du travail (UNMT) pense que «les excuses des responsables de Nichane ne sont pas sincères et ressemblent de près à celles qui sont présentées par le pape. En s’attaquant aux symboles de toute une nation, ils se sont mis tout le monde à dos». Même le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), qui a rendu public un communiqué le lendemain de l’interdiction, n’est pas tout à fait solidaire avec Nichane. «Nous sommes contre l’interdiction, explique Younes Moujahid, secrétaire général du SNPM. C’est une position de principe. Mais, la liberté d’expression ne nous autorise pas à mépriser les croyances religieuses, quelle que soit la religion. Il faut noter que les excuses faites par la revue montrent toutefois que les journalistes étaient de bonne foi». Le Conseil supérieur des ouléma et la Rabita mohammadia des ouléma vont appuyer la décision d’interdiction et insiste sur la condamnation de Nichane.

Reporters Sans Frontières est la première entité à condamner la décision du gouvernement. «En prenant cette double initiative, les autorités marocaines rappellent, à qui l’aurait oublié, que l’arsenal juridique et administratif est toujours là qui limite la liberté d’expression des journalistes marocains», lit-on dans le communiqué de RSF. Demandant solennellement aux autorités de revenir sur leurs décisions, RSF dénonce «ces mesures qui relèvent du calcul électoral à la veille d’échéances qui pourraient être marquées par une forte poussée du mouvement islamiste». La revue trouve également des supporters du côté de la société civile. «Je suis totalement solidaire avec le magazine Nichane. Je suis contre l’interdiction et les poursuites du journal. Ce ne sont que des blagues que les gens se racontent et qui ont été uniquement rapportées par Nichane. Il faudrait que la société civile et la presse manifestent leur solidarité», s’indigne Nourredine Ayouche, président de l’association Daba 2007. Abdellah Zaâzaâ, militant associatif, est clair là-dessus : «Le sacré n’existe pas pour une société. C’est une affaire personnelle. On doit accepter que notre sacré soit désacralisé par les autres».

À la tête de la Fédération des éditeurs de presse, Abdelmounaïm Dilami appelle avant tout à la mesure. «Il faut calmer les choses, pour qu’il n’y ait pas d’autres excités qui s’en prennent à eux», estime Dilami. «Ce qui a aggravé les choses, analyse-t-il, c’est que l’affaire a pris une dimension à l’échelle du monde musulman. Ce n’est qu’une fois ces pressions internationales subies que le gouvernement s’est senti obligé de prendre une décision». Le mot est lancé. Ce sont les multiples revendications, dépassant parfois nos frontières, qui auraient accéléré l’implication du gouvernement. Une décision qui semble motivée par la volonté de maîtriser la situation. «Est-ce pour calmer le jeu ? s’interroge Driss Ksikes, Je veux bien le croire. Mais, la manière dont tout ceci a été orchestré montre un acharnement contre nous». L’article 66 invoqué par le Premier ministre est aussi remis en cause. «L’exécutif a outrepassé ses droits. L’article 66 accorde le droit au Premier ministre de saisir l’exemplaire en question, il ne l’autorise pas à interdire le magazine a posteriori», explique M. Moujahid.

L’interdiction n’aura pourtant pas réussi à calmer les esprits. Les coups de téléphone et les lettres électroniques de menaces sont toujours de mise à l’encontre des journalistes de Nichane, mais aussi ceux de Tel Quel, journal du même groupe. Situés dans les mêmes locaux, les deux hebdomadaires ont pris le soin de renforcer la sécurité. Nichane a rendez-vous avec la justice le 8 janvier prochain.

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