6 février 2023
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Exemple de fusion idéologique entre alter et islamisme

Rarement photographie de couverture aura aussi clairement illustré la thèse centrale d’un livre que celle des Frontières du jihad, de Jean-Pierre Filiu (1), actuellement professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris, et déjà auteur d’une remarquable synthèse sur Mitterrand et la Palestine (Fayard, Paris, 2005). On y voit M. Oussama Ben Laden, assis devant une carte de l’Afghanistan étendue au sol, pointer de sa canne la région du Panchir, celle d’Ahmed chah Massoud, figure des moudjahidins afghans, assassiné le 9 septembre 2001…

Pour l’auteur, deux djihads s’affrontent sans merci : un djihad global, sanglant, prédateur, né de la mondialisation,

( note de P.N : auterment dit, c’est la mondialisation qui a produit ce djihad qui, sans elle, ne serait ni sanglant ni prédateur: non seulement on croît rêver mais en plus cela véhicule tout une condescendance ethnocentriste stipulant que la violence ne peut être qu’occidentale, mythe du bon sauvage etc…).

et un djihad traditionnel, territorial, de résistance nationale et de libération, qui plonge ses racines au cœur de l’histoire musulmane.

(Complètement faux : l’idée de Nation, surtout dans son acception républicaine et laïque, n’a rien à voir avec celle de l’Umma, qui, elle, implique soumission au Califat Commandeur des Croyants, en vue d’étendre l’islam, c’est-à-dire la Charia…).

L’auteur en précise d’abord avec clarté et solidité les fondements dans l’islam des origines, sans négliger le fait que le djihad des armes est une partie, mineure, ( faux ! l‘Afrique du Nord, l’Espagne, Byzance, ont été attaquées et conquises de façon unilatérale !...)

de l’effort global auquel chaque musulman est appelé. Ce djihad peut être d’expansion de la foi, des premiers siècles aux Ottomans et aux Grands Moghols, mais aussi défensif, dès les croisades.

(admirez l’euphémisme : expansion de la foi en oubliant un mot entre les deux : expansion violente de la foi d’une part ; d’autre part, la présence de l’islam en Palestine est en elle-même une violence puisqu’elle est bien le produit de l’expansionnisme djihadiste d’imposition de l’islam ; tandis que les Croisades, au-delà de leurs excès, n’avaient pas pour objet de conquérir mais de libérer le Tombeau du Christ ; par ailleurs elles ne furent pas considérées à l’époque comme la cause majeure du déclin qui lui est venu de l’invasion mongole et de la restauration religieuse exprimée par l’alliance des Califes et des dignitaires religieux contre les vizirs, plus “libéraux”…).

Avec l’expansion coloniale et impérialiste européenne, Russie comprise, le djihad devient essentiellement œuvre de libération.

(faux encore une fois : d’une part, il devient oeuvre de refus aux avancées politique d’un concurrent, d’où la nécessité de défendre le territoire tribal (Abdel Kader eut toutes les peines du monde à rallier les autres tribus contre Bugeaud… D’autre part, il s’oppose à la modernité comme l’instruction pour tous, la démocratie d’opinion, le droit donné aux enfants dès leur majorité de s’affranchir des règles tribales, puis la liberté de conscience, le droit des femmes etc…toutes choses d’ailleurs que revendiqua-it au début la dite révolution” algérienne qui abritait un courant progressiste avant qu’il ne se fasse liquider par le courant baathiste, lui-même ayant liquidé les islamistes de Messali Hadj, mais ce non pas par opposition idéologique, mais refus d’un concurrent encombrant, comme les Bolcheviks liquidèrent les Mencheviks et les anarchistes…).

Le territoire et les frontières y jouent donc le premier rôle. Ses grandes figures sont souvent des personnalités de haute spiritualité, avec une dimension soufie, de l’émir Abd el-Kader en Algérie à l’imam Chamil au Caucase (faux évidemment, il s’agissait de refuser qu’une terre islamisée puisse être dominée par une autre force…).

Ce qui justifie l’usage général du terme « djihad » pour désigner ces histoires nationales aux caractères si différents n’est pas un effet de mode, mais bien le fait que ce sont les combattants eux-mêmes, des maquis des Aurès aux montagnes du Pamir, qui se sont désignés comme des moudjahidins, quel que soit le vocabulaire plaqué sur eux par les Occidentaux : bandits, terroristes, résistants, combattants de la liberté, etc.

C’est avec ce djihad qu’entre en conflit frontal le djihad global contemporain, qui nomadise d’une terre de djihad à l’autre, pour se doter de « bases » d’où mener à bien son projet universel : prise de pouvoir en association avec les talibans en Afghanistan, échec en Jordanie, détournement sanglant de l’insurrection en Irak vers un conflit antichiites. Seule victoire susceptible de réconcilier un jour ces deux ambitions fondamentalement différentes, une victoire en Arabie saoudite, sur la terre du Prophète et sur les décombres d’un royaume jamais lavé de son crime originaire, la liquidation des Ikhwan, en 1934.

Cette réflexion est profondément originale. Substituant à la distinction habituelle entre islamisme modéré et islamisme radical l’analyse d’un conflit fondamental au cœur du djihad, elle soulève de profondes questions. Ce djihad territorial, qui ne s’exprime pas dans notre « langue » politique, qui n’est pas notre ennemi, mais bien au contraire pourrait nous protéger, serait-ce un ami ? Comment l’entendre, comment y répondre ?
( Là, on glisse vers la soumission idéologique, on sent l’atermoiement de quelqu’un qui est prêt à se donner, fasciné, ébloui, par une force qui lui semble si sincèrement exempte de toute compromission avec l’ennemi juré, le capitalisme, la mondialisation etc ; relevez le terme ” pourrait nous protéger “, qu’un point d’interrogation voile à peine…et au fond opère comme pudeur avant de s’abandonner…)
Autre question : ce djihad global, né de la mondialisation, a-t-il des racines dans l’histoire du siècle passé ? Est-il une catégorie durable, ou l’enfant violent d’un moment de l’histoire, ayant déjà connu plus d’échecs que de réussites ? Ce qui est sûr, comme le décrit parfaitement Ali Laïdi dans Retour de flamme (2), livre complémentaire du premier, autre réflexion sur le « basculement du monde », c’est qu’il se nourrit des béances d’un monde bousculé par l’unilatéralisme américain
.

( Et voilà : les interrogations ne sont que poudre aux yeux, avant de succomber, puisque ce qui importe c’est de mettre en cause en premier lieu le supposé “unilatéralisme américain” : là c’est aussi du Chirac versus de Villepin : il y a total consensus entre la droite étatiste bonapartiste et l’extrême gauche relativiste mais antimondialiste ; leur fusion peut créer un national-alterislamisme à la française…)

Alain Chenal

(1) Jean-Pierre Filiu, Les Frontières du jihad, Fayard, Paris, 2006, 366 pages, 20 euros.
(2) Ali Laïdi, Retour de flamme. Comment la mondialisation a accouché du terrorisme, Calmann-Lévy, Paris, 2006, 248 pages, 17 euros.

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