7 février 2023
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Laïcité : un héritage en péril

Une centaine de lieux de culte musulmans en 1977, plus de 900 en 1985. Aller prier ? Rien de répréhensible bien sûr. Mais le maillage du militantisme musulman qui se met en place pose deux problèmes : ces nouveaux militants religieux font le plus souvent allégeance aux conceptions d’un islam politique et hostile aux valeurs des sociétés occidentales, à commencer par la laïcité ; et il prolifère sur les carences d’un encadrement institutionnel qui socialisait les jeunes depuis les années d’après-guerre.

Elus sincères et sociologues lucides multiplient les alarmes : l’école n’intègre plus comme avant ; l’armée, après la suppression du service militaire obligatoire en mars 1997, n’est plus ce vecteur de patriotisme et de civilité qu’elle était ; la déshérence syndicale livre les travailleurs à eux-mêmes quand le chômage ne les abandonne pas à une assistance mentalement délétère. A cela s’ajoutent de nouveaux fléaux : la dissolution du lien familial, la ghettoïsation progressive des grands ensembles HLM, la montée d’une cohabitation conflictuelle avec les populations immigrées sur les lieux de résidence, les tensions interethniques, la prolifération d’une économie mafieuse souterraine alimentée par le trafic de drogue, la croissance vertigineuse de la délinquance et la banalisation de la violence… La France ne fait plus France. L’antiracisme moralisateur devient la seule grille de lecture des réalités sociales mais aussi politiques.

L’attachement national est ridiculisé.

Désormais, l’allure et le vêtement distinguent, jusqu’à l’excès, du milieu ambiant : barbe fournie et qamis (chemise ample et longue) pour les uns, voile ceignant totalement le visage voire mu’tajibat couvrant le corps de la tête aux pieds, pour les autres. Les relais d’un « développement séparé » se mettent en place par les militants d’un islam fondamentaliste et globalisant : commerces d’alimentation halal, librairies « islamiques », associations de soutien scolaire ou d’apprentissage de l’arabe qui camouflent des lieux de mise en conditionnement idéologique et sectaire, « Congrès » annuel du Bourget organisé par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France). Comment, dans ces conditions, le contact peut-il s’établir avec ces éléments qui considèrent toute entreprise extérieure à leurs conceptions comme menaçante pour leur intégrité, voire même pour leur salut, car « mécréante » ?

Les opérateurs institutionnels n’ont plus le choix qu’entre trois attitudes : baisser les bras, composer ou résister. Comment ne pas soupçonner que le désengagement de l’Etat, désormais à la recherche de partenaires-relais à moindres frais dans les banlieues, justifiait, sans le dire, l’implication décisive du ministère de l’Intérieur dans la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2002 ? Opération dans laquelle l’Etat laïque apparaissait à contre-emploi puisque générant lui-même une structure cultuelle… ! Opération au bilan négatif puisque dans le premier dossier sur lequel il intervenait, le CFCM se prononçait contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école.

Un tel pied-de-nez n’était pas une surprise pour ceux qui avaient suivi la genèse du CFCM. A l’automne 1999, en effet, le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, lançait la « consultation » des associations musulmanes pour organiser le culte musulman sur le territoire français dans le cadre d’une négociation avec l’Etat – même si l’on affirmait le contraire en insistant sur le fait que ce sont les musulmans « eux-mêmes » qui devaient s’organiser. Le ministère soumettait aux protagonistes un texte d’approbation des principes fondamentaux de la République, de la laïcité et des libertés – texte dont rien n’était à négocier et dont la signature constituait le préalable à l’entrée dans le processus de « consultation ».

A la demande de l’UOIF, pourtant, la mention du « droit à changer de religion ou de conviction » fut effacée de la « déclaration d’intention» ! On a argumenté officiellement en expliquant que la reconnaissance globale des Droits de l’homme suffisait et qu’il n’était pas nécessaire de mentionner un élément précis de ces droits. Tartufferie ! Car, si le « droit à changer de religion ou de conviction » figurait dans la première version du texte, c’est bien parce qu’on savait qu’il s’agissait d’un point litigieux, nécessitant une reconnaissance explicite.

Et si cette formule, sur pression de l’UOIF, a été retirée, c’est qu’on a cédé à une interprétation liberticide du droit musulman qui associe ce droit à une apostasie sanctionnée par la mort ! Alors même que des intellectuels musulmans modernistes réclamaient « que toute ambiguïté soit levée et que le principe du droit à changer de religion ou de conviction soit réaffirmé par une claire adhésion à la suprématie du droit commun sur tout droit communautaire ». (Libération, 26 juin 2000.)

Avec l’expérience, des élus ont modifié leur angélisme de départ. Le député et maire de Vénissieux, André Gérin, déclarait ainsi : « La loi [du 21 mars 2004 contre le port des signes religieux à l’école] sert d’alibi aux islamistes fondamentalistes, radicaux, qui utilisent le “religieux” sur le terrain politique, avec des intentions électorales, y compris par rapport au 21 mars. Ils se servent d’une certaine émotion créée chez les musulmans par une loi qui peut leur donner le sentiment d’être stigmatisés. Mais ils peuvent le faire, parce que, depuis quinze, vingt ans, notre pays a raté l’intégration de ses immigrés, […] la question de l’islam n’a pas été traitée en correspondance avec les principes de la République, avec les principes de laïcité. […] On peut donc s’interroger sur la responsabilité de la société, de l’Etat, qui ont abandonné, depuis une trentaine d’années […] les grandes missions de service public, notamment en matière d’éducation.» (L’Humanité, 20 janvier 2004.)

Une preuve d’un tel abandon est fournie par cet extrait hallucinant des commentaires officiels du programme d’Education civique, juridique et sociale (ECJS) dans les lycées, signé de Jean-Paul de Gaudemar, directeur de l’enseignement secondaire, en 2002 : « Le débat doit reposer sur le respect d’autrui et donc n’autoriser aucune forme de dictature intellectuelle ou de parti pris idéologique. Il est une occasion d’apprendre à écouter et discuter les arguments de l’autre et à le reconnaître dans son identité. » Mais quand son « identité » véhicule des préjugés, faut-il encore le « reconnaître » ? Derrière le louable refus de la « dictature intellectuelle », risque de s’insérer un relativisme coupable. Que faire lorsque, dans un collège de Pantin, en 2004, des élèves garçons cherchent à imposer aux filles une tenue conforme aux normes des fondamentalistes musulmans ; lorsqu’ils agressent une élève qui portait des bagues aux doigts en lui disant qu’elle est « une pécheresse », tandis qu’une professeure s’est également entendue dire qu’elle n’était qu’une « pécheresse » et qu’elle « irait en enfer » ? Faut-il encore les reconnaître dans leur identité ? Que faire lorsqu’à une élève de collège d’origine maghrébine qui questionne son professeur, un élève garçon, lui aussi d’origine maghrébine, lance : « Tu es musulmane ? Alors il ne faut pas parler avec un homme ! » ? Faut-il encore reconnaître dans son identité ce pauvre garçon qui crierait sûrement à la dictature intellectuelle si on lui disait que l’égalité entre filles et garçons est un principe intangible des écoles françaises ? Faut-il, toujours pour reconnaître les différentes identités, revenir sur la loi pénalisant l’excision ou l’infibulation des filles ? Accepter la polygamie ou bien encore les mariages forcés ?

Le 7 octobre 2006, quatre mineurs, élèves du collège Jean-Mermoz à Lyon, sont mis en examen. Selon Le Progrès, une élève de troisième, d’origine maghrébine, a été agressée dans la cour de récréation par quatre garçons, âgés de 12 à 16 ans. Son crime ? avoir mangé un sandwich, en plein ramadan. Pour le principal de l’établissement, les faits relèveraient d’un « phénomène de violence dans un petit collège de ZEP ». Bref, un incident presque banal qui ne justifierait qu’un rappel au règlement et une campagne de sensibilisation pour que « les élèves comprennent que les violences doivent rester aux portes du collège », selon ses propos rapportés à la télévision sur la chaîne LCI.

Violence ordinaire ? Certainement pas. Le geste des quatre garçons incriminés manifeste que, dès lors qu’on est maghrébine, on se doit d’être musulmane et de manifester sa foi en respectant les rites religieux. Incident isolé ? Hélas ! Le rapport sur « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », discrètement remis en juin 2004 au ministre de l’Education nationale par Jean-Pierre Obin, Inspecteur général de l’Education nationale – et tardivement rendu public -, n’autorise pas un tel optimisme. Au fil de ces pages, on mesure l’ampleur et la polymorphie des atteintes et des attaques dont la laïcité est la cible. Ici [à la page 14], c’est le responsable local du Culte musulman « d’un important département urbain » qui demande à l’inspecteur d’académie l’ouverture de vestiaires séparés dans les salles de sport car « un circoncis ne peut se déshabiller à côté d’un impur ». Là, c’est le refus, dès l’école primaire voire dès la maternelle, de participer à certaines « activités corporelles et artistiques », comme chanter, dessiner un visage ou jouer de la flûte.

Désemparés, soucieux d’éviter des conflits, ou déjà gagnés aux vertus d’un multiculturalisme dissolutif de la culture française et de la nation, trop de responsables renoncent déjà à faire respecter les règles de la laïcité : « certains » établissements scolaires ferment pendant les fêtes musulmanes et donnent congés à leurs personnels, tandis qu’un proviseur autorise un des employés de son lycée « à faire ses prières sur son lieu de travail ». Au lycée professionnel Lavoisier de Roubaix, sur décision du chef d’établissement, la cantine scolaire ne sert plus que de la viande halal, au nom de cette « République de demain, tolérante et multiculturelle ». Si l’on veut conserver une école formant l’esprit libre, une école assurant la transmission de savoirs rendant compréhensible l’héritage culturel qui est le nôtre ainsi que celui d’autres civilisations, une école délivrant des repères face à la complexité et à la pluralité du monde et permettant un recours critique face aux obscurantismes, il ne faut pas transiger avec la laïcité.

Dans bien d’autres secteurs de la vie collective, la laïcité est remise en question, notamment par le refus de mixité. Dans son rapport « Femmes et sports », remis le 21 avril 2004 au ministre des Sports et à celui de la Parité, Brigitte Deydier relève à la fois le recul des pratiques sportives parmi les jeunes filles « d’origine méditerranéenne » et la quasi-disparité de la mixité, les installations sportives de proximité étant presque exclusivement utilisées par les garçons. Or, un certain nombre de municipalités, loin de combattre ce phénomène, l’ont encouragé.

A Mons-en-Baroeul (Nord), une association musulmane – l’Association pour la culture et l’éducation à Mons – a obtenu, en 1999, que les hommes soient interdits de piscine le samedi soir (décision rapportée en décembre 2003). A la rentrée 2002, la mairie de Lille décidait à son tour de réserver, dans les piscines de Lille-sud, des créneaux horaires aux seules femmes. A Sarcelles, la municipalité a mis la piscine à la disposition d’une association religieuse juive qui organise des sessions spécifiques aux hommes et aux femmes. Selon le rapport remis au ministre de l’Intérieur en août 2005, par Louis Le Gouriérec (IGA), « dans le gymnase de Villiers-le-Bel, des animations prétendument “ouvertes” n’accueillent que des garçons. Cette situation se retrouve dans plusieurs structures socio-éducatives à Deuil-la-Barre, Jouy-le-Moutier, Ermont »…

L’hôpital n’est pas épargné. Le rapport Le Gouriérec présente les résultats d’une étude statistique réalisée dans le secteur hospitalier de la région lyonnaise, en 2004, auprès de 1 378 sages-femmes et gynécologues obstétriciens exerçant dans les maternités de 72 établissements privés de la région, dans le but d’analyser « les obstacles physiques ou verbaux que peut rencontrer, dans le cadre des examens et des accouchements, le personnel soignant des maternités en raison de la religion des patientes ou de leurs conjoints ».

Parmi les 404 réponses qui ont été recueillies, « plus de la moitié de ces praticiens déclarent avoir dû adapter leurs pratiques médicales aux convictions religieuses des patientes ». Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), dans un texte pour la défense des « femmes contre l’intégrisme musulman », dénonce les agressions commises contre « deux gynécologues-obstétriciens qui donnaient leurs soins à des femmes musulmanes qui mettaient au monde leurs enfants » par « les maris de ces patientes, au motif qu’en tant que médecins hommes ils ne devaient pas examiner leurs femmes ». Dans sa diversité, le constat est accablant. L’offensive menée par ces militants religieux a pour premier objectif d’empêcher l’intégration des musulmans de France dans cet espace national laïc qu’ils rejettent et qu’ils veulent redéfinir à partir de leurs propres normes.

Une longue « guerre de trente ans » a été nécessaire aux Républicains de la IIIe République pour imposer, à l’Eglise catholique, que les convictions et les pratiques religieuses se cantonnent dans la sphère privée (la loi de séparation des Eglises et de l’Etat a été adoptée le 3 juillet 1905). La même fermeté de l’Etat, légitimé par le suffrage universel, doit aujourd’hui se manifester. La France est placée devant le défi de sauvegarder ou de renoncer à cet héritage. Si l’on souhaite le pérenniser et le faire vivre, alors, comme nous y invite Elie Barnavi dans ses Religions meurtrières (Flammarion, 2006), il faut réaffirmer « quelques règles simples, dont l’application ne doit souffrir aucune discussion, aucune compromission, aucune dérogation […]. Ici, la conscience est autonome et la religion relève du libre choix de l’individu. Ici, on ne tolère aucune manifestation de sectarisme religieux. […] La République est bonne fille, elle doit apprendre à sortir ses griffes. Elle ne doit pas seulement interdire qu’on enfreigne ses lois, elle doit exiger qu’on embrasse son éthique. »

Par Daniel Lefeuvre et Michel Renard

Professeur d’histoire économique et sociale à l’université de Paris VIII-Saint-Denis, Daniel Lefeuvre vient de publier Pour en finir avec la repentance coloniale (Flammarion). Historien, Michel Renard a collaboré à l’Histoire de l’islam et des musulmans en France (Albin Michel, 2006).

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