26 septembre 2020
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Comment la France m’a quitté

Il y a aussi tous les adoptés recueillis chez les voisins pauvres. Il ne faut pas faire de jaloux. Ceux-là, sous peine de s’en voir retirer la garde, ont droit à un traitement non discriminatoire, autant dire un traitement de faveur.

Les autres, ceux qui n’ont pas réussi ou qui sont trop vieux, les malades, les clodos, etc., sont restés ou retournés vivre à la maison.

Maman a un grand cœur et accepte de se serrer un peu tout en manifestant que trop c’est trop et que moi, qui suis un grand garçon démerdard, je dois partager, mieux : céder ma chambre à mes malheureux frères.

Bien que je comprenne ses raisons, je ne puis m’empêcher de trouver cela injuste. En effet, je reverse une large partie de ma paie pour participer à l’économie du foyer. Mais ce n’est jamais assez d’après maman. Elle me surveille, juge mes dépenses exagérées, m’accuse d’égoïsme. Moi je trouve qu’elle fait preuve d’un favoritisme excessif envers certains de mes frères qui se laissent éhontément cocooner.

Bref, j’ai cherché une autre famille d’adoption et j’ai eu la chance d’être invité par tante Canada.

J’en veux néanmoins à maman et je pense que son grand âge a peut-être altéré son bon sens. Avant de partir, je vais expliquer sur quoi se fonde ce jugement.

1) Les règles internes de la maison


Depuis quelques années, maman s’est mis en tête de réglementer la vie de chacun. Elle a été inspirée selon moi par l’admiration qu’elle porte à d’autres Mères Patrie, surtout les Musulmanes. En effet, chez ces dernières tout doit s’effectuer « by the Book ». L’obéissance ne se discute pas là-bas. Maman a remarqué que chez les Mères Patrie Musulmanes, tous les aspects pratiques de la vie sont codifiés. Quasiment aucune part n’est laissée à l’initiative individuelle car (comme c’est pratique), tous ces commandements sont sacrés. Là où je m’étonne, c’est que je croyais que ces règles sociales n’existaient que chez des Mères Patrie pauvres, pour tromper la faim en quelque sorte.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, dois-je en conclure que maman est devenue pauvre ?

Quoiqu’il en soit, maman a néanmoins compris que cela ne passerait pas aussi facilement chez nous. Aussi a-t-elle amalgamé à ce souhait secret un ancien dicton latin, autrefois destiné aux voisins, mais qu’elle a accommodé en interne : « divide et impera ». L’idée géniale était non plus d’unir la famille contre les autres, mais de la diviser pour mieux la contrôler.

Ainsi, en montant ses enfants les uns contre les autres, elle a pensé accroître son autorité. Vers qui se tournent en fait les enfants qui se disputent ? vers Maman, qui impose toujours la bonne solution. Afin d’éviter les disputes et de maintenir la paix, maman a donc multiplié les règles au nom du Mieux pour Tous. Et elle fait la morale à ceux qui ont mauvais esprit, les accusant de nuire à tous.

Chaque frère étant en théorie l’égal de son frère, les mêmes règles valent pour tous. Mais les règles cèdent le pas devant la Justice : les plus faibles doivent être protégés. Lesdites règles ne valent donc pas pour tous. Première entourloupe.
Par exemple, les taulards ont le droit de fumer, mais pas les hommes libres.
Ou encore, certains frangins ont le droit de s’arrêter de travailler avant les autres et sont récompensés pour cela : ils ont droit à des « régimes spéciaux ». Maman dit que c’est à cause de la pénibilité de leur travail, mais franchement, je n’y crois pas. Vous me direz que ce n’est pas bien de ne pas croire maman. Sans doute suis-je un mauvais fils, un enfant rebelle. Oui, elle a peut-être raison de me chasser tout en prétendant que non.
En vrai je crois que mes frangins fonctionnaires sont ses chouchous. Les Mères Patries ont parfois d’étranges faiblesses. Car moi, je leur trouve bien des défauts. Ils sont paresseux, profiteurs, jaloux, chougneurs … Mais c’est à eux que maman confie le soin de faire respecter les règles, ce qui, de plus, les rend délateurs, un vilain défaut très contagieux chez nous.

Voici quelques règles que je n’aime pas, ou plutôt, je n’aime pas qu’on m’impose des règles que je suis assez grand pour (ne pas) respecter moi-même. J’en ai marre d’avoir toujours tort, surtout quand on ne m’a même pas demandé mon avis (nous y reviendrons) :

– ne pas rouler vite en voiture,
– attacher sa ceinture,
– ne pas fumer (ni au travail, ni pendant les loisirs),
– ne pas utiliser de gros mots (en particulier homophobes, pédophilophobes, goussophobes, blackophobes, animalophobes, karaïtophobes, bougnoulophobes, etc., on pourrait continuer jusqu’à demain),
– le plus incroyable : il est interdit d’oublier que maman a eu tort (mais c’était autrefois, au temps de la colonisation, par exemple. Mais c’est à ses enfants qu’elle inflige la repentance, alors qu’au fond, je n’y suis pour rien.)
– Etc., je ne connais pas toutes les règles. Elles sont trop nombreuses et poussent comme du chiendent.

2) Les règles à l’extérieur, ou comment maman et ses enfants doivent se comporter dans le monde.

J’ai honte d’avouer que j’ai honte de maman. Elle ne semble pas réaliser qu’elle se conduit de manière ridicule et que tout le monde se moque d’elle.
D’abord, elle oublie qu’elle n’est pas la maman de tout le monde et elle se permet de faire la morale aux voisins. C’est souvent mal pris et nous passons pour de petits prétentieux.
Ensuite, sous prétexte qu’elle vient d’une illustre famille qui fut riche, elle continue de croire que tous les honneurs lui sont dus et continue de pratiquer une charité de grande dame alors même que nous n’en avons plus les moyens. A preuve, l’état lamentable de la maison qui se délabre à faire pitié.

Je dis que c’est de sa faute : quand on p… plus haut que son c… et qu’on ne se préoccupe pas de faire rentrer l’argent (question de rang, sans doute. Attitude bien aristocratique pour une maman qui se proclame haut et fort plébéienne), il est normal qu’un jour celui-ci vienne à manquer.
Mais c’est aussi la faute de mes frères, en particuliers les fonctionnaires, qui l’entretiennent dans sa folie des grandeurs, car ils en profitent bien les salauds.
Bref, j’ai bien essayé de lui dire, ainsi que d’autres, mais curieusement, pour elle, c’est nous les profiteurs.
A chaque fois, en punition, elle a fait pire. Entre autre, elle prend systématiquement parti pour des voisins que je déteste, comme les Mères Patrie Musulmanes ou les Pères Patrie Africains et se brouille avec mes cousins américains préférés.

Et que dire de son comportement avec ses petits-enfants !
Ah, oui, elle les adore, elle les idéalise et, comme toutes les grands mères, elle pense pouvoir les élever mieux que leurs propres parents.
Elle leur a construit des écoles, a donné les postes de professeurs à mes frères fonctionnaires et décidé que là aussi l’égalité était la règle. Pas de jaloux. pas de premiers, pas de derniers. Que des petits enfants chéris.
Va savoir pourquoi, les élèves sont devenus paresseux, incultes, pas insolents, non, mais grossiers et brutaux.
Et, tenez-vous bien, il paraît que c’était encore de notre faute.

Moi, je pense que c’est grave et je lui ai dit : allez-vous maman continuer à confier vos petits-enfants à des Maîtres non motivés, grévistes, frustrés, détestant les parents des enfants qui leur sont confiés, non respectueux du savoir qu’ils enseignent, tout en admettant que l’université est l’antichambre du chômage ?
Bref, confrontés à de foutues générations de toute façon foutues.
No future devrait être inscrit au fronton de nos écoles.
Cerise sur le gâteau, il n’y a même pas de place dans les écoles non fonctionnarisées.

Maman a très mal pris mes sarcastiques remarques. Là on a eu un gros conflit de génération.
Le message était très clair, et bon nombre de mes frangins l’ont relayé : ou je fermais ma gueule ou j’allais voir ailleurs.

3) Un Ailleurs meilleur ?


L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, homo homini lupus, nil novi sub sole, c’est du pareil au même … je sais, je sais. On me le martèle de partout, tout spécialement mes frangins fonctionnaires qui, pas fous, aiment bien me voir donner ma paie à maman.

Et pourtant, j’ai plaisir à penser que la folie de maman n’est pas universelle. Les hommes sont sans doute semblables, mais les Mères Patrie ?

Peut-être l’une d’elles écrase-t-elle moins ses enfants et leur laisse une chance de se réaliser, de s’assumer sans être totalement instrumentalisés. Elle les traite en adultes, en somme et ne considère pas nécessairement que la masse a toujours raison. (C’est bizarre, cela me rappelle d’autres temps et d’autres voisins très proches. Quoique entre ce qu’ils disaient et ce qu’ils faisaient …).

Peut-être certaines pratiquent-elles une égalité qui ne soit ni factice ni de façade et développent une vision plus réaliste de la vie en famille.

De toute manière, ici c’est cuit. Je suis mal vu et j’en ai ma claque. Il faut bien tenter sa chance un jour et je ne suis pas du genre à téter maman du berceau au tombeau.

Alors je vous le redis, vous pourrez venir me voir chez tante Canada.

Au fait, d’après moi, c’est maman qui m’a quitté.

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