3 février 2023

Un sondage (très) tendancieux

Le sondage a consisté en trois questions :

1. êtes-vous dérangé … par le port de signes religieux distinctifs ? (question posée à tous les sondés)

2. Affichez-vous des signes religieux distinctifs de votre religion ? (question posée à tous les sondés)

3. Pourriez-vous me dire le(s)quel(s) vous dérangent ? (question posée aux seuls sondés se déclarant dérangés par certains signes distinctifs).

Abordons une critique sémantique de ces questions. Tout d’abord, qu’est-ce qu’un « signe religieux distinctif » ? Le tableau reprenant les réponses à cette question ne propose aucune illustration de cette notion. Or, entre une petite croix ou une étoile de David pendant discrètement à un collier et une burqa, la variabilité est considérable. Il y a bien un item libellé « seulement certains signes distinctifs », mais sans aucune précision. Une kippa ou l’uniforme complet des Juifs ultra-croyants ? Un bandana en guise de voile ou un tchador ? Une croix au revers du veston, s’agissant d’un clerc catholique, ou une soutane ?

En second lieu, que signifie « être dérangé » ? Il en est, dont je suis, que le port du foulard dit islamique ne « dérange » pas dans la rue, mais dérange s’il s’agit d’une agente des services publics ou d’une élève dans l’enseignement obligatoire. Aucune nuance de ce genre n’est proposée par le sondage. Du reste, on peut être « dérangé » par d’autres signes que religieux, comme certains insignes politiques portés de manière provocante : croix gammée ou épinglette avec le portrait de Mao, par exemple.

Le dernier tableau reprend, pour les répondants s’étant déclarés « dérangés » (15% de l’échantillon, ce qui peut apparaître discutable), huit illustrations de « signes distinctifs », de la croix chrétienne à la burqa. Si la première n’est rejetée que par 2% de l’ensemble des répondants, la dernière l’est par 91%. Ce sont les personnes ayant déclaré ne professer aucune religion qui sont les plus hostiles à cet égard, avec 94% de leurs réponses. Notons que le niqab n’est rejeté que par 54% des répondants, et le hijab, par 24%. D’où la conclusion affichée de manière tonitruante par le quotidien : « le signe religieux dérange peu ». Est-il curieux de constater que c’est celui de ces signes qui est le moins souvent rencontré, en l’occurrence la burqa, qui est le plus rejeté ? Comme dans beaucoup d’enquêtes de ce genre, on a affaire à ce que les sociologues appellent des attentes normatives, sans doute couplées ici à une certaine dose d’ignorance.

Qu’est-ce que Le Soir a voulu prouver avec ce sondage mal ficelé, tant du point de vue technique que du point de vue sémantique ? On ne s’étonnera pas de constater que le signataire de l’article traitant dudit sondage est Ricardo Gutierrez, qui s’est souvent signalé par des prises de position communautaristes et anti-laïques. Est-il vraiment certain, comme il l’écrit, qu’en Belgique « la tolérance domine » ? Se référant à une enquête réalisée en 2007 par le Centre de psychologie de la religion de l’u.c.l., dont les résultats étaient fort différents (plus de la moitié des Wallons et Bruxellois s’y déclaraient hostiles au port du foulard islamique), l’auteur de l’article, que cette contradiction n’a pas l’air d’émouvoir, affirme que le racisme est le « facteur prédictif le plus déterminant du rejet du foulard. Ce qui ne signifie évidemment pas que tous ceux qui s’opposent au port du foulard islamique sont racistes ». Soulignons que le sondage du Soir ne propose aucune évaluation de positions racistes éventuelles. Cela dit, remercions Ricardo Guttierrez, tous ceux et celles qui, comme moi, sont parfois dérangés par le port de signes religieux très distinctifs, ne sont pas, selon lui, nécessairement racistes. Ouf !

Claude Javeau : http://www.le-rappel.be/FR/spip.php?article90

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