4 mars 2021

Victimes ET coupables

Les Juifs dans le regard du Service Public de l’Audio-visuel

le 12 mars 2010

Une conjonction très significative de deux événements médiatiques s’est produite cette semaine sur des chaînes du Service Public : sur FR 2, le mardi 9 mars 2010, la grande soirée consacrée au récent film « La Rafle », et sur FR 3, le lendemain, l’émission « Ce soir ou jamais », consacrée au « Tribunal Russell sur la Palestine » (1).

Le contraste entre ces deux émissions est saisissant mais – ce sera ma thèse – les deux « messages » qu’elles émettent à destination de l’opinion font système, c’est à dire qu’ils s’adossent l’un à l’autre et ne font entendre qu’un seul et unique message, que le titre de ce blog résume (2).

Premier message sur FR 2 : les Juifs sont victimes de la trahison de l’État français mais ils témoignent – malgré tout – de leur fidélité à la France parce qu’il y a eu des justes : c’est de leur témoignage que la France tire sa continuité morale (à droite comme à gauche, on va le voir) (3). L’extraordinaire promotion dont ce film commercial a bénéficié, non seulement à la télévision mais aussi dans la presse, atteste qu’il y a là plus que la réussite exceptionnelle d’une stratégie publicitaire : un événement social d’importance dont la portée doit être questionnée.

Le témoignage des Juifs présents sur le plateau, dont deux hommes politiques, Pierre Moscovici (PS) et Jean François Copé (UMP), victimes directement ou non de la rafle du Vel d’Hiv, donnait le « la » : de l’épreuve, ils tiraient un amour indéfectible pour la France, au service de laquelle ils s’étaient mis en s’engageant dans la politique. C’est donc dans l’abnégation de leur souffrance comme « Juifs » qu’ils trouvaient une raison d’être à leur existence et à l’innocentement d’une France que l’émission présentait au départ comme coupable. La confession de cette judéité offerte à la façon d’un sacrifice fut le moment le plus fort de ce qui devenait dès lors une grand-messe nationale. Notons au passage que les deux hommes politiques ne se sont senti la force et la légitimité d’évoquer leur légitimité – qu’ils ne brocardent pas en général – qu’à l’ombre de ce sacrifice.

Deuxième message sur FR3 : Les Israéliens sont coupables au nom des droits de l’homme et de la morale ; cette émission où les opinons sont censées se confronter consacre la plupart de ses séances à Israël et aux Juifs. C’est la tribune d’expression favorite de Tarik Ramadan, de Dieudonné et de toute la galaxie des post-sionistes, antisionistes et post-modernistes. A l’inverse de FR 2, ici, les Juifs n’apparaissent que comme coupables par principe. Ce sont effectivement des Juifs français qui se voient convoqués pour défendre Israël et le sionisme. Autant dire que les Juifs sont toujours cités à comparaître devant un tribunal improvisé où il n’y a ni président, ni droits de la défense, et où le chef d’accusation n’a pas été clarifié (4). Leur prise de parole est déterminée avant même qu’ils n’ouvrent la bouche et le meneur de jeu construit habilement des panels où ils sont minoritaires dans un débat dont ils ne posent pas l’ordre du jour, ce qui reste l’apanage de leurs adversaires. Il faut signaler un dispositif rhétorique structurel qui consiste (sur tous les plateaux du Service Public) à opposer des Juifs entre eux pour que la condamnation que l’on veut faire passer soit lavée du soupçon d’antisémitisme et que l’exécration d’Israël apparaisse comme une condamnation émise au nom de la morale universelle par des Juifs qui se seraient « élevés » au dessus de leur morale tribale, ce qui assigne les Juifs à une position forcément communautariste, intégriste, sioniste pout tout dire (5). C’est le phénomène des Alterjuifs auquel Controverses a consacré une étude approfondie. (6).

La synergie. C’est en fait le même discours qui est tenu par les deux chaînes. La leçon qui est tirée de la Shoa – et dont les Juifs sont appelés à assumer sacrificellement les conséquences – fonde de facto la condamnation d’Israël et, puisque l’on rend un culte à la mémoire de la Shoa, l’autorise en la purifiant de toute accusation d’antisémitisme, car ce sont bien des Juifs français qui sont invités sur les plateaux pour le défendre, et la présence des Alterjuifs pour que celà ne soit pas trop manifeste ne trompe personne.
Les « bénéficiaires » immédiats de la compassion pour la Shoa sont les Palestiniens et plus largement les immigrés (7). C’est au nom du « plus jamais çà » qu’on exalte leur cause, qu’on accuse l’État de fascisme pour le paralyser, ou la nation de raciste, en libérant les uns et les autres de toute responsabilité sur des actes éventuellement répréhensibles. Ils sont par principe pacifiques, altruistes : reportez vous au discours devenu odieux du « politiquement correct ». L’émission sur la Rafle autorise celle sur le « Tribunal » Russel. Avec, en passant, les bénéfices collatéraux de l’accusation d’une communauté juive qui abuse avec sa mémoire de la Shoa !

En somme, les Juifs sont célébrés quand ils sont morts ou prêts à se sacrifier et vilipendés quand ils ont l’audace de trop exister et d’être souverains, tandis que leurs ennemis et agresseurs sont par principe innocents. C’est donc la morale qui est instrumentalisée (8), une situation qui ne peut qu’engendrer la violence.

Responsabilité. Des émissions comme celle des FR3 posent la question de la responsabilité du Service Public. Les médias, par définition, contribuent à former l’opinion publique et l’on est en droit de se demander si l’idéologie qui semble inspirer le Service Public ne contribue pas à répandre les germes de la violence et de l’antisémitisme. L’obsession d’Israël dont les médias font leur spectacle quotidien, en oubliant le Darfour, le Sri Lanka, les Coptes d’Égypte, les chrétiens du Nigéria, les violences du Hamas et de l’islamisme, l’enseignement de la haine de l’Autorité Palestinienne et le traitement pervers des questions du Moyen Orient ne contribuent-ils pas à instiller le germe de la haine ? Et notamment dans l’opinion issue de l’immigration musulmane, par ailleurs abreuvée du discours violent des chaînes satellitaires arabes. On pourrait remonter aussi loin que le traitement de l’affaire Al Dura par FR 2 qui a ressuscité l’accusation de crime rituel dans l’imaginaire collectif.

Cette situation ne se retrouve que dans le Service « public » et pas dans les chaînes privées. Il faudrait d’ailleurs étudier de près la manipulation des symboles ethnico-identitaires à laquelle se livrent les rédactions de ces chaînes pour se demander si il n’y a pas là une politique concertée.

Un tel discours a contribué à installer une réalité imaginaire d’Israël et des Juifs qui est devenue toute la réalité pour le Français moyen qui n’a pas d’autres sources d’information, tendant désormais un voile opaque et déformant sur la réalité concrète

La responsabilité du Service Public est gravissime. Où est le public ? Où est le Bien public ?

Notes :

1 – Quoique son titre annoncé concernait la justice et le droit international, quasiment tout le débat fut consacré aux « crimes » d’Israël. En fait, la raison de l’émission était de faire de la publicité au « Tribunal Russell sur la Palestine ». J’ai décliné l’invitation qui m’était faite car je n’ai aucune raison de faire de la figuration dans cette parodie de « Tribunal ».
2 – Et dont la logique est analysée en détail dans mon livre Les frontières d’Auschwitz, Les ravages du devoir de mémoire, Biblio-Essais, Livre de Poche-Hachette, 2005.
3 – L’émission, en elle même, était au demeurant intéressante, sobre et bien menée et je ne me prononce ici en aucune façon sur la qualité du film en question.
4 – Ce qui est le cas du pseudo « Tribunal Russell » qui s’apparente au tribunaux populaires des révolutions totalitaires dont l’activité unique fut de couper des têtes. C’est un coup de force idéologique que d’appeler ces conciliabules « tribunal ». Nous assistons là à une véritable manipulation de la notion de justice internationale.
5 – Bien évidemment, depuis 10 ans, ils ont les faveurs de toutes les tribunes tandis que les aures intellectuels juifs sont soit systématiquement écartés ou occultés soit conviés en tant qu’accusés. C’est ce qui a contribué à approfondir le sentiment d’exclusion des Juifs qui a conduit quelques milliers d’entre eux à quitter la France pour des cieux espérés plus cléments.
6 – Cf. n°4, Février 2007, à consulter à l’adresse : http://www.controverses.fr/Sommaires/sommaire4.htm
7 – Ce fut accablant d’entendre Rose Bosch, lors du lancement de son film dans le cadre du Journal de FR 2, se féliciter du choix de Gad Elmaleh, acteur vedette, dont elle craignait au départ « les gestes de la main » si peu ashkénazes (dixit) et qui sût s’en sortir parfaitement. Sans tomber dans l’excès d’interprétation, le choix, pour jouer ce rôle, d’un acteur comique et d’un Juif né au Maroc a un sens subliminal qui échappe sans doute la réalisatrice. On le convie notamment à jouer un rôle qui met en scène une exclusion des Juifs en Europe que la judaïcité sépharade, dont il est originaire, a connue dans 10 pays musulmans et qui est de toutes parts occultée et qui laisse intact l’univers originaire de l’immigration.
8 – Nous avons démontré dans Controverses, en 240 pages combien le « Rapport Goldstone » censé authentifier les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre d’Israël relevait de la falsification juridique au service d’une des parties du conflit.


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