15 avril 2021
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Le multiculturalisme américain bat de l’aile

Deux ans plus tard, l’auteur de gauche Michael Tomasky publiait Left for Dead (jeu de mots qu’on pourrait traduire par La gauche passe l’arme à gauche), où il affirmait que le mouvement progressiste était sapé par sa politique identitaire et multiculturaliste. Les démocrates ne savent plus s’adresser à l’ensemble des Américains, écrivait-il, et semblent se réduire à un rassemblement de sous-groupes de victimes – féministes, Noirs, homosexuels, etc.

Bernstein et Tomasky apparaissaient alors comme des voix isolées à gauche, et les tenants du multiculturalisme n’avaient pas manqué de riposter. L’historien Martin Duberman avait ainsi éreinté l’ouvrage de Michael Tomasky dans l’hebdomadaire de gauche The Nation en défendant le multiculturalisme : “Les redéfinitions radicales du genre sexuel et de la sexualité qui s’opèrent actuellement au sein des cercles féministes et homosexuels portent en elles une remise en question potentiellement transformatrice de tous les “régimes de la normalité”. L’oeuvre de théoriciens tels que Eve Kosofsky Sedgwick, Jeffrey Weeks, Marjorie Garber et Judith Butler est une contestation volontaire et systématique des manières d’être et des schémas de pouvoir prédéterminés. Tous font des propositions, certes discutables, mais brillantes, sur de grandes questions universelles comme l’historicité et l’évolution du désir sexuel, le caractère performatif de la notion de genre et la multiplicité des pulsions, des récits et des servitudes dont nous sommes tous porteurs.”

Martin Duberman affirmait que les théories multiculturalistes postmodernes allaient bouleverser la politique. Pourtant, quand on la lit aujourd’hui, sa critique bavarde semble une relique d’une autre époque, tel un pull Jacquard dans une vieille vidéo familiale.

Le fait est que, depuis plusieurs années, le multiculturalisme accuse un net déclin, et qu’une nouvelle forme de pensée de gauche s’empare du Parti démocrate. Les explications sont multiples. Primo, les groupes identitaires se sont fossilisés. Les organisations féministes ont été d’une parfaite hypocrisie lors de l’affaire Lewinsky, et, pendant les auditions préalables aux nominations à la Cour suprême des conservateurs John Roberts et Samuel Alito (accusés de vouloir remettre en cause le droit à l’avortement), elles ont semblé à la fois agressives et falotes. Les mouvements pour les droits civiques ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.

Secundo, les démocrates ont fini par comprendre que, s’ils voulaient un jour redevenir le parti majoritaire, ils devaient se montrer un peu moins attentifs aux minorités et un peu plus à la classe ouvrière blanche.

Tertio, le dynamisme intellectuel à gauche est désormais le fait des économistes. Ceux qui écrivent sur les inégalités le font avec plus de fougue que ceux qui écrivent sur les discriminations.

Le quatrième point, le plus important, c’est le 11-Septembre. Les attentats ont fait naître un sentiment de solidarité nationale qui a jeté le discrédit sur le tribalisme des multiculturalistes.

Tomasky fait aujourd’hui reparler de lui avec un article paru dans le mensuel de gauche The American Prospect ; pour lui, il est temps que les démocrates se rassemblent autour d’une grande idée qui n’est plus ni la diversité ni les droits de l’individu, mais l’idée du bien commun. Nous sommes tous dans le même bateau, nous participons tous à un grand projet national, nous devons tous faire des sacrifices et voir plus loin que nos petits intérêts personnels. Tomasky appelle de ses voeux un candidat qui saura ignorer les exigences des groupes axés sur des questions uniques pour montrer que tous les Américains ont intérêt à la réduction des inégalités économiques et de la fracture sociale.

Deux autres penseurs de gauche, John Halpin et Ruy Teixeira, viennent de terminer une longue étude qui aboutit à des conclusions tout à fait identiques. Le problème majeur des démocrates est que les gens ne les identifient avec rien en particulier. A les en croire, le message auquel les électeurs réagissent le mieux est celui du sacrifice de tous pour le bien commun. Après des années d’individualisme prôné à droite comme à gauche, les Américains sont aujourd’hui prêts à répondre à un appel au civisme.

Le déclin du multiculturalisme et le regain du nationalisme américain de gauche représentent un événement de taille. Les démocrates se débarrassent des derniers vestiges de la New Left (nouvelle gauche des années 1960, proche de la “contre-culture”) pour revenir au bon vieux progressisme civique des années 1950 et du début des années 1960. Bye bye, Jesse Jackson, adieu, les féministes, hello, Harry Truman .

David Brooks, éditorialiste au “New York Times”

Traduit de l’anglais par Julie Marcot © “New York Times”

Article paru dans l’édition du journal Le Monde ( 07.06.06).

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